Zone Rouge
Lire le chapitre 17: Pit Lane Betrayal
Le vibreur de la piste de Montréal vibrait encore dans les ossatures du garage quand le premier arrêt au stand de Julien se déclencha. Elise surveillait les moniteurs, casque sur les oreilles, pendant que la voiture rouge s’immobilisait dans un crissement de gomme chaude.
« Droite avant, dit la voix de Julien dans l’intercom. Vibration anormale à haute vitesse. »
Elise se pencha sur les données télémétriques. La suspension vibrait à une fréquence qui n’apparaissait sur aucun des tours précédents. Quelque chose n’allait pas.
Sur le pit wall, elle vit l’équipe mécanique s’activer comme une colonie de fourmis disciplinées. Deux secondes pour changer les quatre pneus. Trois pour ajuster l’aileron. Un ballet millimétré qu’elle avait répété mille fois.
Mais son regard dériva vers le coin droit du stand, là où un mécanicien portant le casque blanc de l’équipe s’attardait près du levier de la roue avant droite. Sa main droite tremblait légèrement, et il regardait par-dessus son épaule au lieu de fixer son travail.
Elise se figea.
La clé à choc vrombissait, et le mécanicien, au lieu de la plaquer fermement sur l’écrou, effectua un geste rapide et précis : il tourna la molette de couple d’un cran vers la gauche avant de visser.
Un cran de moins.
Un écrou mal serré sur une voiture lancée à 300 km/h.
« Stop ! » cria-t-elle dans le casque.
Trop tard. Le pneu droit avant était déjà monté, et le signal lumineux vert s’alluma pour autoriser le départ de Julien. La voiture bondit hors du stand dans un hurlement de moteur.
Elise arracha son casque et courut vers le stand, bousculant un ingénieur data qui se retourna, stupéfait.
« Il faut le rappeler ! Immédiatement ! »
Le directeur d’équipe, un Anglais sec nommé Whitmore, se tourna vers elle, le sourcil arqué.
« Moreau, on est en pleine course. Julien est en P4. Vous perdez la tête ? »
« Non, je viens de voir un mécanicien falsifier le serrage de la roue avant droite. S’il repart comme ça, à la prochaine courbe rapide, la roue se détache. »
Whitmore la dévisagea pendant deux secondes qui parurent une éternité. Autour d’eux, l’équipe continuait, indifférente.
« Quel mécanicien ? »
« Casque blanc, près du levier avant droit. Il avait un geste suspect. »
Mais quand Elise se tourna vers l’emplacement qu’elle avait surveillé, l’homme avait disparu. À sa place, un autre mécanicien, le casque bleu de l’équipe de pneus, rangeait tranquillement une clé à choc.
« Je l’ai vu, insista-t-elle. Il a tourné la molette de couple. »
Whitmore soupira, visiblement exaspéré.
« Moreau, les accusations sans preuve, nous en avons déjà eu assez cette saison. »
Elise ne répondit pas. Son regard balaya le stand, et elle aperçut un objet noir et rectangulaire posé sur le sol, à moitié caché sous un support métallique, là où l’homme s’était tenu une minute plus tôt.
Un téléphone portable.
Elle s’accroupit, le ramassa. C’était un burner phone, un modèle bon marché, acheté sans abonnement. Elle le glissa dans sa poche sans dire un mot.
Whitmore, qui l’avait observée, s’avança.
« Qu’est-ce que vous cachez ? »
« Rien. Je protège mon pilote. »
À cet instant, la radio cracha un message paniqué de l’ingénieur de piste.
« Le pneu avant droit de Julien montre une perte de pression anormale. Il dit que la voiture tire à droite de façon violente. »
Whitmore devint pâle. Il se tourna vers Elise, un éclat de compréhension dans les yeux.
« Rappelez-le, dit-il d’une voix soudain blanche. Immédiatement. »
Deux tours plus tard, Julien entra au stand dans un crissement de pneus, la monoplace sur trois roues. L’écrou avant droit était complètement desserré, tenu uniquement par l’alésage du moyeu.
Quand il sortit de la voiture, il ignora les mécaniciens et marcha directement vers Elise, qui l’attendait près du pit wall, le téléphone toujours dans la main.
« Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-il, le visage encore rouge d’adrénaline.
— Un mécanicien a falsifié ton serrage. J’ai vu son geste, mais il a disparu avant que je puisse l’identifier. »
Julien baissa les yeux vers l’objet qu’elle tenait.
« C’est à lui ? »
« Sans doute. Un burner phone. Aucun abonnement, aucune trace. »
Il la fixa pendant un long moment. Quelque chose changea dans son regard, une lueur qu’elle n’y avait jamais vue auparavant. Pas de la gratitude. Pas de la surprise.
De la confiance.
« Tu m’as sauvé la vie, dit-il doucement.
— Peut-être. Ou seulement quelques os cassés. À Montréal, avec ce virage serré à la sortie du tunnel, à 320 km/h, une roue détachée, c’est un mur assuré. »
Il hocha la tête.
« Whitmore m’a envoyé un message. Il te croit. »
« Il a bien fait. Parce qu’il y a autre chose que tu dois savoir. »
Elise regarda autour d’elle. Le stand fourmillait encore de mécaniciens affairés, le pneu remplacé, la voiture inspectée. Personne ne semblait les écouter, mais elle baissa tout de même la voix.
« Ce téléphone, dit-elle, je l’ai ramassé il y a cinq minutes. Il y avait un message non lu, encore à l’écran. »
« Que disait-il ? »
« Trois mots : "La piste est prête." »
Julien fronça les sourcils.
« La piste est prête ? Pour quoi ? »
« Je ne sais pas encore. Mais ce n’est pas un hasard si cet homme se trouvait exactement au bon endroit au bon moment. Quelqu’un savait que nous ferions un arrêt ici. Quelqu’un savait que tu étais vulnérable. »
Julien se tourna vers la fenêtre du garage, où le soleil de Montréal se reflétait sur l’asphalte de la piste. Sa mâchoire se serra.
« Le mole, dit-il.
— Oui. Et nous sommes en plein milieu de sa toile. »
Elise glissa le téléphone dans sa poche, plus profondément cette fois.
« Il savait que tu étais vulnérable à ce moment précis, répéta-t-elle. Ça signifie qu’il a accès à notre plan de course en temps réel. »
Julien se tourna vers elle, ses yeux plissés.
« Donc, le mole est dans le garage.
— Pas seulement. Il est dans le cercle restreint de l’équipe. Quelqu’un qui connaît les arrêts, les communications, les faiblesses de la voiture. Quelqu’un que nous croisons tous les jours. »
Le silence s’étira entre eux, chargé de méfiance partagée.
« Et il est toujours en liberté, murmura Julien.
— Pas pour longtemps, dit Elise. Ce téléphone va nous mener à lui. Mais il faut que tu me fasses confiance, Julien. Totalement. »
Il hésita une seconde, puis un sourire étrange étira ses lèvres.
« Après ce que tu viens de faire ? Je te confierais la clé de ma voiture, de mon appartement et de ma carrière. »
Elise ne répondit pas. Mais une chaleur inattendue lui monta aux joues, qu’elle attribua au soleil de Montréal.
Ils retournèrent vers le stand, et Whitmore les rejoignit, le visage grave.
« Les stewards veulent un rapport complet, dit-il. Le mécanicien est introuvable, mais nous avons une caméra de surveillance sur la zone. Vous comprendrez que je vérifie vos affirmations. »
« C’est noté, dit Elise. Mais en attendant, je garde le téléphone. »
Whitmore ouvrit la bouche pour protester, puis il vit le regard de Julien, qui était resté planté à côté d’elle, et il se ravisa.
« Comme vous voulez. »
Quand il fut parti, Julien se pencha vers elle.
« Tu crois que Whitmore est de mèche ? demanda-t-il à voix basse.
— Non, répondit Elise, mais je sais que quelqu’un dans cette équipe l’est déjà. Et ce quelqu’un sait maintenant qu’il a échoué. »
Elle tapota sa poche.
« Et si ce téléphone contient ce que je pense, nous allons découvrir exactement qui a planifié tout ça. À commencer par Pierrick Lambert. »
Un frisson parcourut l’échine de Julien, mais il n’en dit rien.
Il se contenta de la suivre, tandis que le vrombissement des moteurs continuait au loin, sur la piste de Montréal, témoin indifférent de la guerre qui faisait rage derrière les stands.
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