L'Hôte d'Hiver
Lire le chapitre 27: The Christmas Plan
Maren se tenait au milieu du grand salon, les bras chargés de guirlandes de sapin. La lumière grise de décembre filtrait à travers les fenêtres à meneaux, et la vieille bâtisse sentait la cire, la cannelle et le renfermé. Elle déposa son chargement sur la table de ferme et se retourna vers Julian, assis près du feu, un carnet fermé sur les genoux.
— Il a dit Noël, lança-t-elle sans préambule.
Julian leva les yeux, un pli entre ses sourcils.
— Qui ?
— Ton père. Dans le journal. « Je serai à l’Auberge des Hivers pour Noël. » Il a écrit ça. Clara devait être là aussi, mais nous, on peut faire en sorte que cet endroit soit prêt pour lui.
Le silence qui suivit fut chargé du crépitement des bûches. Julian referma son carnet, lentement.
— Maren, tu ne sais même pas s’il est encore vivant.
— Je sais. Mais je sais aussi que s’il l’est, il a un endroit où aller. Je veux que cet endroit soit le bon.
Julian se leva, alla à la fenêtre. La neige tombait en voiles réguliers, absorbant le monde extérieur, reculant l’horizon jusqu’à la vitre.
— C’est pour qui ? demanda-t-il à voix basse. Pour lui, ou pour toi ?
— Les deux. Je ne le cache pas. Cette auberge a besoin d’une raison d’être. J’ai besoin d’une raison. Et toi aussi.
Il ne se retourna pas tout de suite. Maren le regarda, la lampe caressant son profil fatigué. Il avait maigri depuis le départ des invités de la retraite. Elle savait où allaient ses pensées la nuit : Eleanor, le rapport de l’enquêteur, l’audience à venir.
Elle fit un pas vers lui.
— Julian, tu n’es pas obligé de participer. Mais ce serait une belle salle comestible.
— Une salle comestible ? Rit-il, sans humour. Vous avez l’intention de la servir à midi ?
— Peut-être. Avec une sauce au vin.
Il pivota enfin. Pour la première fois depuis des jours, il y avait une lueur dans ses yeux.
— Monter un veau de Noël entier ? Pour un fantôme ?
— Pour une éventuelle. Et pour toute la ville.
Maren sortit de sa poche la lettre de la banque, froissée à force d’être lue. Il l’avait déjà aperçue, mais elle ne la lui avait jamais montrée.
— La banque exige le remboursement d’ici la fin du mois. J’ai promis au comité de la ville de faire une fête grandiose le 24 au soir. Ils viendront. Mais ce n’est pas pour sauver le toit. C’est pour donner à ton père, s’il est là dehors quelque part, un phare assez brillant pour le ramener.
Julian regarda longtemps la lettre. Puis il la rendit.
— Vous croyez vraiment que repartir d’une dette avec des tartelettes et des bougies suffira ?
— Non. Je crois que c’est un début.
Il croisa les bras, s’adossa au chambranle de la porte qui menait à la cuisine.
— Et si la banque vous saisit malgré tout ?
— Alors j’aurai au moins fait de cet endroit un lieu de fête avant de le perdre. Mais si ton père revient…
Elle laissa la phrase en suspens. Lui, le romancier qui savait toujours finir une histoire, n’eut pas la force de remplir le blanc.
Finalement, il souffla.
— Qu’est-ce qu’il faudrait faire ?
Maren sourit, un sourire large, lumineux, qui effaça la fatigue de ses traits.
— Important. D’abord, il nous faut des sapins. Deux grands pour le hall, beaucoup de branches pour les fenêtres. Et du houx, si on veut survivre aux mères des conseillers municipaux.
— Non, je plaisante. Je sais couper des branches. Je sais aussi quel restaurant peut me prêter des tables.
— C’est…
— Un peu bruyant. J’ai besoin de mouvement.
Il acquiesça lentement, comme si accepter cette tâche était plus intime qu’un serment.
— Et le menu ?
— De la haute cuisine, du poulet rôti pour les éventuels plaisantins, et un dessert signature. Le veau aux pruneaux que ma grand-mère servait le jour de Noël. On a des bocaux de fruits confits au cellier.
Il la regarda d’une façon étrange, une tristesse entêtée derrière la douceur.
— Vous savez que votre grand-mère ne vous a rien légué de cassé.
— C’est exactement ça. C’est pour ça que je veux que ça brille.
L’après-midi passa dans une frénésie organisée. Julian cramponna ses gants de travail et sortit couper des branches, tandis que Maren retroussait ses manches dans la cuisine avec la vieille Mme Bartholomew, trésorier de l’association paroissiale.
— Et voilà, malgré la tempête, vous appelez tout le monde avec une brioche dorée ? s’amusait la vieille dame, la tête couverte d’un fichu.
— Une brioche dorée et un secouement de cloches. Et des œufs, le remède.
— Des œufs. Et trois litres de crème. On fera des coquilles.
Dans la soirée, Julian revint chargé d’une odieuse quantité de branches vertes parfumées. Ils les disposèrent ensemble, Maret en haut de l’échelle, Julian qui lui tendait les branches. Ils ne parlaient pas beaucoup. Parfois, une main effleurait l’autre, un sourire s’échangeait.
Quand la dernière branche fut posée sur le manteau de la cheminée, ils reculèrent pour admirer le travail. Les vieux murs semblaient moins ternes dans la lumière du sapin à bougies.
Julian se gratta la nuque.
— C’est doux. Vous voulez que je signe quelque part ?
— Oui : « Je reste », si tu le veux.
Il la dévisagea. La lampe du salon, presque vacillante, creusait des ombres sous ses yeux, mais elle voyait la leçon dans sa manière de se tenir droit.
— Je reste pour cette nuit, pour les couronnes, pour le menu. Je ne peux pas te promettre plus, Maren.
— Je ne te demande pas encore plus. Je te demande d’être là le 24, à minuit, au moment où la cloche sonne.
— Et si ton père ne vient pas ?
— Alors on sonnera quand même. On servira de la brioche chaude. Et on regardera les étoiles, même si elles sont couvertes de neige.
Le lendemain matin, le processus de décoration avait attiré quelques voisins, armés de thé et de gâteaux. Mais un coup plus dur frappa à la porte : un courrier officiel, sous enveloppe armoriée. Maren l’ouvrit, sans se démonter, mais ses épaules se crispèrent.
— L’audience. Le juge a avancé la date. Le 20 décembre.
Julian laissa tomber une branche.
— Quatre jours avant Noël.
— C’est ce qu’ils veulent.
Il s’assit sur une caisse de vieux lin, les mains dans les cheveux.
— Eleanor. Elle n’a pas abandonné. Et mon père… Maren, s’il devait revenir pour Noël et me trouver en train de perdre ma fille au tribunal trois jours avant, je ne pourrais pas…
La suite de la phrase fut avalée dans un geste.
Elle s’accroupit devant lui.
— Julian. Écoute-moi. On ne peut pas réécrire la date. Mais on peut écrire le 24 comme si c’était la plus belle nuit de ta vie. Et si tu es là, pas au tribunal, pas en train de disparaître, ton père te verra. Ta fille verra un homme debout.
— Et si je ne suis pas là ?
Elle hésita une seconde, puis posa la main sur la sienne.
— Alors je serai là, avec un chapeau de gui, pour veiller à ce que ce soit une fête. Et si j’apprends qu’il t’a écrit une adresse ailleurs, je te le dirai avant la peau de poulet.
Un long frisson de silence passa. Il tourna la main, entremêla ses doigts aux siens.
— D’accord. D’accord pour la fête. D’accord pour la prière. Mais on fait un pacte ?
— Lequel ?
— Si ton père ou mon homme n’arrive pas au coup de minuit, on ouvre la bouteille de calvados du fond, on brûle les listes d’invités, et on se refait une vie non écrite.
Elle éclata de rire.
— Je le savais. Sous ce crâne d’auteur, vous avez une âme de brigand.
— Jolie brigande.
Le reste de la journée s’organisa, à petits gestes rangés : on dressa des listes, on envoya des messages par le standard du café du village, on appela le garde forestier pour le bois vert, et on commença à coudre des napperons en tissu qu’une voisine avait brodés en bleu et blanc.
Mais en fin de soirée, seule dans son bureau, Maren se pencha sur le journal de Richard. Il y avait une page qu’ils n’avaient lue qu’en diagonale, au bord, une indication : « Ne pas ouvrir la porte de l’est avant Noël. »
Quelle porte ? Le journal ne précise pas. Et maintenant, en regardant la façade blanche du premier étage, il y avait une fenêtre latérale qu’elle n’avait jamais pu ouvrir. Une serrure ancienne, toujours fermée.
Elle alla chercher un passe-partout dans le tiroir de la caisse, testa la porte de service. Rien. Puis, le soir, comme la neige recommençait à tomber, elle s’arrêta devant cette petite porte encadrée de briques, entre l’aile est et la remise à bois. Poussée, elle grinça. Un escalier sentant le cèdre descendait vers l’obscurité.
Le souffle court, elle redescendit chercher une lanterne, et descendit l’escalier en colimaçon. Quatre marches. Six. Dix. Au fond, une pièce voûtée, abandonnée depuis longtemps, et sur une étagère de pierre, une boîte en fer peint, rouge, scellée à la cire.
Sous la cire, une étiquette à la plume :
*Pour Clara. Noël. Ne pas ouvrir avant.*
Le cœur de Maren tambourinait. Elle remonta la boîte, la posa sur la table en tremblant. À l’intérieur, une lettre à enveloppe jaune, un billet de banque avec un mot unique : « Voyager », et une petite clé en laiton avec un étiquette portant les initiales « R.M. »
— Julian murmura-t-elle, une main serrée sur la clé.
Elle sortit dans le salon vide, la boîte sous le bras. La grande horloge sonna dix heures. Sur le mur du village, les lumières commençaient à briller.
Mais elle pressa la clé contre son cœur, et sut qu’elle avait réveillé plus qu’une fête. Elle avait sorti de la terre un secret qu’on avait voulu garder scellé, et maintenant, c’était elle qui détenait la promesse.
Elle monta les escaliers pour trouver Julian, mais au lieu d’entrer, elle resta un instant derrière la porte, à contempler la neige et la future étoile de la fête. Elle se mit à fredonner un vieux cantique de sa grand-mère. Puis, respire, elle tourna la poignée.
— Julian, dit-elle d’une voix juste assez haute car elle savait qu’il ne dormait pas, j’ai trouvé quelque chose que ton père a laissé pour Clara. Et je crois que c’est pour nous. On a besoin de toi en bas.
Quelques secondes. Un pas. La porte s’ouvrit.
Julian apparut, en chemise de nuit et vieux chandail, les cheveux en désordre. Il regarda la boîte, la lettre, la clé sur la table, et il fixa Maren, les yeux élargis.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une phrase écrite dessus. Je dirais que c’est l’adresse d’un adulte.
Elle poussa la boîte de fer vers lui.
Il ouvrit la lettre. Ce qu’il y lut fit passer une ombre sur son visage, puis une vive colère, puis une cicatrice de compréhension. Il la relut, trois fois.
— C’est un acte de propriété. Sur une cabane dans les bois. Et un mot de mon père : « Si tu lis ceci, c’est que tu as suivi la clé. Trois jours avant Noël, ce sera en sécurité pour toi. »
Maren s’assit lentement.
— Trois jours avant Noël. C’est le jour de ton audience.
— Oui. Il savait. Il savait que j’aurais besoin d’un refuge cette semaine-là.
Il leva la tête vers elle, les yeux rouges mais le menton dur.
— Maren. Si Eleanor apprend que mon père est encore vivant, tout change. Avec des preuves, je peux me battre. Tu m’as ramené mon père. À moi de faire revenir ma fille.
Il prit la clé, puis la main de Maren.
— Alors on fraie un sol d’or pour la nuit du 24. Et cette fois, je ne te laisse pas porter la boîte seule.
Dehors, la neige redoubla, mais le corridor du vieil hôtel, pour la première fois depuis longtemps, n’était plus noir. Des bougies brûlaient aux deux extrémités, allumées par trois mains ensemble.
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