Zone Rouge
Lire le chapitre 15: Compromising Photo
La lumière du petit matin filtrait à travers les stores du motorhome d’Apollon, découpant l’espace en lamelles dorées. Elise était penchée sur sa tablette, traçant des courbes de pression aérodynamique, quand la porte s’ouvrit sans prévenir.
Julien entra, casquette vissée sur la tête, une odeur de café et de stress dans son sillage.
— Tu as vu ma boîte mail ? demanda-t-il, le ton trop léger.
Elise leva un sourcil. Il ne lui avait pas dit bonjour. Depuis leur pacte, il y avait entre eux une politesse tactique, un échange d’informations millimétré. Pas de salutations inutiles.
— Je ne lis pas tes mails, répondit-elle. Je suis ton ingénieur, pas ta secrétaire.
Il fit rouler sa nuque, visiblement tendu.
— Le simulateur a renvoyé un comportement anormal sur la suspension arrière. Ce n’est pas cohérent avec les données d’hier soir.
— Montre-moi.
Il s’approcha, tendit son téléphone. Leurs doigts s’effleurèrent à peine, et Elise sentit une chaleur remonter le long de son bras. Elle l’ignora, concentrée sur les chiffres. Une oscillation à haute fréquence sur le train arrière droit, présente uniquement après quarante minutes de roulage virtuel. C’était précisément la signature que Pierre avait décrite dans son dernier message : *« Ils modifient quelque chose quand la voiture dort. »*
— C’est un artefact du logiciel de simulation, dit-elle, la voix neutre. Ou quelqu’un a trafiqué les données brutes avant qu’elles n’arrivent au simulateur.
Julien la regarda fixement. Il était trop intelligent pour gober la première explication.
— Tu es en train de me dire que ma voiture a été modifiée sans que personne le remarque ?
— Je suis en train de te dire que quelqu’un a accès à ton garage et à tes systèmes.
Le silence s’étira. Dehors, le paddock bourdonnait déjà, les moteurs de Monaco résonnant au loin, mais entre eux, l’espace était électrique.
— Garde ça entre nous pour l’instant, ordonna-t-elle. Cette configuration défensive qu’on doit tester en EL1 ? Je veux qu’on l’essaie à haute vitesse dès les premiers tours.
— L’équipe officielle va râler.
— L’équipe officielle n’est pas de ton côté, Julien. Pas complètement.
Il sourit, un sourire en coin, sans joie. Ce n’était ni une moquerie ni une marque d’affection, mais une forme de reconnaissance. Elle était peut-être la seule personne dans ce paddock qui lui disait la vérité.
Il se pencha par-dessus son épaule pour regarder la tablette, ses doigts s’appuyant sur le bord de la table, à quelques centimètres des siens.
— Donc tu veux qu’on anticipe la dégradation dans le virage 14 ? Ce serait un choix agressif.
— Non, ce serait un choix *intelligent*. Si la concurrence nous croit fragiles à cet endroit, ils vont tenter une attaque à l’intérieur. Et au lieu de défendre, on contre-attaque.
Il approuva d’un hochement de tête. Un simple hochement. Mais son regard s’était attardé une seconde de trop sur elle.
Un flash blanc explosa derrière la vitre.
Ils sursautèrent tous les deux. Un photographe, accroupi près du motorhome, appareil collé au visage, avait capté la scène à travers la baie ouverte. Il s’éclipsa avant qu’Elise ait pu réagir.
— Merde, souffla Julien.
— Ce n’est qu’une photo, dit-elle.
Mais elle connaissait l’angle. Les doigts de Julien proches des siens. Le corps penché. Les lèvres entrouvertes. Le contexte stratégique, les capteurs truqués, Pierre disparu, tout cela serait balayé d’un simple cliché mal interprété.
— Ton attachée de presse va vivre un enfer, dit-elle platement.
— Et ta carrière aussi, répliqua-t-il. Un scandale de plus dans ta légende bien cachée, ça t’aiderait comment ?
Elle ne répondit pas. Elle avait déjà compris que la photo n’était pas un accident. Quelqu’un les avait épiés. Le photographe n’avait pas traîné là par hasard. Il était là pour les surprendre, pour alimenter une histoire qui dépasserait la simple rumeur de paddock.
Deux heures plus tard, la photo était partout.
Elise la vit sur son téléphone, entre deux ravitaillements. Elle et Julien penchés ensemble, l’image recadrée pour exagérer leur proximité. La légende d’un tabloïd italien : *« F1 : Julien Delacroix trompe son mannequin avec sa mystérieuse ingénieure ? »*
Elle ferma l’application, la mâchoire serrée.
Son téléphone vibra. Un message de Léa, la petite amie de Julien. Trois mots : « On en parle ? »
Elise ne répondit pas. Elle n’avait pas à se justifier. Mais quelque chose dans la formulation – calme, presque glaciale – ressemblait moins à une question qu’à une sommation.
Julien entra à nouveau, visiblement furieux. Il tenait son téléphone à la main, l’écran allumé sur la même photo.
— Léa veut me voir ce soir. Évidemment. Elle croit que…
— Je sais ce qu’elle croit.
— Et toi ? demanda-t-il, les yeux plissés. Qu’est-ce que tu crois ?
Le cœur d’Elise manqua un battement. Ce n’était pas une question d’ingénierie. C’était personnel, trop personnel. Ils avaient conclu un pacte professionnel, une alliance contre un ennemi invisible, mais la ligne entre le mur et la fenêtre s’estompait dangereusement.
— Je crois que quelqu’un nous a vus, dit-elle, la voix ferme. Je crois que cette photo n’est pas un hasard. Quelqu’un essaie de nous distraire, de nous diviser. Quelqu’un qui ne veut pas qu’on creuse trop.
— Ou quelqu’un qui veut te faire taire, précisa-t-il. Écoute, si ma relation…
— Ta relation ne me concerne pas.
Il la regarda un long moment, comme s’il pesait ses mots.
— Si, Elise. Elle te concerne. Parce que si Léa me pose la question à moi, et que je mens, et que la vérité sort plus tard d’une autre manière, ce sera exactement le genre d’écart de crédibilité qu’un pilote comme moi ne peut pas se permettre à Monaco.
Elle avala sa salive.
— Alors dis-lui la vérité. Une conversation stratégique, rien de plus.
— C’est ce que je vais faire, dit-il.
Il ne bougea pas.
— Quoi ? demanda-t-elle.
— Rien. Juste… merci. Pour la configuration. Pour hier. Pour garder ta promesse.
Il sortit, la laissant seule dans le motorhome.
Elise ferma les yeux. Elle sentit la chaleur des larmes derrière ses paupières, une faiblesse qu’elle s’était interdit depuis 2018. Elle avait passé des années à construire des murs. Julien Delacroix, avec son arrogance, son talent, sa loyauté inattendue, était en train de faire tomber les briques, une à une.
Elle ouvrit les yeux. Sur son écran, une notification venait d’apparaître.
Un message de la Scuderia Omega, rédigé par l’avocat général de l’écurie.
« Chère Madame Moreau, nous vous informons que notre enquête interne a transmis les preuves de votre implication présumée dans l’espionnage industriel à la FIA. Votre convocation est prévue avant le Grand Prix de Monaco. Nous vous recommandons de prendre un conseil juridique. »
Elise relut trois fois le message, le sang glacé dans ses veines.
La photo. L’enquête. Le mensonge sur son passé.
Tout convergeait vers le même point. Quelqu’un ne voulait pas qu’elle voie la ligne d’arrivée de Monaco.
Elle sauvegarda le message dans un fichier crypté, prit sa tablette, et sortit du motorhome. Le soleil était plus haut maintenant, le paddock noyé sous la foule des mécaniciens. Elle chercha Julien et le vit au loin, parlant à son attachée de presse. Léa se tenait près de lui, silhouette élancée dans une robe rouge, le visage impassible.
Elise aurait pu reculer. Elle aurait pu se fondre dans la foule et éviter la confrontation.
Au lieu de cela, elle marcha droit vers eux.
— Léa, dit-elle en arrivant à portée de voix. Cette photo montre une conversation de travail. Elle ne signifie rien.
Le mannequin la toisa de haut en bas, un sourire poli plaqué sur les lèvres.
— Bien sûr, dit-elle doucement. Une conversation de travail.
Ses yeux, pourtant, racontaient une autre histoire. La jalousie y brillait, nette et tranchante comme du verre.
— Tu sais ce que j’ai découvert, reprit-elle, se tournant vers Julien avec une froideur nouvelle. En regardant ton emploi du temps ces deux dernières semaines ? Tu as annulé trois dîners pour rester au circuit. Les dîners que nous avions réservés depuis des mois.
— Le travail…
— Le travail, oui. Mais ce n’est pas ton travail qui t’a fait rester, Julien. C’est elle.
Sans un mot de plus, Léa se retourna et s’éloigna dans le paddock, laissant un silence gêné autour d’eux.
Julien la regarda partir, les poings serrés. Quand il se tourna de nouveau vers Elise, son visage avait changé. Il y avait une détermination nouvelle, presque dangereuse.
— Tu sais quoi ? dit-il d’une voix basse. Si on doit être accusés d’avoir une liaison, autant que ça serve à quelque chose.
Elise cligna des yeux.
— Quoi ?
— Ce soir. Après les essais libres. Je veux que tu fouilles la voiture, toi et moi. Tous les capteurs, tout le câblage. Et si tu trouves la moindre preuve de sabotage sur ma monoplace, on va la rendre publique. Avant la course. Avant que la FIA te convoque.
— Julien, c’est risqué. Si on trouve rien, la Scuderia Omega…
— Si on trouve rien, poursuivit-il, on aura quand même créé une diversion. Une autre histoire pour la presse. Du poison dans mes roulements. Un capteur GPS fantôme. Un nom que personne n’attend.
Il s’approcha, baissa la voix encore plus.
— J’ai deux heures libres après EL1. Deux heures où personne ne m’attend. Je serai là. Et si tu veux vraiment défendre ton passé, et ton avenir, tu y seras aussi.
Il ne lui laissa pas le temps de répondre. Il tourna les talons et se dirigea vers le garage.
Elise resta plantée là, au milieu de la foule bruissante, le téléphone encore serré dans sa main. La convocation de la FIA, le rendez-vous nocturne, la photo compromettante, la jalousie de Léa.
Et quelque part dans cette équation impossible, une voie vers la vérité. À condition qu’elle survive jusqu’à Monaco.
Elle sortit son téléphone et envoya un message à Pierre, le seul allié qu’elle avait encore au sein du circuit.
« Ce soir. Garage 3, minuit. Viens si tu peux. On frappe un grand coup. »
La réponse arriva dix secondes plus tard.
« Je serai là. Mais Elise — ils savent pour la photo. Ils t’ont vue avec lui. Tu n’es plus une ingénieure dans leur radar. Tu es une cible. »
Une cible. Elise regarda le message, puis le motorhome de Julien, puis les montagnes de Monaco qui se découpaient à l’horizon.
Elle n’avait pas besoin d’un radar pour savoir que le piège se refermait. Elle avait juste besoin d’être plus rapide que ceux qui le tendaient.
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