Blanc Total
Lire le chapitre 38: The New Day
La neige tombait sur Chamonix comme une promesse tenue.
Luc Moreau regardait par la vitre du café, une tasse de café noir refroidissant entre ses doigts. Le Mont Blanc se dessinait dans la lumière du matin, blanc et impassible, comme s'il n'avait jamais été témoin de ce qui s'était passé huit cents mètres plus haut, dans ce vallon perdu. Il tourna la petite photo entre ses doigts — un tirage argentique que Camille avait réussi à sauver du chalet avant l'évacuation. Le groupe posait devant la cheminée, souriants, l'insouciance gravée sur leurs visages.
Henri. Volkovitch. Marc. Belmont. Ali. Lui-même.
Six personnes. Deux mortes, une disparue, un détenu, un homme d'affaires en cavale, et lui. Le survivant.
Il laissa la photo retomber sur la table et but une gorgée de café. Il était amer.
« Un autre ? » demanda la serveuse, une femme d'une soixantaine d'années qui le connaissait depuis toujours, depuis l'époque où il était guide et non consultant.
« Non, merci, Isabelle. Ça va. »
Elle hocha la tête et s'éloigna sans insister. C'était le genre de village où les gens savaient lire le silence.
Luc sortit la clé USB de sa poche intérieure. Il l'avait gardée dans un petit sachet étanche depuis cette nuit, collée contre sa peau comme un secret honteux. À Grenoble, il avait passé deux heures dans une salle de consultation anonyme chez un avocat qu'il connaissait — pas celui de la station, pas celui du chalet, un type discret qui travaillait surtout avec des guides et des alpinistes pour régler des histoires de contrats et d'assurances.
L'avocat avait parcouru les documents en sifflant doucement.
« Tu sais ce que tu as là ? »
« Une idée, avait répondu Luc. Je veux les remettre aux autorités. Mais je veux une garantie. »
« Le contenu concerne un client que tu as escorté en montagne avant qu'il ne soit... trouvé. »
« Je ne savais pas ce qu'il transportait. Je ne savais pas que Volkovitch avait des affaires parallèles. Mais j'ai accepté de l'emmener sur un terrain non déclaré, avec un passeport de complaisance. » Il avait marqué une pause. « J'ai signé un accord de confidentialité. J'ai pris de l'argent. »
L'avocat avait étudié les fichiers un long moment.
« Le corps était déjà dans le cellier avant la détonation, avait-il fini par dire. Tu n'as pas tué cet homme. Tu n'as pas orchestré sa mort. Tu as simplement été complice — peut-être involontaire — de son transport. Et si tu remets cette clé maintenant, volontairement, les chances qu'on te poursuive pour complicité sont faibles. » Il avait fermé son ordinateur. « Mais elles ne sont pas nulles. »
Luc avait déposé la clé sur le bureau.
« Je prends le risque. »
La procédure avait pris quatre jours. Dépositions croisées, vérifications d'identité, analyses des fichiers. Ali avait été officiellement inculpé pour plusieurs chefs d'accusation. Belmont restait introuvable — sa chute dans la crevasse n'avait pas livré son corps, et les recherches pourraient reprendre au printemps. Marc avait été arrêté à Lyon, au moment de prendre un train pour Milan. Henri avait tout confirmé, y compris la comptabilité parallèle que Volkovitch avait tenue dans sa tête et que les fichiers du chalet avaient rendue tangible.
Luc sortit de sa rêverie en entendant une voix familière.
Il leva les yeux. Camille se tenait près de la porte, encore en tenue de ski, une écharpe rouge remontée jusqu'aux pommettes, ses cheveux sombres humides de neige fondue. Elle souriait — ou du moins, c'était ce que ses yeux laissaient voir au-dessus de l'écharpe.
« Tu as fait le trajet pour me voir ? » demanda-t-il.
« J'avais envie de skier tôt. On dit que la poudre de cette nuit est exceptionnelle. » Elle s'approcha et retira son écharpe, puis s'assit en face de lui sans demander la permission. « Et puis je savais que tu étais là. Toute la vallée le sait. On parle du retour du guide. »
Luc grimaça.
« Le retour du consultant, tu veux dire. »
« Tu as remis la clé. Tu as témoigné. Tu as protégé l'équipe de secours quand elle a débarqué, même si tu aurais pu laisser Ali s'enliser dans ses mensonges. » Elle leva un doigt quand il ouvrit la bouche. « Ne me fais pas le coup de la modestie. Je suis fatiguée, je veux du chocolat chaud, et j'ai entendu dire que le type qui allait racheter le petit chalet d'alpage au-dessus du glacier cherchait un guide pour valider les itinéraires. Tu pourrais postuler. »
Luc resta silencieux un instant.
« Tu sais qui je suis ? Ce que je faisais pour ces gens ? »
« Tu m'as raconté. À l'hôpital, quand on attendait les résultats des prélèvements sanguins. Tu m'as tout raconté. »
« Ça ne fait pas de moi un héros. »
« Non. » Camille posa les mains sur la table, paumes ouvertes. « Ça fait de toi un homme qui a arrêté de se mentir. C'est plus rare que l'héroïsme. »
La serveuse apporta le chocolat chaud sans qu'on le commande — une autre coutume du village — et repartit avec un clin d'œil.
Luc prit une longue inspiration.
« Je vais retourner sur la montagne, dit-il. Pas pour les milliardaires. Pour les gens qui veulent apprendre, qui veulent comprendre. Je vais reprendre des clients de base, des petits groupes. Huit personnes maximum. Des gens qui savent que la montagne peut tuer et qui veulent la respecter. »
Camille but une gorgée de chocolat.
« Et la clé ? »
« Remise. Les enquêteurs l'ont. J'ai gardé une copie, par prudence — je la jetterai quand l'affaire sera officiellement classée. »
« Belmont ? »
« Ils disent qu'on entendra parler d'elle s'il y a une trace au printemps. La crevasse ne libère pas toujours ses secrets. » Il marqua une pause. « Mais la montagne ne garde jamais les mensonges éternellement. »
Ils restèrent un moment en silence, regardant la neige tomber sur la place. Le lien entre eux n'était pas encore défini, pas encore nommé — elle allait repartir vers Paris dans deux jours, il allait rester ici, à Chamonix. Mais ce n'était pas une séparation, c'était juste un détour.
« Tu veux skier ? » demanda Camille.
Luc regarda la photo posée sur la table. Le groupe souriant. Les vivants et les morts confondus. Il la glissa dans sa poche, à côté de la clé USB — deux objets qu'il porterait jusqu'à ce qu'il soit prêt à s'en défaire.
« Je ne sais même plus si j'ai un matériel qui tient la route comme il faut. »
Camille se leva, ajusta son écharpe.
« J'ai vu une paire de skis au fond du magasin, en bas de la rue. Ils ont dit que tu les avais déposés pour un réglage, il y a six mois. Ils te les gardent. »
Luc la regarda.
« Tu as vérifié. »
« J'ai demandé. Les gens ici m'ont l'air de te connaître mieux que tu ne penses. Et ils croient en toi. » Elle poussa la porte, une bouffée d'air froid faisant danser les papiers sur la table. « Alors? Tu viens, ou tu restes assis à ruminer une photo qui n'a plus rien à te dire ? »
Luc se leva. La chaise racla le sol, et le bruit lui sembla léger — moins lourd que la veille, moins lourd qu'il ne l'avait jamais été.
Il ramassa son manteau, remit sa veste sur ses épaules, et suivit Camille dans la lumière blanche du matin d'hiver.
Quelques heures plus tard, il était en haut de la piste de la Flégère, le souffle court, les cuisses chaudes après plusieurs montées. Camille le dépassait dans une courbe propre, un rire étouffé par le vent. Mais Luc ne la suivait pas du regard, ni la montagne qui étincelait sous le soleil clair.
Il pensait à Ali, menotté, qui répondrait aux questions des juges. À Belmont, dont les os éventrés finiraient par parler au printemps. À Volkovitch, dont le corps avait enfin reçu un carré dans le cimetière du village. À Marc, qui avait vendu ses associés pour une commission de plus.
Et il pensait à lui-même. À l'homme qui avait signé ce contrat, qui s'était payé la conscience.
Il poussa sur ses bâtons et commença sa descente.
La poudre s'élevait autour de lui dans un nuage froid et silencieux. Et pour la première fois depuis cette nuit-là, depuis des années peut-être, Luc ne fuyait rien.
Il skia. Et cela suffisait.
Il rejoignit Camille en bas de la piste, ses joues rouges de froid, et il lui sourit sans qu'elle ait besoin de demander pourquoi.
« On se recroisera », dit-elle simplement.
« J'espère bien », répondit-il.
Elle le laissa partir d'un signe de tête, et Luc se dirigea seul vers la gare du téléphérique. Le soleil était déjà plus haut, la neige commençait à briller plus fort. Il sortit la photo de sa poche, la regarda une dernière fois — les visages des morts et des vivants, tous figés dans ce moment où rien n'avait encore mal tourné.
Il la glissa dans une petite boîte métallique qu'il portait dans son sac, celle qu'il utilisait pour ses cartes topographiques.
Un jour, peut-être, il pourrait la regarder sans que son cœur se serre.
Pour l'instant, il la gardait, comme un rappel de ce que la montagne donnait et de ce qu'elle prenait — et de la façon dont on choisit, chaque matin, de continuer à descendre les pentes.
Un arrêt téléphonique vibra dans sa poche. Un message de l'agence de secours de Chamonix.
ITINÉRAIRE VALIDÉ POUR SEMAINE PROCHAINE. GROUPE DE SIX. DÉPART 07H30. CONFIRME ?
Luc sourit. Il tapa la réponse — oui, confirmé — puis enfonça ses mains dans ses poches et commença à marcher vers le village.
La vallée s'ouvrait devant lui, blanche et nue, comme une page qu'il venait enfin de tourner.
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