Paris Sans Lumière
Lire le chapitre 44: The Decision
Le lendemain matin, Camille se réveilla avant l'aube. Julien dormait encore, son bras posé en travers de sa taille, la respiration régulière. Elle resta un long moment à regarder le plafond, à écouter le silence du quartier qui renaissait, et à peser ce qu'elle s'apprêtait à faire.
Vers neuf heures, elle appela Vincent Arnaud. Il décrocha à la deuxième sonnerie, la voix ensommeillée.
— Vous êtes sûr de ce que vous avancez ? demanda-t-elle sans préambule.
— Sûr à cent pour cent. Les documents parlent d'eux-mêmes. Les protocoles, les noms, la fenêtre prévue. Je n'ai rien inventé.
— Et vous acceptez de venir témoigner publiquement ?
Un silence. Puis :
— Si vous me garantissez que je ne finirai pas comme Malik.
Camille ferma les yeux. Le prénom de Malik lui serra la poitrine, comme toujours.
— Je ne peux pas vous garantir votre sécurité physique, dit-elle lentement. Mais je peux vous garantir que vous ne serez plus jamais seul.
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La conférence de presse se tint dans la salle des fêtes de la mairie du 12e, quatre jours plus tard. Camille avait obtenu l'espace grâce à une adjointe au maire qui avait vécu le blackout dans l'immeuble voisin du sien. Une trentaine de journalistes remplissaient les rangées de chaises en plastique. Les caméras étaient braquées, les micros tendus.
Camille regarda la foule. Elle reconnaissait quelques visages de son immeuble, venus en soutien. Léa était là, assise au deuxième rang, un carnet ouvert sur les genoux. À sa droite, Julien se tenait debout, appuyé sur ses béquilles, le visage fermé et déterminé.
Vincent Arnaud, assis à côté d'elle, tripotait nerveusement les bords de son dossier.
— Tu es prête ? lui demanda Julien à voix basse.
Camille inspira profondément. Elle sortit son téléphone — une relique qu'elle avait réparée elle-même pendant les semaines suivant le retour du courant — et le posa sur la table.
— Je n'ai pas préparé de discours, commença-t-elle. Parce que ce que j'ai à dire ne supporte pas d'être embelli.
La salle se tut. Camille prit la parole pendant vingt minutes. Elle décrivit l'attaque, le blackout, les morts — Malik, Marc, les onze autres victimes du quartier. Elle parla du froid, de l'insuline volée, de la pharmacie de fortune, des heures passées à recoudre des blessés à la lueur des bougies. Puis elle en vint à l'essentiel.
— Nous avons appris que cette attaque n'était pas un simple sabotage. Les documents que nous avons en notre possession indiquent que tout cela a été orchestré comme une répétition générale. Une mise à l'épreuve. Le but était de tester notre capacité à réagir à une panne prolongée — et d'identifier les faiblesses à exploiter pour une opération plus vaste.
Un murmure parcourut la salle. Une journaliste leva la main.
— Avez-vous la preuve de ce que vous avancez ?
Camille regarda Vincent. Il se leva d'un geste raide, ouvrit son dossier, et distribua des copies des documents. Les déclencheurs de flashes crépitèrent.
— Voici les noms des responsables, dit Vincent, la voix rauque. Les protocoles d'action. Et la fenêtre opérationnelle prévue — déclenchée par une pénurie médicale majeure.
La salle explosa de questions. Camille leva les mains.
— Je n'ai pas toutes les réponses, dit-elle. Je n'ai même pas la plupart des réponses. Mais vous les avez maintenant, vous aussi. Et ce que nous en faisons — c'est là que se joue la suite.
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La réaction ne se fit pas attendre. Dès le lendemain midi, le siège d'EDF émit un communiqué officiel démentant catégoriquement toute implication. Le ministre de l'Intérieur qualifia les accusations de « fantasmes dignes d'un romancier d'anticipation ». Sur les réseaux sociaux, les réactions se partageaient entre fureur, incrédulité, et panique.
Camille passa trois jours entières à répondre aux sollicitations. Julien restait à ses côtés, répondant aux mêmes questions, répétant les mêmes mots, la même exigence de transparence. Une nuit, épuisée, elle s'effondra sur le canapé de leur appartement reconstruit.
— Ils me traitent de folle, murmura-t-elle. De dangereuse.
Julien s'assit près d'elle, posa sa main sur son front avec une douceur infinie.
— Ils ont peur. C'est plus facile de croire que celle qui crie au loup est dérangée que d'imaginer que le loup existe vraiment.
— Et si j'avais tort ?
— Tu n'as pas tort. Vincent a montré les documents. Marta les a vérifiés. Léa a croisé les données avec trois sources indépendantes. C'est vrai.
Camille laissa sa tête retomber contre son épaule.
— Je pensais que ce serait plus simple. Qu'on dirait la vérité, et que les choses s'arrangeraient.
— Les choses ne s'arrangent jamais toutes seules. Elles se construisent. Et ça prend du temps.
Elle sentit la chaleur de son corps contre le sien. Depuis son accident, il ne quittait presque plus ses béquilles, mais il était là. Entier. Vivant.
— Tu ne regrettes pas ? demanda-t-elle.
— Regretter quoi ?
— D'avoir choisi quelqu'un d'aussi compliqué.
Julien rit doucement.
— Ce n'était pas un choix. C'était une évidence.
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Le sixième jour après la conférence, la commission arriva. Le président de l'Assemblée nationale, sous la pression publique croissante, annonça la création d'une commission d'enquête parlementaire chargée d'examiner les preuves fournies par Camille et Vincent Arnaud. Le communiqué était prudent, mesuré, plein de formules de circonspection — mais il existait.
Camille lut l'annonce sur le téléphone de Julien, assise dans la cour de l'immeuble. Le soleil d'automne filtrait à travers les arbres encore jeunes qu'ils avaient plantés ensemble après le blackout. Des enfants jouaient près du potager communautaire. Le boulanger du coin livrait ses baguettes à la nouvelle épicerie de quartier.
Léa déboula dans la cour, les joues rosies par la course.
— Tu as vu ? cria-t-elle en agitant son propre téléphone. La commission ! Ils ont accepté !
Camille hocha lentement la tête. Elle avait espéré cette issue, mais elle n'y avait pas cru, pas vraiment. La machine d'État avait semblé si imposante, si impossible à faire bouger.
— Ce n'est qu'un début, dit-elle doucement. Ils vont examiner les documents, interroger Vincent, enquêter. Et peut-être qu'ils concluront que nous avons tout inventé.
— Non, dit Léa fermement. Parce que tu leur as donné les faits. Et les faits, ça ne se discute pas. Ça se constate.
La porte de l'immeuble s'ouvrit. Julien sortit, ses béquilles cliquetant sur le pavé, une tasse de café à la main. Il s'arrêta près de Camille, suivit son regard vers la rue qui reprenait vie.
— Tu es en train de regarder ta victoire ? demanda-t-il.
— Je regarde une première étape, corrigea-t-elle. Le reste du chemin, on le fera ensemble.
Il tendit la main. Elle la prit. Dans quelques jours, il y aurait la cérémonie d'hommage à la brigade. Puis l'assemblée générale des citoyens de l'arrondissement, où ils présenteraient les conclusions de leur expérience et les fondations de leur nouveau projet commun.
Elle n'avait pas toutes les réponses. Peut-être n'en aurait-elle jamais. Mais elle avait appris une chose, au cours de ces trente jours de ténèbres, et c'était la leçon qu'ils porteraient ensemble dans les jours de lumière : le noir n'était plus une fin. Ce n'était qu'un passage. Et on ne le traversait pas seul.
Camille laissa sa tête reposer contre l'épaule de Julien. Le café fumait dans sa main. Les rires des enfants flottaient dans l'air frais.
Au loin, le glas d'une église sonna midi. La ville était là. Vivante. Et elle ne fermerait plus jamais les yeux sur ce qu'ils avaient traversé.
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