Blanc Total
Lire le chapitre 2: The Snow Falls
La nuit tomba comme une lame. Le vent hurlait contre les baies vitrées du chalet, projetant des rafales de neige qui zébraient l'obscurité d'un blanc sale. Luc n'avait pas quitté son blouson. Il tournait en rond dans le salon principal, les bras croisés, écoutant le gémissement métallique de la toiture. Les autres étaient encore à table — ou plutôt, affalés autour des restes d'un dîner dont personne n'avait vraiment profité.
— Bon, dit-il en élevant la voix pour couvrir le bruit. On a un problème plus grave que la coupure du téléphone.
Leurs regards convergèrent vers lui. Viktor, assis près du feu, avait les yeux creusés, les joues encore rouges de la quasi-asphyxie de l'après-midi. Il n'avait presque pas parlé depuis leur retour. Anna se tenait un peu en retrait, les bras croisés, les lèvres serrées. Camille, la journaliste, triturait son verre vide. Le vieux couple Bergmann somnolait sur le canapé, inconscients du courant d'air glacial qui s'infiltrait sous la porte d'entrée, et leur chef — Ah, le chef. Luc avait déjà oublié son nom. Petit, nerveux, toujours en train d'essuyer ses mains sur son tablier.
— J'ai vérifié avant la tombée de la nuit, reprit Luc. Le ravin de la Gemmi, à deux kilomètres d'ici, s'est effondré sous le poids de la neige. L'avalanche a coupé la piste d'accès.
— Enfin, on est coupés, c'est tout ? demanda Camille avec un aplomb factice. Il suffira de déblayer demain.
— Non.
Luc les laissa absorber le mot. Il attrapa une carte topographique étalée sur la desserte et la posa au centre de la table basse, lissée d'une main calme.
— La Gemmi est la seule route carrossable vers le village. Les hélicoptères ne volent pas par ce vent. Et la station météo du refuge là-haut... Elle a enregistré des données incohérentes avant la fracture.
Il baissa la voix.
— Ce n'était pas une avalanche naturelle.
Silence. Le feu crépita. Viktor se leva d'un mouvement trop brusque, la main agrippée au dossier du fauteuil.
— Qu'est-ce que tu racontes ? Tu as vu la montagne. Elle a failli me tuer cet après-midi.
— C'est vrai. Mais j'ai aussi entendu un déclic juste avant que la pente cède. Comme un briquet qu'on allume trop près d'une charge. Vous le savez bien, Viktor, vous étiez là quand ça a lâché.
Anna s'avança enfin, les sourcils froncés. Elle portait encore sa veste de ski, ouverte, les cheveux emmêlés comme si elle avait couru dans la tempête.
— Tu parles d'un sabotage ? Dans ce coin perdu ? À part nous, il n'y a personne à dix kilomètres, Luc.
— Alors c'est peut-être quelqu'un parmi nous.
Le murmure monta. Henri Bergmann se réveilla d'un coup en toussant, sa femme Maria lui posant une main sur l'épaule. Camille ricana nerveusement.
— C'est une blague. On est six clients, un chef, une équipe d'entretien. Qui aurait intérêt à...
— Peu importe qui a intérêt, coupa Luc. Le signal, son émetteur, la route : tout est mort en même temps. Et ces températures qui chutent plus vite que prévu. J'ai comparé mon baromètre de poche avec les données du capteur externe de la station, avant la panne générale. Il y a une différence de quatre degrés. Quatre.
Il laissa un temps.
— Quelqu'un a modifié les données de la station météo avant de couper le courant.
Anna pâlit. Elle connaissait le rôle de Luc — elle l'avait engagé comme consultant en sécurité pour sa famille, pour ses clients. Mais là, son regard n'était plus celui d'un employé. Il était celui d'un guide qui avait vu des choses qu'on ne devrait pas voir en montagne.
— Allez, dit-il avec une autorité douce. On fait l'inventaire. Le chalet entier. Nourriture, eau, manteaux de secours, matériel médical. Toi, Viktor, tu prends l'étage avec moi. Vous deux, Bergmann, restez près du feu et ne bougez pas. Chef, la cuisine : liste complète des réserves dans ma poche droite. Anna, tu connais les issues de secours ?
— Oui. Deux portes latérales, une sortie de toit.
— Parfait. Et toi, Camille...
La journaliste se leva en lissant son pantalon, le menton levé.
— Je peux faire le tour des pièces communes. Chercher des traces inhabituelles.
— D'accord. Mais ne touche à rien.
Ils se dispersèrent dans un silence tendu. Luc monta l'escalier avec Viktor, leurs pas étouffés par la laine épaisse de leurs chaussettes. Dans le couloir, des ampoules de secours diffusaient une lumière orange. Viktor ralentit à l'entrée de la mezzanine, les mains dans les poches.
— Tu me soupçonnes, Luc ? Je sais ce qu'il s'est passé aujourd'hui. La plaque de neige a cédé sous mes skis. Si tu n'avais pas été là, je serais mort. Tu ne peux pas croire que j'aurais... que j'étais...
— Je ne crois rien, Viktor. J'écoute les sons. Et je sais quand une montagne parle naturellement et quand quelqu'un tire ses ficelles.
Viktor ouvrit la porte de l'étage technique. À l'intérieur, le ventilateur de la VMC ronronnait avec peine, chargé de gel. Luc s'accroupit près du tableau électrique, une torche en main. Il vérifia les disjoncteurs, tous baissés, parfaitement alignés. Trop parfaitement. Puis il remarqua le compteur de la station météo — le panneau REMOTE ACCESS était en surbrillance, mais l'horodatage indiquait 14:32, soit douze minutes avant le premier tremblement.
Quelqu'un avait ouvert une session distante depuis l'intérieur du chalet. Il l'avait programmée.
— Viktor, souffla-t-il. Descends voir si le satellite portable est toujours dans le local technique, celui avec l'hélice sur la clé.
Viktor hocha la tête et descendit d'un pas lourd.
Luc resta un moment dans la pénombre, la torche éteinte, respirant l'air froid et électrique. Dehors, la tempête semblait s'intensifier. Chaque bourrasque faisait trembler les vitres comme une poigne.
Un tiroir de la console était ouvert. Il le tira, fouilla. Une carte SD était absente. Les données historiques, les enregistrements, tout avait été vidé ou emporté.
Il se releva, le cœur plus lourd que tout à l'heure. Quand Viktor revint, le visage marqué d'une grimace, Luc n'eut pas besoin de lui demander.
— Disparu, dit Viktor. La réserve à matériel est vide. Quelqu'un est passé avant nous.
Luc ferma les yeux. La neige tombait plus fort contre les vitres, comme si le monde entier se resserrait autour d'eux.
Il rouvrit les paupières, la mâchoire crispée. Huit personnes, un chalet isolé, des réserves limitées. Et quelqu'un — l'un des huit — avait préparé ce piège depuis des jours.
Il fallait une réponse.
Mais pour l'instant, il n'y avait que le vent, le froid, et ce silence épais entre les deux hommes sur le palier.