Lumen Reads

Cœurs Hors-Jeu

Lire le chapitre 2: The Rift

La salle de presse de West London FC sentait le moisi et la sueur froide. Des rangées de chaises en plastique éventrées faisaient face à une estrade surélevée où trônaient une table pliante et trois micros aux bonnettes mousseuses jaunies. Elena s'installa au troisième rang, carnet ouvert, stylo en main. Elle avait choisi sa place avec soin : assez près pour capter les inflexions de voix, assez loin pour ne pas être dans la ligne de mire directe de Jack Reid.

Le manager, un Écossais grisonnant du nom de Dougie MacAllister, entra le premier, l’air harassé. Il prit place sans un mot, les yeux rivés sur ses notes comme si elles contenaient la solution à un problème insoluble. Puis Jack Reid apparut. Il portait encore son survêtement d’entraînement, les cheveux plaqués en arrière, humides. Son regard balaya la salle et s’arrêta une fraction de seconde sur Elena. Elle soutint ce regard, refusant de céder au malaise qui lui serrait la poitrine.

Les premières questions furent molles, convenues. Des journalistes locaux, des blogueurs aux questions tièdes sur la forme de l’équipe, les blessures, le prochain match contre Liverpool. Jack répondait avec une politesse mécanique, presque robotique, ses réponses calibrées pour ne rien dire. Elena écoutait, et chaque mot de plus renforçait ce qu’elle avait déjà senti sur le terrain d’entraînement : quelque chose pourrissait sous la surface.

Elle leva la main.

MacAllister la désigna d’un geste las. « Oui, mademoiselle Marsh. »

Elena se leva à moitié, pour être bien visible. « Jack, lors de votre défaite contre Brentford, plusieurs sources proches du vestiaire ont évoqué des tensions internes. Des voix discordantes sur la tactique, sur le rôle de certains cadres. Que répondez-vous à ceux qui disent que le groupe est fracturé ? »

Un silence électrique parcourut la salle. Les autres journalistes se tournèrent vers elle, puis vers Jack. Le visage de MacAllister se ferma comme une porte de métal. Jack resta immobile deux longues secondes, puis il se pencha vers son micro, lentement, délibérément.

« Je réponds, mademoiselle Marsh, » dit-il, sa voix grave et posée, « que ce club a toujours su garder ses affaires internes en interne. Les rumeurs alimentent la presse à scandale, pas le football. Si vous cherchez des fissures, regardez votre propre rédaction. On m’a dit qu’elle saignait des plumes. »

Quelques rires nerveux fusèrent. La salle sentit le croc. Elena ne baissa pas les yeux.

« C’est une réponse élégante, mais pas une réponse. Les supporters méritent de savoir pourquoi une équipe qui visait l’Europe est en zone de relégation. »

« Les supporters méritent du respect, » coupa Jack. « Et du respect, ça commence par ne pas étaler leurs doutes dans la boue médiatique. Prochaine question. »

MacAllister enchaîna sans laisser à Elena le temps de riposter. La conférence de presse se termina dix minutes plus tard, dans un flou. Jack se leva, remonta sa capuche et sortit sans un regard en arrière. Elena rangea son carnet, les mâchoires serrées. Elle nota en tête de page, en majuscules : *DISSENSION CONFIRMÉE — SA RÉACTION TROP VIVE.*

Dehors, le crépuscule londonien tombait sur le parking du centre d’entraînement. Elena alluma une cigarette par pur réflexe nerveux, puis l’éteignit aussitôt. Elle n’avait pas fumé depuis trois ans. Elle cherchait sa voiture quand une voix familière l’interpella.

« Mademoiselle Marsh. »

Elle se retourna. Bob Taylor, le kitman, était adossé au mur de briques, un sac de linge sale à ses pieds. Ses yeux clignèrent dans la pénombre.

« Vous avez appuyé là où ça fait mal. »

« C’est mon métier. »

« Ouais. » Il cracha par terre. « Vous voulez un vrai sujet ? Pas cette salade de vestiaire que tout le monde dénonce déjà. Demandez-vous pourquoi Tommy Beckett ne joue plus depuis trois matchs. »

Elena fronça les sourcils. « Le jeune ailier ? Il était dans le groupe la semaine dernière. »

« Dans le groupe, oui. Sur le terrain, non. Et il s’entraîne seul, à l’écart, depuis mardi. Personne ne lui adresse la parole. » Bob Taylor souleva son sac et le jeta sur son épaule. « Mais vous n’avez pas entendu ça de moi. Et si vous me citez, je vous démentirai devant Dieu et devant la presse. »

Il s’éloigna d’un pas traînant, disparaissant derrière un conteneur de matériel.

Elena resta plantée là, le vent frais de la Tamise lui cinglant le visage. Tommy Beckett. Vingt et un ans, formé au club, espoir de la sélection anglaise. Il avait été le héros de la fin de saison dernière. Le faire jouer, c’était la seule bonne nouvelle d’un club sinistré. Et maintenant, il s’entraînait seul.

Elle sortit son téléphone et appela sa rédactrice en chef, Miriam Cole.

« Tu as vu la conférence ? » demanda Miriam.

« Je l’ai provoquée. »

« Beau travail. Reid s’est ridiculisé. Mais ton édito ne suffit pas. J’ai besoin de la pièce maîtresse, Elena. L’exclusive. Ce club brûle, et je veux le scoop du mois. »

« Je creuse. »

« Ne me dis pas que tu creuses. Rapporte-moi des faits. » La ligne cliqua.

Elena rangea son téléphone. Son regard se posa sur le bâtiment principal du centre d’entraînement. La plupart des fenêtres étaient éteintes, mais une, au deuxième étage, était encore allumée. Cette salle de réunion vitrée où elle avait vu, plus tôt dans la journée, Jack Reid parler âprement avec des hommes en costard. Les propriétaires. Des investisseurs américains, arrivés dix-huit mois plus tôt. Depuis leur arrivée, les résultats avaient chuté.

Elle savait ce qu’il lui restait à faire. Elle devait voir Tommy Beckett. Seulement, une interdiction médiatique pesait sur le club et elle venait d’être grillée en public par le capitaine. Personne ne lui dirait rien avec un micro ou un carnet à la main.

Elle resta immobile un long moment, pesant ses options. Puis son instinct de journaliste, celui qui avait survécu à trois contrats précaires, à deux ruptures et à une interdiction de terrain en Écosse, prit le dessus.

Elle connaissait un endroit où les jeunes joueurs allaient boire un café après l’entraînement : un petit commerce en face du centre, Le Corner Café, tenu par une ancienne supportrice du club. Si Tommy se cachait du club, il se cachait peut-être là, dans l’ombre de ses propres rêves brisés.

Elle traversa le parking d’un pas décidé, le menton haut. Jack Reid pouvait bien lui claquer la porte au nez chaque fois qu’elle posait une question franche. Elle avait un métier à faire, et une vérité à déterrer. Peu importait si ce capitaine arrogant était sur son chemin ou non.

Elle allait trouver Tommy Beckett. Et quoi que cette rencontre lui apprenne, elle en ferait une arme — pour sa carrière, pour les supporters, et pour la vérité que quelqu’un, à West London FC, tentait désespérément de garder enfouie.