Maison Lumière
Lire le chapitre 6: The Intern
L’air de l’atelier sentait la cire d’abeille et le fil de lin. Meiling s’y rendait chaque matin depuis trois jours, non pas pour superviser, mais pour observer—une habitude de stratège. Le geste d’une main qui plie la soie, la tension d’un ourlet invisible, le silence du métier à tisser à l’heure dorée. Aujourd’hui, pourtant, quelque chose avait changé.
Une jeune femme était assise seule à la grande table de coupe, le dos droit, les cheveux tirés en un chignon sévère. Elle ne remuait pas une étoffe, mais dessinait à l’encre sur un papier calque, d’un trait continu et sûr. Meiling ralentit, intriguée par la précision quasi chirurgicale du geste.
— Vous êtes la nouvelle ? demanda Meiling en s’approchant.
La jeune femme leva la tête. Vingt ans à peine, des yeux gris-vert d’une franchise désarmante, un air concentré que seule la jeunesse permet.
— Léa. Stagiaire depuis lundi. Et vous, vous êtes la Chinoise qui veut nous sauver.
C’était dit sans insolence. Avec une curiosité authentique, presque amusée.
Meiling sourit à moitié. — On dit que je veux nous sauver, oui. Qu’en pensez-vous ?
Léa reposa son crayon. Elle indiqua du menton le grand dossier ouvert devant elle — une série de croquis pour la collection capsule printemps.
— Les coupes sont justes, mais elles sont timides. Le lanceur de défilé s’appuiera sur la structure, pas sur l’ornement. Et il faudra une matière qui tienne la ligne sans la figer. Le mariage de soie contractée et de laine légère.
Meiling cligna des yeux. Aucun stagiaire de troisième année ne parlait comme ça, pas même à Paris. — Vous avez appris où ?
— Chez Leborgne, deux saisons. Puis ici, avant—en cours d’été l’an dernier. Et… dans les archives, ajouta-t-elle à voix basse. On m’y laisse travailler le soir. C’est le seul endroit où l’on apprend vraiment les mains de la maison.
Les archives. Le mot fit écho au tiroir verrouillé que Meiling avait ouvert—et au foulard qui dormait à présent dans son sac de cuir.
— Vous y avez trouvé des choses ? demanda Meiling, volontairement vague.
Léa attendit. Une ouvrière passa derrière elles, chargée de rouleaux, sans les regarder. Puis Léa reprit son crayon et traça une courbe d’épaule, lente.
— Les archives sont pleines de vides, dit-elle comme pour elle-même. Des pièces qu’on a retirées, des pages qu’on a coupées. C’est un musée où l’on a enlevé la moitié des œuvres. Mais les fils, eux, ne mentent jamais.
Meiling sentit un picotement au bout des doigts, l’instinct professionnel. — Les fils ?
— Le bleu de la première couleur exclusive de la maison, par exemple. On l’appelle « bleu Lumière »—un indigo profond avec une pointe de violet. Or dans une robe des années cinquante à l’étage cinq, j’ai trouvé un ourlet refait avec un fil bleu qui a un toucher de particulier. Il vient de Belgique, d’une filature qui n’existe plus. Et il ne correspond pas à la palette officielle de l’époque.
Meiling retint son souffle. Le fil belge. Le même que Mme Vernet avait trouvé dans le secret du foulard.
— Vous en êtes certaine ?
— Certaine. Je l’ai comparé aux échantillons de l’atelier de teinture. Le toucher est plus gras, la torsion plus l’âme. C’est du fil de contrebande, dit-elle presque affectueusement. Dans le milieu, on dit que seuls les clandestins utilisaient ce type de fil pour marquer les pièces spéciales.
« Clandestins ». Meiling nota le mot, le fit rouler dans sa pensée. Elle regarda Léa dessiner, le trait délicat qui courait sur la page.
— Vous savez que le foulard que j’ai trouvé—celui des archives—porte des initiales J.D. ?
Léa posa son crayon une deuxième fois. Cette fois, au lieu de répondre, elle croisa les bras et observa Meiling franchement. Le calme de la question la surprit moins qu’elle n’aurait dû.
— J.D., répéta-t-elle. Tout le monde croit que c’est une erreur de monogramme. Que c’est M.L. pour Marguerite Lumière, la mère d’Antoine. Mais si on se fie aux dates, c’est impossible. Le foulard est de 1920, et Marguerite n’est née qu’en 1934.
Meiling s’accouda à la table, soudain légère. — Vous savez quand est née la mère d’Antoine ?
— C’est dans le registre de l’atelier, côté personnel. Tout le monde le sait. Mais personne ne parle du foulard, parce que personne n’arrive à comprendre un détail qui cloche.
— Lequel ?
Léa balaya une mèche de son front, l’air plus jeune tout d’un coup. — Le foulard a été réalisé avec une doublure de soie grège qui ne se fabriquait qu’à la maison, en interne, jusqu’à la fin des années vingt. Donc s’il est de 1920, c’est un modèle de série spéciale, commandé sur mesure. Or il n’est enregistré nulle part dans les carnets de commandes de l’époque.
Meiling tenta de trouver une pièce manquante. — Vous avez fouillé les carnets ?
— J’ai eu la clé des cartons jaunes, la semaine dernière. Je n’ai rien trouvé entre 1918 et 1925. Pas une mention d’un foulard à initiales. C’est là que je me suis dit que quelqu’un avait dû le retirer des registres avant mon arrivée.
Un retrait. Une date. Une mystérieuse J.D. et une mère trop jeune pour porter le monogramme. Meiling comprit que le puzzle venait de prendre une nouvelle direction, une plus subtile encore. Elle fit face à Léa.
— Vous faites ça pour quoi ? demanda-t-elle. Les ateliers offrent de vrais postes. Alors pourquoi vous vous intéressez à l’histoire de la maison au point de passer vos soirées dans les archives ?
Léa baissa les yeux. Ses doigts effleurèrent le bord du calque, puis elle poussa doucement le papier vers Meiling. Sur le dessin, une silhouette de robe sans visage, aux lignes pures, et dans le haut du corsage une petite broderie—un J entrelacé à un D.
— Parce que mon arrière-grand-mère s’appelait Joséphine Deverolles, dit Léa. On m’a appelée Léa, mais dans la famille, on m’a toujours raconté qu’une des premières premières d’atelier de la maison s’appelait Joséphine. Elle travaillait ici, en 1920. Et elle a disparu des registres de la maison du jour au lendemain.
Meiling sentit le sol basculer sous ses pieds. — Deverolles, répéta-t-elle. Comme Devereux ? Le fonds.
— Non. Avec un « o ». Deverolles, une seule syllabe de plus. Mais les gens confondent souvent, dit Léa avec un soubre-sourire. Les Français ne savent jamais épeler la fin des noms.
Les histoires se croisaient. Devereux, créancier impitoyable des maisons de couture ; Joséphine Deverolles, première d’atelier disparue du répertoire ; Antoine qui gardait les secrets de sa mère, et un foulard qui aurait tué un grand-père. Meiling savait qu’elle n’aurait plus de répit possible—ni pour écrire son rapport pour Shanghai, ni pour dormir cette nuit.
Elle recula d’un pas, regarda Léa dans les yeux.
— Vous pouvez me montrer le registre ? demanda-t-elle. Celui où il ne reste rien.
Léa hocha la tête, calme comme une évidence.
— C’est pour ça que je vous attendais, dit-elle. Dans ce bâtiment, les stagiaires apprennent les secrets avant les patrons. Venez, il est six heures. Les archives sont ouvertes jusqu’à huit, et j’ai la clé du carton orange.