Blanc Total
Lire le chapitre 37: The Return
Le vent les frappa en pleine face quand Luc poussa la porte du salon. Le chalet vibrait sous les rafales, mais dans l’aube sale qui se levait sur la vallée, il vit enfin les hommes. Deux silhouettes en combinaison orange, encordées, qui luttaient contre la poudreuse à travers le dernier replat. L’un d’eux leva le bras. Luc répondit d’un geste, puis se retourna vers les autres.
— Ils arrivent. On les fait entrer par le sas du garage. C’est le seul accès dégagé.
Camille se tenait près de la cheminée, les bras croisés, le visage marqué par la nuit. Henri était assis à l’écart, tenant son bras bandé. Élise s’affairait près d’Ali, toujours ligoté au pilier, le visage tuméfié, silencieux.
— Et lui ? demanda Élise en désignant le prisonnier.
Luc regarda Ali. L’homme avait les yeux ouverts, fixes, mais ne semblait voir personne. Il avait parlé, à la fin, avec une sorte de soulagement morbide, comme si le mensonge l’avait épuisé depuis trop longtemps.
— On les laisse décider, dit Luc. Mais je vais leur parler d’abord. Avant qu’il ne commence à inventer une autre histoire.
Il sortit dans le couloir, poussa la porte du garage. Le froid le saisit, sec et mordant. Les deux secouristes arrivaient déjà à l’abri du mur, dégainant leurs masques de ski. Le premier, un homme trapu aux sourcils givrés, cria quelque chose que le vent avala. Luc fit signe d’entrer.
Dix minutes plus tard, ils étaient tous dans le garage, la porte refermée sur la tempête. Le chef des secouristes s’appelait Vasseur. Il avait un visage taillé à la serpe et des yeux rapides qui ne s’attardaient nulle part. Il écouta Luc sans l’interrompre.
— Trois victimes, dit Luc. Un homme dans la glacière, un autre mort sous une avalanche déclenchée, et une femme… Belmont. Une Britannique. Elle est tombée dans une crevasse, au nord du tunnel secondaire. Elle avait organisé une partie de ce qui s’est passé ici. L’homme ligoté à l’intérieur s’appelle Ali Farouk. Il s’est fait passer pour un policier. Il a avoué avoir été envoyé pour éliminer des témoins.
Vasseur cligna des yeux, une seule fois.
— Vous plaisantez.
— Je vous jure que non.
Il fallut encore trois heures pour que les hélicoptères puissent approcher. Le vent tombait par à-coups, comme un souffle qui s’épuise. Luc aida aux préparatifs, sangla Ali sur un brancard. L’homme ne résista pas. Il avait l’air d’un animal battu, retourné dans un coin de sa cage, sans plus rien à défendre.
Camille vint se planter devant Luc au moment où les premiers blessés montaient.
— Tu vas leur raconter quoi ? demanda-t-elle. Sur toi ?
Luc resserra la sangle d’un sac médical.
— La vérité, dans la mesure où je la connais. Le reste… j’essaierai d’être aussi honnête que possible sans me détruire.
— Tu crois que c’est possible ? demanda-t-elle. Être honnête sans se détruire ?
Il la regarda. Dans la lumière crue du garage, elle avait le visage durci par la fatigue, mais une lueur ancienne traversait son regard. Celle d’une femme qui avait grimpé pendant quinze ans et qui savait reconnaître un homme en équilibre au-dessus du vide.
— Je vais essayer, dit Luc. C’est tout ce que j’ai.
Quand Vasseur l’interrogea, Luc s’assit en face de lui dans l’entrée du chalet, un carnet entre eux. Il parla. Il raconta la soirée avant l’avalanche, la mort de Volkovitch découverte cachée depuis des jours, les tensions, la progression du danger. Il mentionna Ali, sa fausse identité, son aveu. Il mentionna la note retrouvée près du corps, les coordonnées, la phrase écrite en lettres capitales qui promettait la mort à toute la maisonnée.
— Cette note, dit Vasseur. Vous l’avez encore ?
Luc sortit le papier plié de sa poche intérieure et le posa sur la table. Vasseur le prit avec des gants, le glissa dans une pochette.
— Et la femme ? Belmont ?
— Tombée dans une crevasse. J’ai essayé de la retenir. Je n’ai pas pu.
Menton de Vasseur.
— Vous retenez quelque chose ?
Luc hésita. Le souvenir de la glace qui se dérobe, les doigts de Belmont qui griffent le vide, et puis la chute, une chute qu’il n’avait pas provoquée, mais qu’il n’avait pas pu empêcher. Et avant cela, la nuit sur le glacier, douze ans plus tôt, la corde qui se tend, le corps qui bascule dans le vide. Sa faute, sa tache. Il ferma les yeux une seconde.
— Je me demandais si j’aurais pu la sauver, dit-il. Mais la crevasse est profonde. Et je tenais mal la corde.
Vasseur écrivit quelque chose. Il ne posa pas d’autre question.
L’évacuation se fit par vagues. Henri partit dans la première. Il avait le bras cassé, mais il protesta quand on le sangla sur la civière. Luc vint lui serrer l’épaule avant qu’on ne le soulève.
— Je suis désolé, dit Henri. Pour tout ce que j’ai fait, tout ce que je n’ai pas fait. L’argent… j’avais peur. J’ai accepté de déplacer des fonds pour Volkovitch sans poser de questions. Je savais que c’était sale. Je pensais que ça resterait entre nous.
Luc hocha la tête.
— Tu le raconteras aux enquêteurs. Ça te soulagera.
— Et toi ? demanda Henri. Tu vas leur raconter quoi ?
Luc regarda un instant par la fenêtre du garage, où l’hélice d’un des appareils faisait danser la neige fine.
— Pas tout. Mes démons ne regardent qu’un seul homme. Mais assez pour que personne ne porte ma faute à ma place.
Henri ne dit rien. Il tendit la main, Luc la serra. C’était un geste léger, mais dans le fracas du rotor, il semblait plus lourd qu’une alliance.
Camille partit dans la troisième vague. Avant d’embarquer, elle s’arrêta face à Luc.
— Tu vas les rejoindre à Chamonix ?
Luc hésita. Il sentit dans sa poche le poids du petit USB, toujours là, contre son cœur.
— Pas tout de suite. Il faut que je passe par Grenoble d’abord.
— Grenoble ?
— Une affaire à régler. Des vieux fichiers que je dois faire disparaître. Et d’autres que je dois confier aux bonnes personnes.
Camille le scruta, puis hocha lentement la tête.
— Si tu veux, quand tu rentres… on boira un verre. Un vrai, cette fois. Sans tempête entre nous.
Luc sourit pour la première fois depuis longtemps.
— Ça me plairait.
Elle s’avança et l’embrassa sur la joue. Un baiser sec, franc, sans ambiguïté. Puis elle tourna les talons et monta dans l’hélicoptère sans se retourner. Luc la regarda disparaître derrière la vitre embuée, puis le ciel reprit toute la place quand l’appareil bascula et s’éleva.
Il resta encore deux heures dans le chalet. Vasseur et son équipe faisaient les relevés, photographiaient les accès, scellaient la glacière. Luc les laissa travailler. Il marcha dans les couloirs, les doigts sur les murs de bois, comme pour mémoriser les lieux. La neige avait cessé, finalement. Dans la lumière oblique de l’après-midi, la montagne paraissait neuve, vierge à nouveau, comme si rien de ce qui s’était passé ici n’avait laissé de trace. Mais Luc savait que les traces n’étaient pas dans la neige.
Avant de rejoindre l’hélicoptère qui devait le ramener vers la vallée, il fit un détour par le garage. Il ouvrit la petite porte du fond, celle qui menait au passage secondaire. L’air glacé lui mordit le visage. Au loin, la crevasse n’était qu’une fissure sombre, sévère, comme une ligne sur la paume de la montagne.
— Repose en paix, murmura-t-il. Où que tu sois.
Il referma la porte.
L’hélicoptère l’emporta vers l’ouest, par-dessus les crêtes rougies par le couchant. Luc regardait défiler les vallons, les cirques secrets, les glaciers qui luisaient comme des écailles. Douze ans plus tôt, il avait grimpé ces pentes avec une vigueur innocente, avant que la nuit et la neige ne lui volent quelque chose qu’il n’avait jamais réellement récupéré. Ce matin encore, en se levant dans le chalet, il croyait ne savoir que déceler les dangers pour les autres sans jamais les éviter lui-même.
Mais quelque chose avait changé. Il ne savait pas encore quoi. Peut-être rien de spectaculaire — pas de révélation foudroyante, pas de pardon accordé d’un coup. Juste une certitude fragile qui se formait sous ses côtes, comme une fine couche de glace qui, cette fois, supporterait son poids. Il voulait remonter dans les cimes, non plus pour fuir la plaine, mais pour vérifier qu’il en était encore digne.
Quand l’hélicoptère entama sa descente vers l’héliport en contrebas, Luc sortit l’USB de sa poche. Il le tourna entre ses doigts, sentit la masse tiède du plastique contre sa peau. Les fichiers qu’il contenait révéleraient des noms, des transactions, des liens entre les deux morts de cette montagne. Une partie de son histoire, aussi. Il glissa de l’autre main la note pliée de Belmont dans son étui de poitrine, à côté des petits objets récupérés dans les poches d’Ali.
Dans deux jours, il serait à Grenoble. Puis Chamonix. Puis, peut-être, de nouveau sur la glace. Pas comme un spectre. Comme un homme vivant.
L’hélicoptère toucha le sol. La porte s’ouvrit. Le souffle du rotor lui plaqua les cheveux sur le front. Luc descendit, mit le pied sur le béton gelé, et respira. L’air était clair, incisif, chargé de la neige pulvérisée qui retombait. Il leva les yeux vers les sommets immobiles qui veillaient sur la vallée, et pour la première fois depuis bien longtemps, il ne ressentit ni fuite, ni poids, ni honte. Seulement une impatience tranquille. Une envie de reprendre la route.
Le froid le mordit aux joues. Il fit un pas, puis un autre. La ville l’attendait, et au-delà, la montagne. Il n’était pas encore réconcilié avec son passé — il n’était même pas certain de l’être un jour — mais il se sentait enfin prêt à marcher dessus, un pas après l’autre, dans le blanc immaculé de l’hiver qui ne demandait rien et offrait tout.
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