Monaco Zone Rouge
Lire le chapitre 5: The Debt Collector
L’air de Monte-Carlo sentait le cigare et l’argent facile. Jack poussa la porte du casino, le bruit des jetons couvrant le bourdonnement des conversations en plusieurs langues. Il n’aurait pas dû venir ici. Mais Sophie n’avait pas répondu à son appel depuis trois heures, et il avait besoin de bouger, de sentir autre chose que la pression du contrat Fenice qui lui serrait la poitrine depuis la réunion avec Arnaud.
Il n’eut pas le temps de rejoindre le bar qu’une main s’abattit sur son épaule, l’immobilisant avec une familiarité dérangeante.
« Ah, le nouveau pilote prodige. »
Jack pivota. L’homme ne correspondait à aucune photo qu’il avait pu voir dans les dossiers de Tom. Mais la voix, elle, il ne la connaissait que trop bien — elle résonnait dans ses cauchemars depuis le premier appel, trois mois plus tôt. Marco était plus petit qu’il ne l’imaginait, trapu, vêtu d’un costard bleu nuit qui devait coûter plus que ce que Jack gagnait en une course. Son sourire n’atteignait jamais ses yeux.
« Marco », dit Jack en gardant une voix neutre. « Tu m’as trouvé. »
« Fallait pas t’enfuir pour qu’on se parle. » Marco retira sa main, fit signe à un serveur de déposer deux whiskys sur une banquette isolée. « Assieds-toi. Je déteste être debout pour parler affaires. »
Jack calcula la distance jusqu’à la sortie. Trois secondes. Mais Marco avait deux gardes adossés au mur, et le casino, cerclé de miroirs dorés, semblait soudain plus un piège qu’un refuge. Il s’assit.
Marco poussa un verre vers lui. « J’ai entendu dire que tu avais signé chez Scuderia Fenice. Félicitations. C’est un beau contrat pour un gars qui me devait cinquante mille euros. »
« J’ai pas encore vu la couleur de ce contrat », répondit Jack, les doigts autour du verre sans boire. « Et je t’ai jamais fait faux bond. On avait dit fin du mois. »
« Fin du mois, c’est dans quatre jours. » Marco sortit un téléphone de sa poche intérieure, le posa sur la table avec un claquement sec. Il le fit glisser vers Jack. À l’écran, un mail imprimé en minuscules noires affichait un total grimpant à 63 400 euros. « Avec les intérêts. »
Jack leva les yeux. « C’est pas les intérêts que t’as promis. Tu m’as dit à six pour cent. »
« Le taux a changé. L’inflation monégasque. » Marco haussa une épaule. Sa main jouait avec un jeton d’un euro, le faisait tourner sur la table entre eux — bruit nerveux, hypnotique. « Et puis je me suis dit que si tu pouvais pleurer au bureau d’Alain Lefèvre pour un baquet à Monaco, tu pouvais pleurer un peu plus pour ton vieil ami Marco. »
Jack but une longue gorgée du whisky pour se donner une contenance. L’alcool lui brûla la gorge. « C’est une course de légende. Pas de l’argent qu’on m’a donné d’avance. Je touche des primes selon les points. »
« Oui, oui, “les primes”. » Marco pencha la tête, le jeton continuant sa rotation. « Tu sais qui avait exactement le même discours ? Le type que tu remplaces. »
Jack retint son souffle. Il ne releva pas. Il laissa planer le silence, sachant que l’autre homme cherchait à le faire mordre.
Marco insista : « Luca Moreau. Beau brun de charme, talentueux, qui ne payait pas toujours ses dettes de jeu à temps. Je lui prêtais de temps en temps, pour les nuits où la machine voulait pas lui rendre sa mise. » Il sourit enfin, toutes dents dehors. « Mais les machines, elles ont pas de sponsors, hein ? »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Que Luca me devait encore six mille cinq cent quand il est parti en fumée sur le circuit. C’est marrant, non ? On dirait que la mort est une bonne affaire pour tout le monde. Sauf pour les gens qui prêtent. »
Jack serra son poing sous la table, le contact du siège lui rappelant la main manquante, le gant ensanglanté dans sa poche intérieure. Il devait garder son calme. Marco ne savait pas ce qu’il détenait. Ou peut-être le savait-il, et c’était ça le test.
« Match officiel », dit Jack. « Il y a eu une enquête FIA. Crash mécanique. Personne n’a cherché plus loin. »
« Personne n’a cherché les comptes non plus. » Marco cessa de faire tourner le jeton. Il le retourna, lentement, révélant un cachet de cire rouge orné d’un cercle barré d’une ligne brisée. Jack reconnut le symbole immédiatement — celui qu’il avait vu brodé sur le poignet du gant, sous la lumière du laboratoire de Nice. Son sang se glaça.
Marco suivit son regard. Il ne montra rien, mais sa voix devint plus douce, presque caressante. « Ça te dit quelque chose, ce… petit dessin ? Parce qu’il était tatoué sur le poignet de Luca. Tu parles qu’un accident, ça efface les dettes, ça efface aussi les engagements. »
« Je sais pas de quoi tu parles. » Le déni de Jack sonna faux, même à ses propres oreilles.
« Bien sûr que tu ne sais pas. » Marco se pencha en avant, coudes sur la table. Son souffle sentait le cigare froid et la menthe. « Voilà ce que je te propose, Jack. Oublions les intérêts. Tu me paies le principal, cinquante mille, quand tu touches ta prime de Monaco. Et en échange, tu fais une petite chose pour moi. »
« Une petite chose. »
« Luca avait un frère. Massimo. Il est passé en courant après l’accident. Il dit que son frère lui devait de l’argent, mais il a disparu de Monte-Carlo avec une clé USB pleine de fichiers que Luca gardait dans son appartement. Des fichiers sur des gens bien. Des gens qui payeraient très cher pour récupérer ces fichiers. » Marco fit tourner son verre de whisky. « Toi, tu as accès à l’équipe. Tu traînes là où ils allaient. Tu retrouves Massimo, tu me dis où il est, et je considère que la dette de Luca est réglée. Et je te laisse tranquille. »
Jack resta muet un long moment. Le bruit du casino avait reculé dans sa tête, étouffé par les connexions qui se formaient : le symbole du gant, la transmission d’Arnaud vers un compte numéroté, le mystérieux Italien au sous-sol, et maintenant un frère disparu avec une clé USB. La mort de Luca n’était pas une ligne droite. C’était un labyrinthe, et il était au centre, mais chaque mur semblait ouvrir vers une nouvelle pièce.
« Et si je refuse ? » demanda-t-il.
Marco haussa les épaules avec une fausse innocence. Sa main glissa sous la banquette et en ressortit un dossier cartonné qu’il déposa sur la table, à côté du compte-gouttes d’intérêts. Il l’ouvrit d’une chiquenaude. Des photos jaunies s’étalèrent — Jack, âgé de douze ans, souriant sur un karting de location ; une facture impayée à une écurie anglaise old-school ; un extrait bancaire de son compte en Suisse, avec ses mouvements depuis cinq ans. Et enfin, un cliché récent, granuleux : sa sœur, Louise, qui entrait dans sa clinique à Londres.
« Ce n’est pas une négociation, mon pote. » Marco referma le dossier, le remit dans sa veste. « C’est une notification. Tu m’aides, ou je t’aide à perdre tout ce qui compte pour toi. Elle vit seule, non, Louise ? Une si jolie précaution. Ça serait dommage qu’un accident lui arrive à elle. »
Jack se leva. L’envie de saisir Marco par le col l’emportait presque, mais il vit les deux gardes faire un pas en avant, mains écartées, prêts. Il contrôla sa respiration. Contre toute attente, il prit le compte dans sa poche.
« Je commence la course dans quatre jours », dit-il, une colère à peine contenue faussant les mots. « Quand je toucherai ma prime d’apparition, tu auras tes cinquante mille. Et si je vois Massimo Moreau dans les environs, je te ferai savoir où il dort. Une seule information. Rien de plus. »
Marco sourit, satisfait. « Une seule information. Tu vois, c’est simple quand on parle le même langage. »
Jack tourna les talons, les jambes rigides. Il fendit la foule de joueurs sans les voir, le palpitant battant contre ses côtes. Il se dirigea vers les portes de sortie dorées, le symbole du gant lui brûlant la conscience.
Mais à mi-chemin, une voix claire et jeune, à l’accent italien, l’arrêta près du tapis de roulette. Sans se retourner, Jack reconnut la silhouette — le même homme qui l’avait prévenu au sous-sol, deux jours plus tôt.
« Tu parlais à Marco Leone », dit l’homme dans un murmure. Il était plus âgé que Jack, la cinquantaine, avec des tempes grises soigneusement peignées. Il portait une écharpe de soie rouge. « Il cherche lui aussi Massimo. Des requins, tous les deux. »
Jack s’arrêta, le cœur encore plus serré : « Qui vous êtes, bordel ? »
L’homme sourit, un sourire triste qui ne toucha pas ses yeux. « Un ami de Luca. Et le seul à pouvoir te dire pourquoi ton gant porte le sceau de la maison Arnaud. » Le jeton entre ses doigts tournait toujours. Mais ses yeux jaunis ne quittaient pas Jack. « On parlait du pacte d’honneur, tout à l’heure. Tu veux que je te raconte ce qui se passe quand quelqu’un le rompt ? Parce que Luca a essayé. Et regarde où il est maintenant. »
Sans attendre de réponse, l’homme se leva et se fondit dans la foule, vers les dragons électroniques, laissant Jack planté sous les lustres, son gant prélevé dans sa poche lui pesant comme une enclume.