Blanc Total
Lire le chapitre 1: Whiteout
Le vent s’était levé en dix minutes, comme un mauvais présage. Luc Moreau s’arrêta au sommet de la crête, les yeux plissés sous ses lunettes de glacier, et il goûta l’air. Il y avait quelque chose de sale là-dedans, une douceur trompeuse qui ne présageait rien de bon.
— On rentre, dit-il.
Derrière lui, la petite troupe s’étirait en chapelet le long de la pente vierge. Huit clients, tous habillés comme des catalogues de luxe, tous payés pour croire que la montagne leur appartenait. Henrik, le banquier suédois, fit la moue.
— Tu plaisantes, Luc. Le soleil vient de percer.
— Le soleil va mourir. On a vingt minutes avant que ça se ferme.
Luc n’attendit pas la discussion. Il planta ses bâtons, amorça un virage, et le premier mouvement de sa descente coupa la parole à Henrik. La neige crissa sous ses spatules, légère comme du sucre glace, et c’est ça qui l’inquiétait. Trop de poudre fraîche, trop vite accumulée. Le bulletin matinal annonçait un indice de risque de 3 sur 5, mais les stations météo du massif dataient de la veille. Luc connaissait ce genre de neige. Elle n’attendait qu’une étincelle pour se décrocher de la montagne.
Il traça une ligne régulière, à bonne distance des pentes adjacentes. Derrière lui, les clients suivaient en ordre dispersé, malgré ses consignes. Il fallait toujours le leur répéter. Gardez la trace. Ne vous écartez pas. Mais ils étaient riches, et la richesse donne une confiance absurde, une certitude que la mort ne les concerne pas.
Viktor, le Russe au sourire trop blanc, s’écarta de la trace.
Luc le vit dans sa périphérie. Une silhouette noire qui quittait le corridor sécurisé pour longer un couloir secondaire, là où la neige formait des bourrelets instables au-dessus d’une barre rocheuse. Le cœur de Luc rata un battement quand il comprit ce que Viktor cherchait : la pente de poudre, celle qu’on voit dans les vidéos, celle qui donne l’impression de voler.
— Viktor ! Non !
Son cri se perdit dans le sifflement du vent qui se levait. Viktor ne se retourna pas. Il piqua dans le couloir, les jambes légèrement fléchies, la posture parfaite d’un skieur qui aime le risque plus que la vie.
Luc coupa son élan d’un appui violent, faucha la neige pour s’arrêter net. Il se retourna, chercha des yeux les autres clients. Ils s’étaient arrêtés cent mètres plus bas, regroupés comme des moutons.
— Restez là ! hurla-t-il. Ne bougez pas !
Il ne leur laissa pas le temps de protester. Il replongea dans la pente, remonta sa propre trace en peaux de phoque improvisées, plantant ses bâtons dans la poudre comme un forcené. Chaque mouvement comptait. Viktor filait déjà vers le bas du couloir, presque invisible dans la lumière blanchâtre qui tombait.
Le craquement vint, sourd, comme un coup de canon lointain.
Luc l’entendit distinctement, malgré le vent. C’était le bruit que chaque guide apprend à reconnaître dans sa moelle, celui qui remonte le temps, qui fige tout entre deux battements de cœur. Le bruit d’une plaque qui cède quelque part au-dessus.
— Viktor, descends ! Maintenant !
Mais Viktor était trop loin. Il était même presque beau, dans sa course, une flèche noire sur un océan blanc. Il allait atteindre le fond du couloir quand la plaque cassa, juste au-dessus et à droite de lui, un déchirement horizontal qui fit vibrer le sol comme un tremblement de terre.
La neige tomba.
Pas une avalanche massive, pas un mur qui dévale. Une vague, encore, mais qui prenait de la vitesse, qui enflait, qui attrapait Viktor par les jambes comme une main géante.
Le cri de Viktor fut bref, presque enfantin.
Luc ne réfléchit pas. Il était à une centaine de mètres, hors des trajectoires, mais une branche de la vague remontait légèrement vers lui. Il plongea, non pour fuir, mais pour atteindre Viktor avant que la neige ne s’immobilise. Il planta un bâton, s’en servit comme d’un levier, louva sur la crête instable de la coulée pendant que le monde se tordait autour de lui.
Puis la vague se tut.
Le silence retomba, tellement soudain qu’il faisait mal aux oreilles.
Luc regarda la masse de neige tassée, d’un blanc sale d’écume, qui s’était étalée comme une langue au fond du couloir. Pas de trace humaine. Pas de gant, pas de bonnet, pas de corps.
— Viktor ! hurla-t-il, la gorge brûlante.
Il chercha des yeux un indice, la moindre bosse qui trahirait une forme humaine sous la croûte. Il balaya la zone du regard. Rien.
Puis, à cinq mètres sur sa gauche, un mouvement infime : un doigt ganté de noir qui perçait la surface, qui cherchait le ciel.
Luc fonça. Il se jeta à genoux dans la neige, dégagea la main de Viktor, dégagea la tête, le visage livide mais vivant, les yeux écarquillés par la terreur.
— Respire. Respire, je suis là.
Viktor toussa, cracha de la neige, voulut parler mais seul un filet de salive sortit de ses lèvres. Ses mains tremblaient comme des feuilles.
— Restez calme. On va vous sortir.
Les autres clients arrivèrent, hors d’haleine. Henrik, la banquier suédois, tenait son téléphone à la main comme un talisman. Anna, la jeune héritière allemande, avait le visage décomposé, mais elle ne dit rien. Le vieux couple d’Américains, les Carmichael, se tenaient en retrait, figés.
Luc coordonna le dégagement. Il fit creuser autour de Viktor pour lui libérer les jambes, prit le pouls, vérifia l’état général. Choqué, contusionné, mais entier. Il gardait une main sur l’épaule du Russe, qui tremblait de plus en plus fort.
— Essayez de bouger les pieds, lui dit-il doucement.
— Je les sens. Je les sens.
— Bon. C’est bon signe.
Le ciel s’obscurcissait rapidement. La lumière grise s’épaissit en quelques minutes, comme si un voile tombait sur le monde. Le vent hurlait à présent, charriant des grains de glace qui cinglaient les joues nues.
— On remonte maintenant, dit Luc en se relevant. Tout le monde suit ma trace. On ne fait plus un seul écart.
Le trajet de retour au chalet parut interminable. Luc ouvrit la trace sans relâche, les jambes lourdes, les tempes battantes. Viktor se traînait derrière lui, porté de moitié par Anna, qui ne se plaignait pas. Et dans le bruit de vent, dans les respirations hachées des huit personnes derrière lui, Luc gardait une question en tête, un mince fil au milieu des sons confus de la montagne.
Il avait entendu un déclic, au moment du craquement. Pas un bruit naturel. Une note mécanique, sèche, comme un déclencheur qui part.
Mais il aurait pu se tromper. Le vent fait parfois mentir l’oreille.
Le chalet de la société Alpine Luxe apparaissait comme une forteresse entre les arbres, une barre de verre et de bois qui dominait la vallée. Luc fit entrer le groupe, aida Viktor à s’asseoir près du poêle à bois, puis se dirigea vers le poste radio de la salle technique.
Le voyant d’alimentation était mort.
— Thomas ? appela-t-il.
Le jeune technicien arriva en trottinant, les mains tachées de graisse.
— Oui, oui, je sais. Je suis en train de regarder.
— C’est tombé quand ?
— Dans mon casque, j’ai entendu un crachouilli, vers 14 h 30. Je croyais que c’était les interférences du vent. J’ai essayé le satellite, rien non plus. Le même silence de mort sur toute la bande, monsieur Moreau.
Luc s’accroupit près du rack technique, jeta un coup d’œil aux câbles. Les voyants des routeurs étaient éteints. La liaison par fibre remontait cent mètres pour rejoindre le relais de la comblerie.
— Je vais sortir vérifier le câble, dit Thomas en enfilant sa parka.
— Non, pas toi. Pas encore. Le vent est trop fort. On attendra la fin de la rafale.
— Et si c’est plus grave ?
Luc ne répondit pas. Il appuya son front contre la vitre. Dehors, le monde avait disparu. Une masse aveuglante de blanc tournoyait autour du chalet, effaçant les arbres, effaçant la montagne, effaçant jusqu’à la notion de ciel et de terre. Le vent produisait un grondement continu, presque orchestral, un son qui semblait provenir de la structure même du bâtiment.
Viktor tremblait encore, près du feu. Le vieux Carmichael lui servait un verre de whisky, la main un peu tremblante elle aussi. Anna, debout près de la fenêtre, regardait cette blancheur qui semblait vouloir avaler le chalet, et Luc vit dans ses yeux ce qu’il connaissait trop bien — cette conscience soudaine que la montagne n’est pas un décor. C’est une bête vivante, et elle a faim.
Luc observa la pluie de poudre qui se collait aux vitres, cette neige qui montait, qui enterrait lentement le chalet, et son esprit revint au déclic discret qu’il avait entendu juste avant la rupture de la plaque.
Il aurait pu se tromper. C’était presque certainement une erreur de son oreille entraînée à toujours trouver des fautes là où il n’y en a pas.
Mais s’il avait raison, ce n’était pas un accident qui venait de briser tant de choses.
Quelqu’un savait exactement ce qu’il faisait en haut de cette pente.
Et ce quelqu’un était encore dans le chalet, entre ces huit personnes tassées autour du feu.