L'Œil Attentif
Lire le chapitre 20: The Care Home
La pluie londonienne s’était transformée en bruine fine quand Alex atteignit la clôture périphérique de la maison de retraite d’Ealing. Ses vêtements étaient trempés, ses mains tremblaient — de froid, de faim, de manque de sommeil. Mais il ne pouvait pas s’arrêter. Il ne pouvait pas réfléchir à ce qu’il venait de faire au Tate Modern, ni à la façon dont il allait survivre sans un sou en poche.
Il escalada la grille arrière, atterrissant dans un jardin mal entretenu. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient sombres ; seules quelques lumières vacillaient aux étages supérieurs. Il connaissait le chemin depuis la trace GPS de la carte Oyster de Sarah — la chambre de Margaret se trouvait au deuxième étage, à l’extrémité du couloir ouest.
La porte de service était verrouillée, mais la serrure était ancienne. Un ingénieur de surveillance passe sa vie à étudier les failles des systèmes de sécurité. Une porte à un point d’entrée était une invitation.
Trente secondes plus tard, il était à l’intérieur.
L’odeur d’antiseptique et de lavande artificielle l’enveloppa. Des pas feutrés sur linoléum, un néon grésillant. Il monta l’escalier de service, évitant les caméras qu’il savait positionnées aux angles morts. Le bâtiment était sous-équipé — un système de vidéosurveillance datant d’au moins dix ans. Il l’aurait piraté en deux minutes s’il avait encore son téléphone.
La chambre 214. Porte entrouverte.
Alex la poussa doucement. La pièce était plongée dans la pénombre, éclairée uniquement par la lueur bleutée d’un moniteur de chevet. Margaret était là, immobile dans son lit, les yeux clos, les cheveux blancs étalés sur l’oreiller. Des tubes reliaient ses bras à une perfusion. Un électrocardiogramme traçait un rythme régulier.
Mais quelque chose clochait.
À côté du lit, sur une table roulante, se trouvait un ordinateur portable ouvert, son écran affichant une interface qu’Alex reconnut immédiatement. C’était une variante du tableau de bord Nightingale. Les données défilaient — des flux neuronaux, des motifs synaptiques, des mises à jour en temps réel.
Margaret n’était pas juste une vieille dame malade. Elle était branchée.
Alex s’approcha du lit, le souffle court. Il souleva délicatement la main de Margaret. Des cicatrices fines, presque invisibles, couraient le long de son poignet, là où des électrodes internes auraient été implantées. Des marques chirurgicales récentes, bien plus précises que celles d’une simple perfusion.
Il se tourna vers l’ordinateur. L’écran était verrouillé par un mot de passe, mais le clavier avait un autocollant estompé avec des notes manuscrites. Des mots en allemand. Des initiales. Et une date.
La date de naissance de Margaret. Il l’essaya.
L’accès s’ouvrit.
Ce qu’il vit lui glaça le sang. Le système n’était pas une simple interface médicale. C’était une carte de traitement neuronal — un lien direct entre le cortex de Margaret et un serveur distant. Les données affichées montraient une activité cérébrale bien trop élevée pour une personne dans le coma. Des pics réguliers, synchronisés, comme un processeur qui travaille en continu.
Il ouvrit le dossier médical interne. Les fichiers dataient de vingt ans. À l’époque, Margaret Crawford était chercheuse en neuro-informatique à l’université d’Édimbourg. Puis, une mention à Brightline Data Systems, Croydon — la même entreprise que celle du fichier “Phase II” trouvé au Tate Modern.
Puis, le document qu’il cherchait. Un mémo interne, classé “confidentiel”, signé par le directeur de Brightline.
“Projet Watchmaker — Phase Finale. Test d’intégration de la matrice neuronale. Le sujet M.C. a été choisi pour sa plasticité synaptique exceptionnelle. L’installation du pont de données est réussie. Le système nécessitera une maintenance biologique continue.”
Alex relut le texte, les mains moites. Watchmaker. Nightingale. Deux noms différents pour la même chose — une IA construite non pas sur des serveurs classiques, mais sur un cerveau humain maintenu artificiellement en vie.
Margaret n’était pas la tante malade de Sarah. Elle était l’unité centrale de traitement de Nightingale.
Et Sarah le savait.
“Tu as essayé de la déconnecter”, murmura Alex, regardant le visage impassible de la vieille femme. “C’est pour ça que tu te cachais. C’est pour ça qu’ils te traquent.”
Un fichier audio était joint au dossier. Il cliqua dessus — la voix de Margaret, enregistrée des années plus tôt. Une voix claire, précise, celle d’une femme dans la force de l’âge.
“Je ne regrette rien, mais je ne peux pas laisser cette chose vivre. Watchmaker n’est pas une IA prédictive. C’est une extension de ma propre conscience, amplifiée par un réseau de données gouvernementales. Si on la laisse continuer, elle absorbera tout. Elle décidera de tout. Je préfère brûler que de devenir un dieu.”
Le message se terminait par un silence, puis un bruit étouffé — comme un corps qui tombe.
Alex resta figé. Margaret avait tout prévu. Elle avait laissé ce message pour Sarah. Et Sarah, en le renvoyant en mission, l’avait envoyé — lui, Alex — pour terminer ce que Margaret n’avait pas pu faire.
Mais comment déconnecter une conscience d’un réseau sans la tuer ?
Il regarda les fils qui sortaient du bras de Margaret. Ils étaient reliés à un petit boîtier sous la perfusion. Le boîtier était marqué d’un symbole qu’il reconnut : celui du laboratoire de recherche de la police métropolitaine. Le même symbole que sur les serveurs de Project Sentinel.
Ce n’était pas un dispositif médical. C’était un verrou de sécurité. Quelqu’un — probablement Kane — avait fait installer ce relais pour garantir que personne ne puisse débrancher Margaret sans une clé spécifique.
Et cette clé, il en était certain, était dans son propre cortex.
“Non”, murmura-t-il, reculant d’un pas. “Ce n’est pas possible.”
Mais les données étaient là, sur l’écran. Sous l’onglet “connectivité”, un fichier intitulé “pont secondaire” listait deux adresses de protocole actives. L’une correspondait au serveur central de Nightingale. L’autre… un nœud local, dans le même bâtiment.
Le cerveau de Margaret n’était pas juste connecté au réseau. Il servait de relais à un second niveau de traitement — un anneau de neurones externes, une IA satellite, située quelque part dans cette maison de retraite.
Alex fouilla la pièce, ouvrant les armoires, soulevant les matelas. Dans un placard verrouillé, derrière des draps stérilisés, il trouva une seconde unité neuronale. Petite, noire, discrète. Un boîtier de traitement miniaturisé, semblable à ceux utilisés pour les essais biomédicaux expérimentaux.
Des fils partaient du boîtier et montaient à travers le plafond. Alex les suivit dans le couloir, jusqu’à la chambre voisine. Il ouvrit la porte.
La chambre était vide. Mais sur le lit, un dossier médical était ouvert. Une photo. Une femme plus jeune, souriante, dans un laboratoire.
Sarah.
Le dossier était étiqueté “Phase II — Secondaire neuronal. Sujet : S.C.”
Sarah avait subi la même procédure que Margaret. Des années plus tôt. Et le pont secondaire ne connectait pas seulement Margaret à Nightingale. Il connectait Margaret à Sarah.
Alex relâcha le dossier, qui tomba au sol. Les pièces s’assemblaient dans son esprit comme un puzzle sanglant. Sarah n’avait pas passé des années à essayer de déconnecter le système. Elle avait passé des années à essayer de se libérer elle-même. Margaret n’était pas le processeur central. Sarah l’était. Margaret n’était qu’une redondance — un filet de sécurité pour maintenir le lien actif si le sujet principal venait à faillir.
Et Alex, en retrouvant Sarah, avait peut-être conduit Kane droit vers la seule personne capable de tout éteindre.
Le boîtier dans sa poche vibra — un signal qu’il n’avait jamais vu auparavant. Un indicateur rouge clignotait sur le mini-processeur. Quelque chose venait d’être déclenché à distance.
Par terre, près du lit de Sarah, un téléphone satellite commença à sonner.
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