Maison Lumière
Lire le chapitre 19: The Prototype
L’atelier sentait la cire chaude et le tissu neuf. Meiling s’immobilisa sur le seuil, un dossier sous le bras. Léa était penchée sur un mannequin de toile, les cheveux attachés à la hâte, une épingle entre les lèvres.
— Il est là, dit Léa sans lever les yeux.
La tête du mannequin portait un chapeau cloche en soie crème. Mais ce n’était pas le chapeau qui retint Meiling. C’était la veste.
— Léa, souffla-t-elle en s’approchant.
La veste était en laine bouclée couleur ivoire, coupée à la taille comme un veston d’homme, mais les épaules tombaient avec la douceur d’un kimono. Les poignets se relevaient sur une doublure de soie rouge — pas un rouge vif, plutôt un rouge ancien, celui des sceaux sur les lettres de Joséphine.
Meiling toucha le poignet. À l’intérieur, caché sous le revers, un fil d’or brodait une grue aux ailes déployées, si fine qu’il fallait plisser les yeux pour la voir.
— Trente heures de broderie, dit Léa en retirant l’épingle de sa bouche. La même soie que l’écharpe, mais teinte avec le rouge des archives. J’ai copié le dessin des grues pliées, celui que ta grand-mère traçait en marge de ses lettres.
Meiling fit glisser son doigt sur le fil d’or. Elle eut soudain la sensation de toucher le message de Joséphine, celui qu’elle avait commencé à déchiffrer sur le mouchoir de soie quelques semaines plus tôt.
— Et le bas ?
Léa sourit. Elle souleva l’ourlet de la veste. Sous le tissu, une poche invisible, fermée par un bouton de nacre taillé en losange — la même forme que les plis de l’écharpe.
— Les clientes découvriront ces détails une par une, expliqua Léa. C’est notre histoire secrète. Celle que personne ne peut nous voler.
Meiling recula pour regarder la silhouette complète. La veste était posée sur un pantalon large en soie mate, tombant droit comme l’eau. La pièce respirait la retenue, la précision, mais elle contenait un frémissement presque subversif.
— L’ensemble évoque le deuil élégant de Marguerite et le voyage de Joséphine, murmura Meiling. Mais les jeunes clientes verront une femme qui marche en terrain inconnu. C’est exactement ce qu’on doit vendre.
Léa croisa les bras, le visage tendu.
— Marguerite a approuvé la collection hier ? demanda-t-elle.
— Le conseil l’a approuvée, dit Meiling. Marguerite ne parle plus que par silences.
Elle sortit son téléphone. Le message de Van Eyck datait de la veille : Trois initiales. Une adresse. Une dette. Rendez-vous à Anvers. Apportez l’écharpe originale. Elle avait passé la nuit à essayer de reconstituer les trois lettres or sur la carte trouvée parmi les documents Devereux. Mais elle n’en avait identifié que deux : E.V. pour Edmond Van Eyck. La troisième restait illisible.
— Je pars à Anvers ce soir, dit-elle. Le prototype vient avec moi.
Léa haussa un sourcil.
— Tu emmènes la collection à ton rendez-vous secret ?
— Ce n’est pas un rendez-vous secret. C’est une négociation. Et les négociations ont besoin d’un objet tangible.
Quelqu’un frappa. Antoine entra, les mains dans les poches de son veston gris, les yeux balayant immédiatement le prototype. Il s’arrêta à trois mètres, comme s’il approchait d’un animal nerveux.
— Les artisans l’ont terminé hier soir, dit Léa.
Antoine fit un pas, puis un autre. Il tendit la main vers le poignet, mais s’arrêta avant de toucher le tissu. Il regarda la doublure rouge une seconde, puis lâcha un souffle.
— Les détails sont magnifiques, dit-il lentement. C’est certain. Mais un prototype ne prouve rien.
Meiling plia les bras.
— On l’a déjà testé auprès de huit clientes fidèles. Céline Marchand a commandé deux ensembles. Chantal Deverolles — une cousine éloignée — a réservé le pantalon. Elles ont toutes demandé l’histoire complète. C’est la première fois qu’elles veulent le récit autant que le vêtement.
— Les clientes fidèles te diront ce que tu veux entendre, dit Antoine. Elles ont peur de te vexer.
Meiling serra la mâchoire.
— Léa a reçu six demandes de jeunes femmes de moins de trente ans. Le type de clientes qu’on n’avait plus depuis dix ans.
— Ça ne fait que six.
— C’est six de plus que la saison dernière.
Antoine se tourna vers le mannequin. Il effleura enfin le col de la veste, du pouce, comme s’il cherchait un défaut. Son visage resta fermé.
— La maison ne vit pas de prototypes, dit-il. Elle vit de contrats. Monsieur Van Eyck est un opportuniste. Il déchirera l’accord dès qu’il trouvera mieux ailleurs.
— Raison de plus pour négocier avec un atout dans la main, dit Meiling.
Elle sortit de sa poche le petit carré de soie — l’original, celui avec les grues pliées et les initiales dorées. Elle le posa sur la table, à côté du rouleau de tissu rouge.
Antoine regarda l’écharpe, puis la poche secrète sous l’ourlet de sa veste. Une expression traversa son visage — quelque chose entre l’émerveilment et le chagrin. Il n’avait pas parlé de ce que Marguerite avait révélé au gala. Meiling attendait qu’il le fasse, mais il gardait le silence comme un privilège.
— Tu emportes l’écharpe avec toi ? demanda-t-il.
Meiling acquiesça.
— Van Eyck l’exige.
Antoine prit l’écharpe entre deux doigts, avec la précaution d’un homme qui touche une relique.
— Mon père l’a portée pendant vingt ans, dit-il. Elle ne l’a jamais quittée. Ni au conseil, ni aux défilés, ni à son enterrement. Ma mère disait que c’était la seule chose qu’il aimait plus qu’elle.
Il reposa l’écharpe.
— Si Van Eyck la veut, c’est qu’elle vaut plus que ce qu’on en sait. Et si Marguerite la voulait ce soir-là, c’est qu’elle sait pourquoi.
Léa les regardait, un fil non tiré entre les dents.
— On pourrait la recopier, dit-elle. Une reproduction ne se voit pas.
— Van Eyck saura la différence, répondit Antoine. Il connaît la provenance. Il connaît mon père. Et il connaît les trois initiales sur la carte.
Il fixa Meiling, un long regard gris.
— Emmène l’original. Mais ne le montre qu’après avoir vu l’identité de son associé. Tu ne sais pas encore à qui tu parles.
Meiling glissa l’écharpe dans son sac, sous le dossier de production. Les trois initiales brûlaient dans sa mémoire. E.V. — Edmond Van Eyck. Et la troisième, gravée plus profondément, comme une marque ancienne.
Elle avait vu cette lettre quelque part. Dans les archives Devereux. Sur le sceau d’un acte de vente daté de 1938. Un acte signé par la femme d’affaires qui avait racheté une partie des dettes de la maison pendant la guerre.
La lettre était un G.
— Antoine, dit-elle. Connais-tu le nom d’une femme d’affaires anversoise qui aurait travaillé avec ton père dans les années trente ? Une femme surnommée la Veuve de Guerre ?
Antoine pâlit.
— La Veuve de Guerre n’est pas une femme, dit-il lentement. C’est le nom que donnait la presse à une société de liquidation qui rachetait les maisons en faillite pour revendre leurs archives à leurs rivales. Mon père a toujours refusé de leur parler.
Il marqua une pause, le regard soudain dur.
— Le fondateur de cette société s’appelait Gustav Verlinden.
G. Meiling entendit le cliquetis de la serrure dans sa tête. Gustav. G.
— Verlinden est mort en 1955, dit-elle. Qui a repris sa société ?
— Personne, répondit Antoine. Officiellement, elle a été dissoute. Mais mon père a toujours prétendu qu’on ne dissout jamais une société de liquidation. On la passe simplement à un autre nom.
Il sortit son téléphone et fit défiler un écran, puis le lui tendit.
À l’écran : une reproduction d’un acte notarié, papier jauni, signé en bas par deux personnes. Le premier nom était illisible. Le second était clair : E. Van Eyck.
Mais au-dessus, dans l’en-tête, un cachet surmonté d’un monogramme doré : V.G.
Verlinden-Greenfield.
Meiling leva les yeux vers Antoine.
— On part à Anvers ce soir, dit-elle. Ensemble.
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