Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 21: The Appointment
La pluie battait les fenêtres du pub quand le téléphone de Jack vibra sur la table en chêne. Il était 22h47, et Elena venait de commander deux pintes pour fêter la mise à pied de Ray. Mais une seule gorgée avait suffi à Jack pour figer son verre en l’air, les yeux rivés sur l’écran.
« Merde, » murmura-t-il.
Elena posa sa pinte. « Quoi ? »
Il tourna le portable vers elle. Un message d’un numéro inconnu, pas de nom, pas de photo de profil. Juste une ligne de texte brut, comme envoyé par un logiciel d’anonymisation :
*Trouvez la vérité sur le match amical de 2019.*
« C’est quoi, ce truc ? » demanda-t-elle.
Jack resta silencieux un instant, le regard perdu dans la mousse de sa bière. Puis il dit, d’une voix plus basse : « Istanbul. On y a joué un match amical contre le Galatasaray, au mois de juin. »
« Je m’en souviens. Vous avez gagné deux à un. »
« Ce n’est pas le score dont je me souviens. »
Il posa le téléphone face contre table, comme pour cacher le message. Elena attendit. Elle avait appris, en trois semaines de collaboration forcée, que Jack ne parlait que lorsqu’il avait fini de peser chaque mot.
« Un jeune joueur s’est effondré à la 63e minute, » dit-il enfin. « Milieu de terrain. Dix-neuf ans. Il faisait une chaleur à crever, trente-huit degrés, et on l’avait fait jouer soixante minutes d’affilée sans pause supplémentaire. Le staff médical a dit que c’était un coup de chaleur. Il a passé deux jours à l’hôpital. »
« Et c’était faux ? »
Jack releva les yeux. Le pli entre ses sourcils s’était creusé, un tic qu’Elena commençait à reconnaître comme son mode *capitaine responsable de tout*. « Je n’en sais rien. C’est ça, le problème. Je me souviens de la conférence de presse, de la version officielle. Mais je ne me souviens pas d’avoir vu le docteur Okafor ce soir-là. Elle aurait dû être là. Elle était toujours là. »
Elena sortit son carnet — pas le stylo, elle n’écrivait plus rien depuis leur rupture dans les archives. Elle fit glisser un doigt sur les pages blanches, comme si la réponse pouvait y apparaître. « Ton numéro est protégé, Jack. Personne ne l’a, à part ta famille, ton agent — enfin, ton ancien agent — et le club. »
« Et les hackers. »
« Tu veux dire que quelqu’un a aussi accès à ton téléphone ? »
Il secoua la tête. « Non. Je veux dire que quelqu’un qui a accès aux fichiers que Ray a vendus a aussi eu accès à mes infos personnelles. Et si ce type a mon numéro, il a tes infos aussi. » Il lui tendit le téléphone. « C’est peut-être un piège. Mais on n’a pas le choix. On a quarante-huit heures pour trouver Luke et Sarah, et la seule piste nouvelle en trois jours, c’est ça. »
Elena prit le téléphone, observa le message. Rien d’autre. Pas d’adresse, pas de mot de passe, pas de lien. Juste la coquille vide d’une phrase qui semblait conçue pour les guider quelque part.
« Un match amical de 2019, » répéta-t-elle. « Pourquoi ça ? »
Jack haussa les épaules, un geste qui lui allait mal, lui qui ne lâchait jamais rien. « C’est la seule fois où j’ai vu Ray paniquer. Pas sur un transfert, pas sur une blessure. Sur ce match. Il est resté une heure enfermé avec un type en costard à la fin du match, un Turc que je n’avais jamais vu. Et il a annulé notre sortie prévue le lendemain pour « raisons de sécurité ». »
« Tu t’en souviens précisément. »
« Parce que c’était bizarre. Ray n’annulait jamais une sortie. C’était son fonds de commerce, les photos de joueurs heureux autour d’un dîner. »
Elena rangea son carnet. Son instinct de journaliste sentait le fumet d’une histoire plus grosse encore que le scandale de corruption. Elle finit sa pinte d’un trait. « Il faut aller à Istanbul. »
« On n’a pas le temps. »
« On a quarante-huit heures, Jack. Et chaque heure qu’on passe à Londres à regarder des murs, c’est une heure que Luke passe Dieu sait où. Ray et Dan sont virés, mais Sarah a disparu avant eux. Quelqu’un d’autre tire les ficelles. Et ce quelqu’un vient de nous donner un fil. » Elle se leva, attrapa sa veste trempée. « Alors on tire dessus. »
Jack la suivit sous la pluie, jusqu’à sa voiture. Il mit le contact, le moteur grondant sous le parking désert. Avant de démarrer, il la regarda.
« Tu sais que si on va à Istanbul, on rentre peut-être avec rien. Et mon club — ce qu’il en reste — sera à la merci de la presse le temps de notre absence. »
« Ta réputation n’a plus d’importance, Jack. Pas si on ne trouve pas Sarah et Luke. » Elle sortit son téléphone et composa un numéro qu’elle connaissait par cœur. « Cole ? C’est Elena. On a besoin de toi. »
Trois heures plus tard, à 1h52, Derek Cole posa sur le bureau de sa cuisine un dossier qu’il avait récupéré des serveurs du club avant que la sécurité ne verrouille les accès de Ray. Il contenait les feuilles de match officielles de juin 2019, une liste de noms, et un menu d’hôtel tamponné à l’encre rouge d’un hôtel de Sultanahmet.
« Le match n’a jamais été diffusé en intégralité, » dit Cole, les cernes profonds, une cicatrice fraîche sous son œil — résultat d’une dispute musclée avec un garde de sécurité qui avait trop de questions sur la puce RFID. « Seuls trente secondes d’extraits sont passés à la télé turque, après la victoire. Le reste ? Ray a fait signer des clauses de confidentialité à tous les cameramen. »
« Tous ? » demanda Elena.
« Tous sauf un. Un type en free-lance, Faruk Demir. Il refusait de signer parce que Ray voulait aussi récupérer ses rushes non montés. Ray a fini par le payer plus cher que les autres. » Cole poussa une carte de visite vers Elena, le nom imprimé en bleu délavé, avec un numéro de mobile barré puis réécrit à la main. « Le type est toujours à Istanbul. Il tourne des clips de mariage et des pubs locales. Mais il garde des copies de tout. »
Jack prit la carte, la tourna entre ses doigts. « Et si c’est un piège ? »
« C’est aussi un piège, » répondit Cole. « Mais c’est le seul angle d’attaque qu’on ait. Si quelqu’un vous surveille à Londres, vous n’arriverez jamais à l’aéroport. »
Elena regarda Jack. La pluie avait cessé dehors, remplacée par une nuit noire, sans lune. Elle voyait dans son regard la même tension que le soir de leur première confrontation dans le vestiaire : la peur de perdre, et le refus de fuir.
« On ne prend pas l’avion, » dit-elle. « On prend le train. Eurostar jusqu’à Paris, puis un vol low cost depuis Orly. Personne ne surveille les gares avec la même attention que les aéroports. »
Jack hocha la tête lentement, remit la carte dans sa poche. Quand il parla, sa voix était ferme, celle du capitaine qui décide une dernière tactique. « Alors on y va. Mais on s’arrête d’abord aux archives du club. »
Elena sourit. Elle avait pensé la même chose. « Le carnet. »
« Le carnet. On récupère ce que Sarah nous a laissé avant que quelqu’un d’autre ne le trouve. »
Cole leur jeta un trousseau de clés. « Accès maintenance. Il y a une caméra morte à l’entrée est entre 3h et 4h du matin, tous les jours, pour cause de routine d’entretien. Vous avez trente minutes. »
À 3h17, Jack forçait la serrure des archives avec une carte de crédit et la certitude d’un homme qui a déjà tout perdu sauf une dernière chance. Elena le suivait, la torche du téléphone braquée entre les rayonnages. Le carnet était là, exactement où ils l’avaient laissé, sous le faux panneau du fond.
Quand Jack le sortit, une feuille tomba. Une photo polaroid, cornée aux bords. Dessus : Sarah Okafor, souriante, devant une mosquée bleue. Une inscription au dos, à l’encre noire, d’une écriture pressée : *“Si tu lis ceci, c’est que Ray n’est pas le seul. Le protocole a commencé à Istanbul. Ne fais confiance à personne qui portait un badge en 2019.”*
Elena et Jack échangèrent un regard. Le carnet pesait à peine deux cents grammes, mais il contenait soudain le poids de toutes les questions qu’ils n’avaient pas encore osé poser.
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