Zone Rouge
Lire le chapitre 27: Championship Chase
Les stands vibraient encore de l'énergie du Grand Prix du Japon lorsque Elise pénétra dans la salle de contrôle. Suzuka était derrière eux, une troisième place arrachée dans les derniers tours qui faisait cruellement mal à Julien. Mais les chiffres sur l'écran mural racontaient une autre histoire : quarante-deux points. C'était tout ce qui les séparait désormais du leader du championnat, un écart qui fondait comme neige au soleil.
« On a besoin de plus, dit-elle sans préambule, posant sa tablette sur la console centrale. Suzuka nous a montré que la voiture est rapide, mais pas assez constante sur les longs relais. »
Julien la rejoignit, son casque sous le bras, les traces de suie encore visibles sur sa combinaison. « Austin est dans deux semaines. Whitmore a fait des dégâts sur notre développement. »
« C'est justement ce dont je veux parler. » Elise projeta des graphiques sur l'écran principal. « J'ai étudié les données télémétriques de toute la saison. Il y a une modification aérodynamique que personne n'a osé tenter, parce que nos ingénieurs sont restés sur des schémas conservateurs depuis trois ans. »
Jenner s'approcha, les sourcils froncés. « Le concept du plancher inversé avec flux variables ? On avait abandonné cette piste il y a dix-huit mois. Trop risqué. »
« Risqué, oui. Mais les simulations que j'ai faites cette nuit montrent un gain potentiel de trois dixièmes au tour. Sur un circuit comme Austin, avec ses changements d'élévation et ses virages rapides, c'est la différence entre la P3 et la victoire. »
Le silence s'installa dans la pièce. Julien fixa les courbes projetées, puis tourna lentement son regard vers elle. « Tu veux transformer la voiture à soixante-douze heures du départ ? »
« En avons-nous le choix ? » Elise croisa les bras. « Scuderia Voss a débauché la moitié de notre département de développement. Brandt a une longueur d'avance. La seule façon de rattraper notre retard, c'est d'innover là où ils ne nous attendent pas. »
Son téléphone vibra. Elle jeta un coup d'œil à l'écran et sentit son estomac se nouer. Un message de Ferdinand Ashby, laconique comme toujours : *« Appellez-moi. Urgent. »*
« Je reviens dans une minute. »
Dans son bureau improvisé — un ancien local de stockage transformé en QG technique — Elise composa le numéro du propriétaire de l'écurie. Ashby répondit à la deuxième sonnerie, sans préambule.
« Notre sponsor principal menace de se retirer après Austin. »
Elise se figea. « La compagnie pétrolière ? Ils sont avec nous depuis six ans. »
« Ils viennent de perdre un contrat majeur au Moyen-Orient. Leur direction cherche six milliards d'économies. Nous sommes sur la sellette. » Il y eut un silence lourd à l'autre bout de la ligne. « Si nous ne montons pas sur le podium à Austin, et que nous ne montrons pas de progression réelle dans le championnat, ils partent. Sans eux, nous n'avons pas les fonds pour terminer la saison. »
« Combien de temps nous reste-t-il ? »
« Ils nous donnent jusqu'à Austin pour les convaincre. Leur vice-président assistera au Grand Prix en personne. »
Elise ferma les yeux, une fraction de seconde. « Nous leur donnerons un spectacle. »
« Ce n'est pas un spectacle qu'ils veulent, Elise. C'est une preuve que cette équipe peut gagner. » Ashby raccrocha sans attendre de réponse.
De retour dans la salle de contrôle, Elise trouva Julien en pleine discussion avec Jenner devant les simulations de charge aérodynamique.
« Trois dixièmes, c'est optimiste, disait le mécanicien en chef. Mais même deux dixièmes pourraient suffire sur un tour de qualification. »
« Je ne veux pas que ça suffise sur un tour, coupa Julien. Il faut que ça fonctionne sur toute la course. Austin dévore les pneus. »
Elise s'approcha, son visage fermé trahissant l'urgence de la conversation qu'elle venait d'avoir. « Le sponsor veut nous voir gagner ou au moins monter sur le podium à Austin. Sinon, ils se retirent. »
Un ange passa. L'atmosphère dans la pièce changea du tout au tout.
« Merde », souffla Jenner.
Julien passa une main dans ses cheveux en sueur. « Combien de temps avant qu'ils officialisent ? »
« Ils ne l'officialisent pas encore. Mais si nous ne produisons pas de résultats, ils le feront après le Grand Prix. »
« Et avec quoi on court à Abou Dabi, dans ce cas ? demanda un ingénieur depuis son poste. On n'a même pas de quoi payer les pièces du développement aérodynamique qu'Elise propose. »
Silence. Le budget. Toujours le budget.
Elise inspira profondément. « Développement prioritaire, dit-elle. On coupe le programme de validation des nouvelles pièces pour les circuits à venir. Tout va sur la modification pour Austin. On utilise les stocks de carbone que nous avions réservés pour la saison prochaine. »
« Élise, protesta Jenner, c'est hypothéquer notre avenir. Si ça ne marche pas… »
« Si ça ne marche pas, il n'y a pas d'avenir à hypothéquer. » Sa voix était calme, tranchante comme un scalpel. Elle se tourna vers Julien. « Tu as dit que nous gagnerions à Monaco ou que nous mourrions. Eh bien, la même logique s'applique ici. Austin est notre Monaco. On gagne, ou on disparaît. »
Julien soutint son regard un long moment. Quelque chose passa entre eux, une reconnaissance muette de ce qui était en jeu — leur carrière, leur équipe, cette confiance fragile qu'ils avaient reconstruite pierre par pierre.
« D'accord, dit-il enfin. On le fait. Mais je veux une chose en retour. »
« Laquelle ? »
« Je veux piloter la voiture avant les qualifications. Une séance d'essais privée. C'est la première fois que je pilote avec cette configuration. Je ne découvre pas ça le vendredi. »
Elise consulta son planning mental. L'organisation d'une séance privée à Austin nécessitait des autorisations spéciales, des fonds supplémentaires. Mais elle entendait dans sa voix la fatigue d'un pilote qui enchaînait trop de courses avec trop de sacrifices.
« Je m'arrangerai avec Ashby. »
La nuit tombait lorsque Elise regagna son bureau. Elle s'assit devant son écran, les simulations s'actualisant en arrière-plan, et sortit de sa poche la clé USB qu'elle n'avait jamais montrée à personne. Alain la lui avait confiée trois jours avant sa mort, avec les fichiers de validation qui avaient permis de confondre Whitmore. Mais il y avait un dossier verrouillé, protégé par un mot de passe qu'elle n'avait pas encore trouvé.
Elle le déverrouillerait. Mais d'abord, il fallait gagner à Austin. Pour l'équipe, pour Alain, pour elle-même.
Son téléphone sonna à nouveau. Un numéro masqué.
« Elise Moreau. »
« Vous avez cru que nous avions fini ? » La voix de Stefan Brandt était douce, presque amicale. « Vous commencez seulement à comprendre ce que je prépare. Whitmore n'était que le premier acte. »
Il raccrocha. Elise resta figée, la ligne morte dans son oreille, regardant l'écran où la modification aérodynamique qu'elle venait de proposer calculait ses premiers résultats. Ce qu'elle venait de proposer, elle commençait soudain à se demander si elle en avait réellement eu l'initiative, ou si quelqu'un avait discrètement orienté les données qu'elle avait consultées cette nuit.
Elle vérifia l'historique des accès à son serveur.
Trois connexions anonymes. Cet après-midi. Alors qu'elle était en piste avec l'équipe.
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