Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 3: Lost Badge
Le lendemain matin, Elena Marsh se tenait devant la grille du centre d’entraînement de West London FC, et son porte-monnaie s’ouvrait comme une coquille vide.
— Il doit bien y avoir une solution, dit-elle au gardien de sécurité, un homme massif aux sourcils touffus qui la regardait comme on regarde un colis suspect.
— Pas de badge, pas d’entrée. C’est la règle.
— Je l’avais hier. Je suis repartie avec, j’en suis certaine.
— Alors vous l’avez perdue quelque part. Pas mon problème.
Elena fouilla une nouvelle fois son sac. Téléphone, carnet, stylo, un ticket de métro froissé, une barre de céréales écrasée. Pas de badge. Elle revit mentalement la fin de sa journée : la conférence de presse, la confrontation avec Jack Reid, la course vers la gare sous la pluie, la bousculade dans le train bondé. Quelqu’un aurait très bien pu le lui voler à ce moment-là. Ou l’avoir retiré de son sac à la salle de presse, quand tout le monde regardait le capitaine fulminer.
— Écoutez, dis-je en adoptant un ton plus conciliant, je peux peut-être parler à quelqu’un des relations publiques ?
— Ils sont en réunion. Toute la matinée.
— Alors à M. Taylor, le responsable du matériel ?
Le gardien plissa les yeux. Une lueur de reconnaissance, peut-être. Ou de soupçon.
— Bob ne reçoit personne sans rendez-vous.
— Il m’a donné rendez-vous hier. Je dois lui rendre un service.
— Il ne m’a rien dit.
Elena sentit la colère monter, chaude et familière. Elle l’avala. Les portes ne s’ouvraient pas avec de la rage, mais avec de la patience. Son éditeur, à Londres, lui rappellerait bientôt que l’exclusivité promise arrivait dans deux jours, et elle n’avait pour l’instant qu’un trou dans la poche et des questions sans réponses.
Elle recula d’un pas, fit semblant de consulter son téléphone. Le gardien la regardait encore. Il y avait quelque chose dans son attitude—un poids, une tension—qui dépassait le simple protocole. Le club entier semblait sous pression. Elle l’avait senti dès son arrivée, dans ce silence trop lourd des couloirs, dans la façon dont les joueurs baissaient la tête quand elle passait.
— Je vais attendre, dit-elle en s’asseyant sur le muret face à la grille.
Le gardien haussa les épaules et retourna à sa guérite.
Elle attendit une heure. Puis deux. Le matin se fit blanc et froid. Des voitures passaient, s’arrêtaient à la grille, repartaient. À l’intérieur, derrière les haies taillées au cordeau, on devinait les bâtiments modernes du centre d’entraînement, les terrains impeccablement verts. Un monde fermé, dont elle était désormais exclue.
Elle avait déjà compris que le badge n’était pas perdu. Il avait été pris. La question était par qui, et pourquoi précisément maintenant. Elle pensa à Bob Taylor, au message griffonné qu’il lui avait glissé à propos de Tommy Beckett et des fractures internes. Quelqu’un au club avait dû la repérer, voir qu’elle approchait de quelque chose. Et on lui coupait l’accès.
Son téléphone vibra. Un texto de son éditeur : « Où est ma pièce ? La concurrence bouge. Je veux du concret avant vendredi. »
Elle allait répondre quand une silhouette apparut sur le chemin qui menait du parking à l’entrée principale.
Jack Reid.
Il marchait vite, une sacoche sous le bras, la tête baissée comme s’il traversait un couloir d’hôpital. Il ne la vit pas tout de suite. Quand il leva les yeux et croisa son regard, il ralentit à peine, puis s’arrêta net.
— Vous êtes encore là.
— J’ai perdu l’accès, répondit-elle. Ou on me l’a pris. Au choix.
Il la dévisagea une seconde. Elle lut dans son expression quelque chose qu’elle n’avait pas vu la veille : non pas de l’hostilité, mais autre chose. Une fatigue. Une porte entrouverte.
— Votre badge, reprit-il.
— Il était dans mon sac hier. Maintenant il n’y est plus.
— Vous avez vérifié partout ?
— J’ai vidé le sac sur le quai de la gare. Rien.
Jack jeta un coup d’œil vers la guérite, puis vers le bâtiment principal. Il semblait peser quelque chose dans sa tête, une décision qu’il n’avait pas envie de prendre.
— Venez, dit-il enfin.
Il tourna les talons et longea la grille en direction du parking visiteurs, sur le côté du complexe. Elena hésita une seconde, puis le suivit.
Le chemin contournait le bâtiment par une allée bordée de platanes dépouillés. L’herbe du terrain annexe, invisible depuis la route, s’étendait sur la gauche, déserte à cette heure. Jack marchait sans se retourner, les épaules légèrement voûtées. Il était en tenue de ville—veste grise, chemise ouverte, pas le capitaine des grands jours. Un homme ordinaire, soudain.
Il s’arrêta devant un grillage qui séparait le parking d’un petit fossé d’évacuation, à moitié dissimulé par des ronces.
— Vous étiez garée où, hier ?
— Je n’étais pas garée. J’ai pris le train. Je suis passée par le parking principal, à pied.
— Le long de la clôture ?
— Oui, par là.
Il baissa les yeux vers le fossé. Elena suivit son regard et vit, dans la boue grise entre deux feuilles mortes, un carré blanc et bleu. Le badge.
— Comment vous saviez ?
Jack ne répondit pas. Il se pencha, attrapa une branche morte et la tendit vers le fossé pour faire glisser le badge vers le bord. Le plastique était maculé de terre mais intact. La photo d’Elena souriait, par-dessus un logo du club qui semblait déjà appartenir à une autre époque.
Elle le ramassa, l’essuya d’un revers de manche.
— Vous allez me dire que c’est une coïncidence, que vous passiez par là.
— Je passais par là.
— Et vous saviez où regarder.
Il se releva, épousseta ses mains. Son visage était redevenu fermé, mais quelque chose dans son regard parlait, une tension sous la surface. Il consulta sa montre, fit demi-tour sans un mot.
— Attendez. Pourquoi vous m’aidez ?
Il s’arrêta. Un long silence. De l’autre côté de la grille, un moteur démarra quelque part dans le parking du personnel. Il se tourna vers elle, et pour la première fois, il ne la regarda pas comme une ennemie. Plutôt comme quelqu’un qui avait besoin de vérifier quelque chose.
— Parce que quelqu’un l’a mis là.
Elena sentit un frisson lui parcourir l’échine. Le froid, peut-être. Ou la portée de la phrase.
— Quelqu’un l’a mis là ? Vous voulez dire que ce n’est pas tombé par accident.
— Le fossé est à vingt mètres du trottoir. Les badges ne s’envolent pas à vingt mètres.
— Vous avez vu qui ?
Il secoua la tête.
— J’ai vu le badge, hier soir, en rentrant. Il était trop propre pour avoir été là depuis votre départ. Quelqu’un l’a posé après votre passage. C’est tout.
— Et vous n’avez rien dit ?
— Et puis quoi ? Que je me mêle de ce que font les gens au club ? Vous m’avez vu, hier. Je suis le capitaine. Je ne suis pas le détective.
Il y avait de l’amertume dans sa voix. Elena rangea le badge dans sa poche intérieure, contre sa poitrine, là où elle gardait ses notes.
— Merci, dit-elle simplement.
Il hocha la tête et se dirigea vers l’entrée. Mais il s’arrêta une dernière fois, la main sur la grille.
— Marsh.
— Oui ?
— Vous cherchez Tommy Beckett. Ne le faites pas au club. Le gars du coin, à Le Corner, il vous servira, si vous savez poser les bonnes questions.
Elena cligna des yeux. Comment savait-il qu’elle cherchait Tommy ? Bob avait peut-être parlé. Ou alors Jack Reid lisait les gens aussi bien qu’il lisait les attaques adverses.
— Le Corner ? répéta-t-elle.
— Le café à deux rues d’ici. Tommy y va le mardi matin, quand il n’est pas convoqué. Et cette semaine, il n’est pas convoqué.
Sa voix s’étrangla imperceptiblement sur ces derniers mots. Il poussa la grille et disparut sans se retourner.
Elena resta un instant immobile, le badge contre sa poitrine, le nom d’un café résonnant dans sa tête. Elle regarda l’heure. Mardi, neuf heures moins le quart. Si elle courait, elle serait au Corner à l’heure où Tommy Beckett poserait son vélo devant la vitrine.
Elle n’avait pas de plan. Elle n’avait pas d’exclusivité. Et maintenant, quelque part au centre d’entraînement, quelqu’un savait qu’elle cherchait quelque chose, et avait essayé de la tenir à distance.
Le vent releva le col de son manteau. Elle fit face à la route, et se mit à marcher.