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Apres La Chute

Lire le chapitre 1: — LE CYGNE NOIR

Laurent Morel fêta ses quarante-neuf ans dans un appartement où l'humidité gagnait le bas des murs.

Il n'y avait ni gâteau, ni fleurs, ni bougies, ni enfant courant dans le couloir. Sur la table basse, un cendrier en verre en forme de cygne supportait vingt-sept mégots. Le vingt-huitième brûlait entre ses doigts.

Autrefois, Laurent possédait deux voitures, une maison près de Nantes, un appartement à Paris et des parts dans plusieurs programmes immobiliers. Il parlait de trésorerie comme d'une force naturelle qu'il pouvait dompter. Il aimait les déjeuners d'affaires, les maquettes éclairées, les banques qui rappelaient vite et les gens qui l'appelaient « Monsieur Morel » avec une nuance de déférence.

À présent, ses comptes étaient bloqués, ses actifs liquidés, sa société en redressement puis en faillite. Son grand projet des Jardins d'Azur, sur la côte méditerranéenne, n'était plus qu'une carcasse de béton entourée de palissades.

Un ancien associé avait parlé de cygne noir : remontée brutale des taux, banques devenues prudentes, acheteurs réclamant leurs acomptes, chantier arrêté.

Laurent savait que l'expression l'arrangeait.

Un cygne noir était censé surprendre. Lui avait vu les signaux et choisi de les mépriser.

Au-dessus du cendrier, une vieille photo montrait deux garçons devant une ferme du Val de Loire. Laurent avait sept ans. Son frère Étienne en avait cinq et marchait déjà avec difficulté à cause des séquelles d'une poliomyélite. Leur père se tenait derrière eux.

Il mourut l'hiver suivant après avoir consommé des haricots mis en conserve à la maison dans de mauvaises conditions. Les médecins parlèrent de botulisme. Laurent, lui, ne se souvint que de la main de son père serrant la sienne et de quelques mots répétés jusqu'à l'épuisement.

Faites quelque chose de votre vie.

Leur mère avait repris cette phrase pendant des décennies. Mais elle y ajoutait toujours sa propre leçon.

« Un bocal doit prendre son temps, Lolo. Si tu l'ouvres avant qu'il soit prêt, tu peux empoisonner toute la maison. »

Laurent avait longtemps cru qu'elle parlait de cuisine.

Un an auparavant, elle était encore en vie et il lui montrait fièrement les plans des Jardins d'Azur : résidences de tourisme, appartements avec terrasses, commerces, piscine et espace bien-être.

Étienne avait posé une question simple.

« Tout ça, c'est à toi ? »

« C'est ma société qui construit. »

« Donc ce n'est pas à toi. C'est aux banques jusqu'à ce que tu rembourses. »

Laurent avait ri.

Six mois plus tard, les banques cessèrent de suivre.

Puis leur mère mourut.

Marianne, sa femme, partit peu après avec leur fils de trois ans, Hugo, pour retourner chez ses parents près de Toulouse. Elle laissa sur la table une convention de séparation préparée avec un avocat.

Laurent lui en voulut de fuir au pire moment.

Une part de lui savait pourtant qu'elle ne fuyait pas seulement les dettes.

Elle fuyait un homme qui, depuis des années, n'était jamais réellement présent.

Il regarda la fenêtre.

L'idée de disparaître lui traversa l'esprit avec une netteté effrayante.

Puis il imagina Hugo adolescent apprenant que son père avait choisi de partir plutôt que de réparer.

Laurent écrasa la cigarette.

Il vida le cendrier, ouvrit les fenêtres et nettoya l'appartement jusqu'à la nuit.

Quand le cygne de verre fut redevenu transparent, il y vit son visage.

Fatigué. Vieilli. Mais vivant.

Cela suffirait pour commencer.