Maison Lumière
Lire le chapitre 1: The Arrival
Le salon privé de la maison était glacé, malgré la cheminée de marbre qui crachait des flammes inutiles. Le costume trois pièces anthracite du PDG, un certain Duval, dégageait l'odeur de boules à naphtaline et d'autorité déclinante. On avait disposé des pâtisseries trop sucrées sur une table en acajou, comme pour adoucir un divorce forcé. Meiling posa son sac, un tote en toile noire, sur la chaise que personne ne lui avait offerte.
Son iPhone vibra. C'était New York. Elle écarta le regard du portrait du fondateur, un vieillard sévère au col bardé de décorations, et décrocha.
— Je suis au bureau, chuchota-t-elle.
La voix de Howard, son patron chez Benton & Partners, crépitait dans l'écouteur. *"Tu as vu la presse ? Ils ont déjà écrit la nécro. « Lumière s'éteint », c'est le titre du *Figaro*."*
— Ils ont tort. Ils vendent encore des robes à mariées.
Il y eut un rire sec, sans joie.
*"Meiling, écoute. Ils ne vendent plus les coutures. Ils vendent le parfum d'un flacon vide. Ouais, les mariées achètent encore pour le nom, mais la boutique prodigue un défilé de tapisseries poussiéreuses et de caissières effrayées. Tu as deux ans pour les remettre dans le jeu ou pour les dissoudre proprement."*
Une employée passa dans le couloir, une robe en soie sur le bras, pressée, sans la regarder. Meiling regarda le plafond à caissons, les peintures qui s'écaillaient, la lumière grise de février qui peinait à percer les rideaux de soie ancienne.
*"Howard, ils ont quatre-vingt-dix salariés. Des savoir-faire. On ne dissout pas un atelier comme celui-là."*
*"C'est pour ça que je t'envoie, Lin. Ta tâche est d'expliquer ça à l'actionnaire principal. Le petit-fils ne veut pas te voir. Le comité, si. C'est ton terrain."*
— Quand est-ce que je le rencontre ?
*"Il est là, dans la section couture, à ruiner le salon de thé. Bonne chance."*
La ligne coupa. Meining remit le téléphone dans sa poche de veste et se redressa, ajusta sa chemise blanche impeccable, et sortit du bureau. Ses talons résonnèrent sur le marbre noir du hall, entouré de cadres dorés démesurés et d'un néon défectueux qui grésillait, inutile.
Les salons de couture enchaînés prenaient le jour sur une cour intérieure silencieuse. Au fond, un homme d'une trentaine d'années, vêtu d'une chemise en denim délavée sur laquelle il portait un gilet de chantier bleu, surveillait deux jeunes filles assises à une table immense. Elles brodaient, à la main, des fils d'or sur une robe blanche, un geste lent et précis, hypnotique.
Il ne leva pas la tête quand elle s'approcha, mais les deux employées levèrent les yeux, surprise. L'une retint son aiguille.
— Je suis Lin Meiling. Mandatée par le conseil.
L'homme posa la feuille A4 qu'il tenait, la retourna, puis s'accouda à la table. Il était grand, les cheveux bruns, les épaules larges, la mâchoire qui aurait pu tailler le marbre. Il lui décocha un regard qui n'était ni accueillant ni hostile. Plutôt scrutateur, comme on inspecte un meuble qu'on va réparer ou jeter.
— Madame… Meiling, c'est bien ? Je m'appelle Antoine Lumière. Et je n'ai rien demandé au mandat qu'on vous a confié dans votre dos.
— Je sais.
— Et la maison a toujours marché sans un cabinet de consultants.
— Avec une perte de huit millions il y a deux exercices consécutifs, sans un cabinet de consultants.
Il marqua une pause. Ses doigts tachés de quelque chose d'indéfinissable, peut-être de teinture, cachaient une cicatrice au poignet.
— Les ateliers sont notre cœur, Madame Meiling. On ne répare pas un cœur avec un tableau Excel.
— L'expertise en stratégie m'apprend que le cœur saigne parfois jusqu'à la mort.
Un silence tendu s'installa. Une des brodeuses, une jeune fille au chignon tiré, regarda Antoine puis Meiling, comme on suit une balle de tennis dans un match difficile.
Antoine tendit la main vers une pile de dossiers reliés, déposée à l'extrémité de la table.
— Voilà les trois dernières années de factures. Les pertes, on les doit aux quatorze boutiques qui ferment à l'international, aux trésoreries gelées, à un défilé qui coûte trop. Mais vous allez vous pencher là-dessus, éplucher les chiffres, me dire qu'il faut virer la moitié de l'atelier et acheter des paillettes chinoises à la pièce. Le comité vous a contactée pour avoir un bouc émissaire qui signe les liquidations.
— Je ne signe rien.
Il la regarda, sceptique, puis tendit la main vers une étagère en plastique derrière lui et en sortit une carte de visite élimée. Il la lui tendit sans la regarder vraiment.
— Voilà pour ce soir. Ils vous ont trouvé un hôtel ? Non ? Avec les dossiers et la clé de l'atelier, si vous voulez y travailler la nuit. Mais pour aujourd'hui, le conseil a fait réserver au Meurice. Ils pensent que vous méritez un peu de miel avant le poison.
Meiling prit la carte. Elle ne savait pas encore où aller. Les murmures de la salle, le léger tapotement des aiguilles contre le tambour, répondaient à une rythme qu'elle ne connaissait pas.
— Monsieur Lumière. Je n'ai pas traversé l'Atlantique pour faire du tourisme ou embrasser un fauteuil doré au Meurice. Je vais rester ici, regarder vos ateliers, écouter vos gens, et comprendre ce que vous faites réellement avant de signer le moindre rapport pour le comité.
Il croisa les bras.
— Ce que je fais réellement, Madame, vous voulez le savoir ? Je couds encore avec des doigts qui tremblent quand je vois une couture ratée. Je ne vends pas de climatisation.
— Alors apprenez-moi à coudre avec des mains propres, et je vous apprendrai à vendre cette chaleur.
Un frémissement passa dans l'atelier, un rire étouffé de la brodeuse. Antoine recula d'un pas, sembla goûter la phrase comme un vin trop boisé.
— Bon. Repartons du début. Prenez un café avec moi avant que je prenne une décision irrévocable sur votre sort.
Il se tourna vers la brodeuse.
— Ophélie, prends ton siège. Nous allons au salon, cinq minutes.
Il ouvrit la porte à Meiling d'un geste ample, sans la regarder, mais avec une politesse de gentleman appris, de cours de maintien pour héritiers qui ressent encore l'obligation du sang. Dans le couloir, des ouvrières traversaient, chargées de cartons, d'étoffes, d'une logistique d'un autre siècle.
Meiling le suivit dans un petit bureau attenant, qui sentait le tabac froid et les vieux papiers. Une fenêtre sans voilages donnait sur une cour pavée où un platane étendait ses branches, dépouillé, patient.
Antoine sortit une bouteille Thermos et versa un café brûlant dans deux tasses en céramique épaisse, artisanales, irrégulières à la lisière.
— Conseil, c'est ma sœur et mon cousin, qui ont voté pour vous faire venir. Ils veulent la reprise, la licenciation de trois cents personnes en France, la production délocalisée au Portugal, comme tout le monde.
— Et vous avez voté contre.
Il leva les yeux, marron clair comme le café qu'il servait.
— Vous avez déjà signé votre plan. Vous savez ce que c'est.
— Non. Je n'ai pas signé. Je vous le dis. Serait-il possible que vous me fassiez confiance juste un jour ?
— C'est ce que je propose en vous offrant ce café. Soyez satisfaite du peu de mots que vous avez obtenus, Madame. Il arrête net la conversation, et leurs regards se croisent une seconde, sans méfiance cette fois, mais avec la curiosité mutuelle de deux adversaires qui commencent à reconnaître le territoire de l'autre.
Meiling prit la tasse. La porcelaine était chaude, le café puissant, presque trop amer. Elle se demanda combien de temps il lui faudrait pour apprivoiser la maison, l'atelier, ou l'homme. Mais elle ne savait pas encore laquelle de ces conquêtes allait s'avérer la plus difficile.