L'Œil Attentif
Lire le chapitre 1: The List
Le voyant rouge clignotait à un rythme régulier, celui d’un cœur fatigué. Alex Mercer posa son gobelet de café sur le rebord de la console, les yeux déjà rivés sur l’écran principal. Code 4478-A. Alerte de routine. Un véhicule de livraison qui avait traîné trop longtemps près d’une bouche de métro à Canary Wharf. Rien de menaçant, juste une anomalie statistique que l’algorithme de Sentinel avait décidé d’exposer à la lumière du jour.
Il soupira, fit glisser son doigt sur le pavé tactile pour agrandir l’image satellite. La caméra de surveillance fixait une camionnette blanche, stationnée en zone rouge depuis vingt-trois minutes. Le conducteur, un homme d’une cinquantaine d’années, était avachi contre la vitre, en train de mâcher un sandwich. Alex zooma sur la plaque d’immatriculation. Puis il la compara avec la liste des véhicules signalés.
Rien. Juste un livreur fatigué.
— Mais non, murmura-t-il pour lui-même, tu ne vas pas faire ça.
Il désactiva l’alerte avec un geste sec, marqua le dossier en « faux positif » et passa au flux suivant. La salle de contrôle bourdonnait autour de lui, un essaim de techniciens et d’opérateurs, tous courbés sur leurs écrans, tous reliés à la toile numérique qui couvrait la ville comme une seconde peau. Des écrans muraux défilaient en silence : les embouteillages à Tower Bridge, une altercation près de King’s Cross, le flux continu des caméras de métro.
Il était 14 h 32, un jeudi. La ville respirait.
Puis, sur son écran secondaire, quelque chose clignota.
Alex se pencha. Nouvelle entrée dans le registre des suspects potentiels. Catégorie Amber. Le système avait réagi à une alerte qu’il ne venait pas de générer. Il frotta ses yeux, agrandit la fenêtre.
Son propre nom s’affichait en lettres blanches sur fond noir.
**MERCER, ALEXANDER J.** — 34 ans — Ingénieur, niveau 3, Projet Sentinel — Catégorie : AMBRE.
Le cœur d’Alex fit un bond étrange, une contraction totale qui lui coupa la respiration. Il regarda autour de lui. Personne ne l’observait. Les autres techniciens étaient absorbés par leurs propres flux. Il cligna des yeux. Relut.
MERCER, ALEXANDER J.
La chose était absurde. Un ingénieur sur sa propre liste de surveillance, c’était une erreur de programmation, une collision de bases de données, une blague de mauvais goût. Il fit défiler les données. Aucune infraction. Aucun incident. Juste un nom, collé là, comme un insecte sur un pare-brise.
Il s’efforça de sourire. C’était un bug. Il en avait déjà vu. Le système croisait des millions de données par seconde, des téléphones, des caméras, des cartes de crédit. Il y avait forcément une erreur quelque part dans l’imbrication.
Mais pourquoi lui ?
Il cliqua sur l’entrée. Celle-ci ne comportait aucun historique détaillé. Ni incident déclencheur. Ni données sources visibles. Seulement une évaluation de risque calculée : 67 %. Un niveau qui le plaçait bien au-dessus du seuil d’Ambre, mais en dessous de Rouge. Ça n’avait aucun sens.
Trois colonnes clignotaient encore dans la marge gauche : *Source : Inconnue — Flux externe non authentifié.*
Alex savait que les flux externes étaient rares. La quasi-totalité des données entrantes étaient des flux officiels : police, banques, capteurs de transport. Le système n’acceptait pas les données extérieures sans authentification. D’ailleurs, le protocole l’interdisait.
— Putain de système de merde, souffla-t-il.
Il sélectionna l’entrée et appuya sur *Supprimer*.
L’écran se figea pendant une demi-seconde. Puis l’entrée réapparut, intacte, comme régénérée par un processus invisible. Même format. Même score. Même nom.
La sueur commençait à perler sur sa nuque. C’était impossible. L’architecture de Sentinel était entièrement centralisée. Chaque entrée devait être validée par un contrôleur de processus. Sauf si quelqu’un avait les droits d’accès pour contourner ça.
Il vérifia ses propres permissions. Niveau 3, accès complet au module d’analyse. Il venait d’utiliser une commande de suppression de niveau 4, la plus élevée disponible pour son rang. Et le système l’avait ignorée.
Alex regarda de nouveau l’écran principal. En haut à droite, une horloge affichait 14 h 37. Il avait passé cinq minutes à essayer de comprendre. Il décida de lancer une trace inversée. S’il y avait un accès externe, une faille, une intrusion, la trace allait l’indiquer.
— Alex ?
La voix venait de derrière lui. Il pivota brusquement. Sarah Ling, chef de quart, se tenait là, un dossier sous le bras, les sourcils arqués.
— Tu m’as entendu ? demanda-t-elle. Ça fait trois fois que je t’appelle.
— Désolé. J’étais concentré sur un flux.
— Ton code d’accès. Il y a une réunion urgente avec Hayes. Elle veut te voir tout de suite.
— Rachel ? Pourquoi ?
Sarah haussa les épaules, l’air indifférent.
— Pas de détail. Juste « réunion urgente ». Son bureau. Dans cinq minutes.
Elle repartit vers sa station, laissant Alex face à son écran. Le nom de Mercer continuait de clignoter, imperturbable. Il regarda Sarah s’éloigner. Puis son regard revint à sa console. Il lança la trace inversée d’un geste nerveux. Une fenêtre s’ouvrit, des lignes de code défilèrent à toute vitesse.
À chaque seconde, la fenêtre devenait plus précise. Une source, au-delà de la périphérie du réseau. Un signal qui semblait émaner de nulle part.
Puis, au bout de trente secondes, la trace s’arrêta sur une adresse IP masquée. Derrière le masque, une signature de protocole qu’il ne reconnaissait pas. Une anomalie dans le système de sécurité de Sentinel lui-même.
Alex appuya sur *Enregistrer*. La trace disparut. Il éteignit son écran secondaire, ne laissant que le flux principal des caméras.
Il se leva, respira un grand coup, força un sourire qui ressemblait à une grimace. Rachel Hayes était l’inspectrice principale du programme. Si elle avait des questions sur son travail, il allait répondre. Mais il ne parlerait pas du nom sur la liste.
Pas encore.
Le couloir qui menait au bureau de Hayes était aussi anonyme que le reste du cinquième étage : murs gris, moquette beige, petits logos discrets du Projet Sentinel. Alex compta les pas. Vingt-trois pas de sa station à la porte. Il les avait déjà comptés. Dix-huit pas du grand écran au frigo de la salle de pause. C’était un corps qui s’ancrait dans l’habitude, dans l’ordinaire, pour mieux ignorer les fissures du monde.
La porte du bureau de Hayes était entrouverte. Il la poussa. L’inspectrice était assise derrière son bureau, écran en veille, mains jointes. À côté d’elle, un homme en costume sombre, la cinquantaine, le cheveu gris impeccable. Il tapait sur une tablette, ne leva pas les yeux.
— Alex, dit Hayes, ferme la porte.
Il la ferma. Le bruit du verrou résonna comme un coup de marteau.
— Assieds-toi.
Il s’assit dans le fauteuil face au bureau. Le costume prit la parole sans préambule.
— Monsieur Mercer, je suis Richard Akers, du département de la Sécurité intérieure. Nous faisons l’audit de ton module prédictif sur la ligne Thames Estuary. Un module que tu développes depuis six mois avec ton équipe. Tu confirmes ?
— Oui. Le module… il est encore en phase de test. Les résultats préliminaires sont prometteurs mais…
— Prometteurs, coupa Akers en levant son stylo. C’est amusant. Ton dernier rapport indiquait des performances exceptionnelles. Des prévisions au jugement correct de soixante-douze pour cent pour les incidents violents. Quelques jours seulement avant le déploiement complet du système à Londres. C’est exact.
Alex comprit que c’était une question voilée. Akers savait déjà la réponse.
— Le module est stable. C’est ce que montre le rapport. Mais l’intégration à Sentinel nécessite des…
— On parle des trois heures de maintenance non planifiées que tu as exécutées mardi soir dernier. À deux heures du matin.
Alex sourit, mais la bouche était sèche.
— C’était une routine. Je vérifiais des paramètres de sécurité.
— À deux heures du matin. Sans protocole de notification.
— J’ai envoyé un formulaire à la hiérarchie le matin suivant.
— Les formulaires n’ont pas toujours le même poids que la réalité, répondit Akers en posant sa tablette. Enfin. Nous voulions simplement vérifier que tu étais bien informé de l’avancement du module. Le déploiement total commence dans huit jours.
Il se leva, tendit une main qu’Alex serra, sans conviction.
— Beau travail, Mercer. Nous suivons de près tes résultats.
Quand il fut parti, Hayes poussa un long soupir. Elle le fixa pendant plusieurs secondes avant de parler.
— Alex, tu sais que je t’ai demandé d’être sur ce projet parce que tu es le meilleur. Mais ce module, c’est le cœur de tout ce qu’on va faire ici dans les prochaines années. C’est un grand pouvoir. Et ce que je viens de te demander, c’est une simple précaution.
— Je comprends.
— Non. Escoute-moi. Je ne suis pas une bureaucrate. Mais si tu fais quelque chose en douce, si tu vois quelque chose qui te semble bizarre, n’importe quoi, tu viens me voir en premier.
La gorge d’Alex se serra. Il pensa au nom sur la liste. À la trace inversée.
— Bien sûr. Tu es la première que je préviens.
Il se leva, fit demi-tour, la main sur la poignée.
— Et Mercer ?
Il se retourna.
— Ets-tu en train de planifier un truc ?
— Non. Rien.
Il sortit, ferma la porte derrière lui sans que ses doigts tremblent. Dans le couloir, il croisa Sarah Ling. Elle le dévisagea.
— Ça va ? Tu es blême comme une façade de banque.
— Je suis fatigué. Une nuit blanche, probablement.
Elle hocha la tête et s’éloigna.
De retour à sa station, il ne s’assit pas. Il resta debout, les yeux fixés sur son écran secondaire. Il l’alluma. L’entrée était toujours là. MERCER, ALEXANDER J. — AMBRE.
Il ouvrit la liste des accès à sa propre fiche. Et là, il remarqua quelque chose qui lui glaça le sang : pendant les vingt minutes de la réunion avec Hayes et Akers, quelqu’un avait consulté sa fiche. Quelqu’un qui avait les accès de niveau 5.
Le nom de l’utilisateur : *SÉCURITÉ INTÉRIEURE — DIVISION PERSPECTIVE*.
Division Perspective. Un terme qu’il n’avait jamais vu dans la structure officielle de la police. Il tâtonna pour ouvrir le dossier des permissions. Une seule phrase : « Accès toutes données sans restriction. Fiche de référence : # 4478-A. »
Le numéro de sa propre alerte. Celle qu’il venait d’annuler.
Alex reposa ses mains sur le clavier, le cœur battant à toute allure. Il eut une pensée fugace pour sa femme, Ellie, en cours à l’autre bout de la ville. Il avait un goût métallique dans la bouche. La trace inversée pointait vers une adresse externe, une adresse qui n’avait aucune présence dans le réseau métropolitain. Un protocole privé. Vraiment privé.
Il fallait qu’il sache ce que c’était.
Il jeta un œil à sa montre. Il était 15 h 05. Dans moins d’une heure, le quart de nuit allait prendre la relève. Et il avait un plan à exécuter.