Maison Lumière
Lire le chapitre 16: A Silent Partner
Les fenêtres du bureau de Meiling donnaient sur la cour intérieure, où les pavés luisants reflétaient un ciel d’après-orage. Elle pianotait sur son téléphone, le cœur battant à un rythme qu’elle refusait d’admettre être lié à Antoine, assis en face d’elle, les manches de sa chemise relevées dans un désordre qui trahissait sa propre tension.
— Tu es sûre que Van Eyck va répondre ? demanda-t-il, les yeux fixés sur la carte de visite qu’elle avait posée entre eux, celle trouvée parmi les documents Devereux.
— Il a répondu. Il y a dix minutes.
Meiling fit pivoter son écran pour lui montrer le message. *« Mademoiselle Lin, votre proposition m’intrigue. Nous pouvons nous voir demain matin, à Anvers. Je vous envoie l’adresse. — P. Van Eyck. »*
— Vous avez appelé la Belgique et obtenu un rendez-vous alors que le conseil d’administration commence dans une heure ?
— C’est ma spécialité, Antoine. La rapidité.
Elle rangea son téléphone dans son sac, mais il leva une main pour arrêter son geste.
— Nous devons d’abord obtenir l’approbation du conseil. Si la collection Joséphine est refusée, votre conversation avec Van Eyck ne mènera à rien.
— Et si elle est approuvée, dit Meiling avec une patience feinte, nous aurons besoin d’un fabricant capable de livrer en dix jours. Vos ateliers historiques peuvent produire de la haute couture, mais pas en série. Van Eyck possède des usines en Belgique et au Portugal, et un héritage familial qui les rend crédibles pour une maison comme la nôtre.
Antoine passa une main dans ses cheveux, laissant une mèche rebelle retomber sur son front.
— Vous voulez produire la collection de Joséphine dans une usine belge ? La presse va crier au sacrilège.
— La presse ne sait pas encore que la collection existe. Et quand elle le saura, elle verra une collaboration entre deux familles textiles historiques, pas une trahison. Van Eyck ne produit pas des fast fashion, ils font du tissage haut de gamme depuis trois générations. Le petit-fils du fondateur dirige l’entreprise, et sa réputation est vierge.
Meiling se leva et marcha vers la fenêtre, laissant ses doigts effleurer le rebord. La pluie avait cessé, mais l’air était encore chargé d’humidité. Elle sentait le poids de la décision qui approchait, cette danse délicate entre tradition et survie. Chaque pas qu’elle faisait dans cette maison semblait réveiller des fantômes, mais aujourd’hui, elle avait l’impression de pouvoir enfin les faire danser sur sa propre musique.
— Nous n’avons pas le choix, ajouta-t-elle plus doucement. Douze jours. C’est ce qu’il nous reste avant que Devereux ne prenne le contrôle. Même si le conseil approuve la collection, elle ne générera pas assez de revenus en douze jours pour rembourser la dette. Mais elle peut créer une dynamique, un récit, une raison pour les investisseurs de croire en nous.
Antoine la rejoignit à la fenêtre. Sa présence, proche, familière, fit battre le cœur de Meiling plus vite qu’elle ne le voulait. Depuis la révélation sur Léa, depuis le moment où elle l’avait vu embrasser sa sœur en pleurant, quelque chose avait changé entre eux. Une infime fissure dans leur armure professionnelle.
— Et Van Eyck, dit-il à voix basse, vous a contacté avant la découverte de cette carte, non ? Le textile, la Belgique… c’était déjà dans votre plan de départ ?
— Ma stratégie, oui. Mais la carte, précisa-t-elle, c’est le lien que je n’avais pas. Le nom Van Eyck apparaît dans les documents Devereux. Isabella connaît cette famille, ou du moins elle a eu des contacts avec eux. Je veux savoir pourquoi.
— Vous voulez utiliser Van Eyck pour obtenir plus que de la production.
— Je veux obtenir des réponses. Et si nous pouvons produire la collection en parallèle, tant mieux.
Le silence s’installa entre eux. Dans la cour, un livreur traversait en portant une boîte en carton beige, probablement un échantillon de tissu pour les ateliers. Le tic-tac d’une horloge ancienne rythmait le couloir, comme un compte à rebours sourd et obstiné.
Antoine ouvrit la bouche pour répondre quand la porte s’ouvrit. Marguerite entra, le visage impassible, une liasse de documents sous le bras. Depuis la demande de rencontre avec Léa, elle avait fait profil bas, mais ses yeux vifs ne manquaient rien.
— Messieurs, mesdames, le conseil attend dans dix minutes. J’ai préparé les comptes rendus. Avez-vous intégré la nouvelle de la démission de deux membres du conseil du musée ?
La nouvelle frappa Meiling de plein fouet.
— Deux ?
— Deux donateurs qui ont retiré leur soutien à l’exposition de la soie ce matin, précisa Marguerite. La critique puriste a fait son travail. Ils disent qu’exposer un objet aussi intime, volé ou hérité, quelle triste histoire, est un manque de respect à la mémoire de Joséphine Deverolles.
Antoine pâlit.
— Qui ?
— Les Durand, les Beaumont. Deux familles anciennes qui soutenaient le musée des Arts Décoratifs depuis vingt ans. Leur départ a un coût symbolique, sinon financier. Mais la directrice du musée, Madame Duval, est restée fidèle. Elle m’a appelée pour me dire qu’elle croyait au projet.
— Madame Duval est une femme de conviction, dit Meiling en retrouvant un peu d’air. C’est elle qui tient le conseil. Deux démissions ne feront pas reculer l’exposition. Mais nous devons renforcer notre récit. Si nous pouvons associer Van Eyck à la production, une collaboration européenne d’héritages mêlés, cela calmera les critiques.
Marguerite coinça ses documents sous son bras et fixa Meiling.
— Je vous souhaite, mademoiselle Lin, d’avoir aussi vite convaincu le conseil d’administration. Ils sont déjà dans la salle, et certains expriment des réticences. Nous avons besoin de plus que des promesses.
Meiling soutint son regard. Derrière cette politesse glaciale, elle percevait une tension nouvelle. Marguerite savait-elle quelque chose sur Van Eyck ? Son antenne professionnelle vibrait, comme chaque fois qu’elle se trouvait sur le point de découvrir ce qui était sciemment caché.
— Allons-y, dit-elle en attrapant sa liasse de notes. Chaque minute compte.
Antoine la suivit dans le couloir. Quand ils furent seuls, il lui toucha le bras, la forçant à s’arrêter.
— Meiling, si le conseil refuse, que ferez-vous ?
Elle se tourna vers lui. Ses yeux noisette semblaient plus sombres, chargés d’attentes.
— Je me battrai pour un autre chemin. Van Eyck n’a pas encore accepté, mais le simple fait qu’il ait répondu si vite signifie qu’il a un intérêt, peut-être même un intérêt personnel. Et s’il y a un lien entre sa famille et Devereux, alors nous avons une piste qui pourrait débloquer la situation.
Elle se pencha légèrement vers lui, consciente de l’espace minuscule qui les séparait.
— Je ne suis pas venue à Paris pour perdre, Antoine. Pas celle-ci.
Il laissa retomber sa main, un léger sourire aux lèvres.
— Je le sais. Vous êtes la personne la plus têtue que cette maison ait jamais connue, et je dis ça avec le plus grand respect.
Ils entrèrent ensemble dans la salle du conseil, où neuf visages se tournèrent vers eux. Meiling parcourut l’assemblée, notant les alliances invisibles, les regards fuyants, la table en chêne et la lumière blafarde des suspentes. Le pouvoir, ici, se jouait à voix basse, dans les écarts de langage et les soupirs discrets.
Le directeur général ouvrit la séance.
— Mademoiselle Lin, nous avons entendu parler de votre projet de collection. Avant d’examiner les détails financiers, nous souhaiterions entendre votre vision. Présentez-nous Joséphine.
Meiling déposa sur la table le foulard en soie, soigneusement déplié, et les deux grues en papier qui l’accompagnaient. Les plis du tissu capturaient la lumière, et un murmure admirait parcourut la salle.
— Il y a cent ans, commença-t-elle, une créatrice française tomba amoureuse d’un peintre chinois. Elle tissa son amour dans une soie qu’elle ne montra jamais à personne. Aujourd’hui, cette soie nous revient, et elle porte un nom que cette maison n’a jamais osé prononcer : celui de l’homme qui aurait pu changer le destin des Deverolles.
Elle marqua une pause, laissant les mots s’enfoncer dans l’assemblée.
— Mais ceci n’est pas une histoire d’amour. C’est une histoire de courage artistique. Et nous, cette maison, avons besoin de ce courage aujourd’hui plus que jamais.
Les heures suivantes furent une partition éprouvante, une négociation corps à corps avec chaque membre du conseil, avec leurs peurs, leurs certitudes, leurs préjugés. Meiling articula chaque argument avec une précision chirurgicale, s’appuyant sur les chiffres, les témoignages du musée, la caution de Léa, la promesse d’une révolution douce.
Quand vint le vote, le silence figea l’air. Huit mains se levèrent. Une seule hésita, puis suivit.
Approuvé, à l’unanimité.
Meiling sentit le contact des yeux d’Antoine, un bref éclat de triomphe partagé avant que le masque professionnel ne retombe. Dans le couloir, elle respira profondément, appuyée contre le mur, le cœur tambourinant.
Un SMS vibra. Van Eyck.
*« Demain, 9 heures, Anvers. Je serai accompagné de mon associée. Elle souhaite vous rencontrer personnellement. »*
Meiling lut le message trois fois, puis son regard glissa vers la carte de visite. Une signature inhabituelle au dos, en lettres d’or, presque effacée par le temps. Trois initiales qu’elle devait déchiffrer avant de quitter Paris.
Elle releva les yeux, croisa Marguerite, immobile au bout du couloir, qui l’observait avec une expression indéchiffrable. Meiling comprit soudain, avec la clarté froide de l’évidence, que la rencontre d’Anvers ne serait pas seulement une affaire de production textile. C’était une porte ouverte sur une souterraine alliance, une part silencieuse qui attendait depuis des décennies de signer son retour.
L’horizon se resserrait, et pour la première fois, Meiling se demanda si elle dansait encore avec le destin, ou si le destin dansait avec elle.
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