Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 20: Aftermath
Le silence du stade était presque assourdissant après la tempête de la confrontation. Jack marchait le long du couloir de béton qui menait aux bureaux de la direction, ses pas résonnant comme des coups de marteau contre le sol. Elena le suivait à deux mètres, le carnet manuscrit serré contre sa poitrine comme un bouclier.
La porte du bureau de Michael Ashcroft était ouverte. Le propriétaire du club, un homme de soixante ans au visage sculpté par les années de pouvoir, les attendait. Il avait dû voir les caméras de sécurité. Il savait toujours tout avant tout le monde.
— Jack. Elena. Vous avez intérêt à avoir une putain de bonne raison de débarquer sans rendez-vous.
Jack jeta la liasse de documents sur le bureau en acajou. Les photocopies des emails, les captures d'écran des données médicales falsifiées, la transcription de l'aveu de Ray. Ashcroft ne baissa pas les yeux vers les papiers. Il fixa Jack, attendant.
— Ray a tout avoué, dit Jack, la voix rauque. Le leak, la manipulation des données de santé d'Okafor, la vente d'informations à Brentford. Dan est impliqué aussi.
Ashcroft saisit enfin les documents, les parcourut avec une lenteur délibérée. Quand il releva les yeux, son expression n'avait pas changé, mais quelque chose dans sa mâchoire s'était durci.
— Ray était ton agent depuis dix ans.
— Je sais.
— Et Dan. Ton adjoint. L'homme qui prépare tes séances d'entraînement depuis six saisons.
— Je sais.
Ashcroft posa les documents et joignit les doigts. Il regarda Elena, puis Jack, et il y eut une seconde — une seule — où Elena crut voir une faille dans le masque du vieil homme. Une fissure de vulnérabilité avant qu'il ne la referme.
— Je m'en occupe, dit-il. Ray et Dan seront convoqués dans l'heure. Leur accès au club sera révoqué immédiatement. Si tu veux porter plainte, je soutiendrai ta démarche. Mais je te conseille de régler ça en interne. Les journalistes n'ont pas besoin d'un autre scandale, surtout pas en pleine saison.
Il jeta un coup d'œil appuyé à Elena.
— Pas encore.
Elle soutint son regard sans ciller.
— Dr Okafor, dit-elle. Ils ont causé sa disparition. Vous en avez quelque chose à faire, non ?
Ashcroft ouvrit la bouche, la referma. Pour la première fois, il sembla hésiter.
— Je lui ai posé la question, dit-il enfin. À Ray, il y a dix minutes. Il jure qu'il ne sait pas où elle est. Qu'il lui a juste donné de l'argent pour qu'elle disparaisse et garde le silence.
Jack serra les poings.
— Et Dan ?
— Dan n'était au courant de rien. C'est ce qu'il prétend, en tout cas. J'enverrai quelqu'un lui parler aujourd'hui.
La pièce retomba dans ce silence épais, presque solide, qui suit les grandes décisions. Jack semblait avoir vieilli de dix ans en vingt-quatre heures. Ses épaules, d'ordinaire si droites sur le terrain, s'étaient affaissées.
— Je veux ce qu'ils ont manipulé, dit Ashcroft. Les fichiers médicaux originaux. Les archives complètes. Et vous — il regarda Elena — vous avez obtenu ce que vous vouliez. Le club a payé. Votre éditeur a sa putain de story.
— J'ai besoin de plus de temps, dit-elle. La doctoresse a disparu. Le vrai coupable court toujours. Je ne peux pas publier une histoire qui la laisse dans le flou.
Ashcroft la dévisagea longtemps. Puis, dans un geste qui surprit tout le monde — Jack compris — il ouvrit un tiroir, en sortit son téléphone et glissa un message.
— Voilà un numéro. Mon contact au bureau des Affaires médicales. Elle m'a aidé à étouffer l'affaire il y a un an, par loyauté. Dites-lui que vous venez de ma part. Elle vous dira ce qu'elle sait sur Okafor.
Elena prit le papier, le cœur battant. Une piste. Enfin une vraie piste.
— Merci.
Ashcroft hocha la tête, puis son regard revint sur Jack.
— Tu es capitaine de ce club, Jack. Ta parole compte. Mais tu as faibli en gardant ton agent trop près. Ça t'a coûté la confiance de tes coéquipiers et une saison de merde. Tu repars de zéro. On est clairs ?
Jack soutint son regard. Une étincelle d'acier revint dans ses yeux.
— On est clairs, patron.
— Alors sortez-moi ça de mon bureau. J'ai un agent et un adjoint à virer.
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Dehors, sous le ciel gris de Londres, Elena et Jack restèrent un moment sans parler, accoudés à la rambarde du parking. L'air était froid, chargé d'humidité. Les bruits de la ville — moteurs, sirènes lointaines, klaxons — semblaient venir d'un autre monde.
— Ça ne nous dit pas où elle est, dit Jack enfin. On a viré les salauds, mais Sarah est toujours introuvable.
Elena sortit son téléphone. Quatre appels manqués. Trois messages de son éditeur, Marcus, devenant de plus en plus pressants à mesure que les heures passaient. Elle rappela.
— Marcus. J'ai besoin de trois jours supplémentaires.
Silence à l'autre bout de la ligne. Elle entendait sa respiration, le froissement de ses papiers — il était dans son bureau, en train de peser sa carrière contre la sienne.
— Elena, on a une fenêtre de publication demain minuit. Si tu dépasses, l'histoire est froide. Les autres journaux ont déjà commencé à gratter autour du club. Dans quarante-huit heures, quelqu'un publiera quelque chose, que ce soit toi ou pas.
— Pas cette histoire, Marcus. Pas les données médicales manipulées, pas la disparition de la doctoresse. Personne ne l'a encore. J'ai des preuves physiques, des témoignages. Je te donne le club coupable, l'agent corrompu, l'assistant complice. Mais j'ai besoin d'aller au bout. J'ai besoin de trouver Sarah.
Un long silence. Elle retenait son souffle. Jack la regardait, immobile.
— Combien de temps ? demanda Marcus.
— Soixante-douze heures. Pas une de plus.
— Tu as quarante-huit. Et si je n'ai pas ton article complet dans quarante-huit heures, je publie ce que tu m'as déjà envoyé. C'est ma meilleure offre. Ne me déçois pas.
La ligne se coupa. Elena rangea son téléphone et inspira profondément, l'air glacé emplissant ses poumons.
— Quarante-huit heures. C'est ce qu'on a.
Jack hocha la tête. Il regarda le club, les fenêtres éclairées du centre d'entraînement, les silhouettes des joueurs qui arrivaient pour la séance de l'après-midi.
— Sarah avait un frère, dit-il. Luke. Il m'a appelé hier soir. Il m'a dit qu'il avait trouvé quelque chose dans les affaires de Sarah. Une clé USB. Il devait me la remettre aujourd'hui. Mais son téléphone ne répond plus.
Elena se figea, les mots de Ray résonnant encore dans sa tête. Ray savait où était Luke. Ray l'avait peut-être intercepté. Mais Ray était maintenant entre les mains d'Ashcroft.
— Il y a une autre possibilité, dit-elle lentement. Si quelqu'un l'a empêché de venir te voir — quelqu'un qui n'est ni Ray ni Dan — alors il y a une troisième personne dans cette histoire. Quelqu'un qui tire les ficelles depuis le début. Et ce quelqu'un n'a peur ni d'un journaliste ni d'un capitaine.
Jack plongea son regard dans le sien. Il y avait quelque chose de nouveau dans ses yeux — pas seulement la colère, pas seulement la frustration. Quelque chose de plus fragile. Un début de confiance, posé sur un terrain encore instable.
— Tu veux vraiment le faire ? demanda-t-il. Le chercher ?
— Il était le gardien de ta carrière. Luke est le gardien de sa mémoire. Et toi, tu es — elle hésita — tu as besoin de savoir.
— C'est pas une réponse. Tu me dois plus que des généralités, Elena.
Elle détourna le regard. Le vent soulevait ses cheveux. Elle pensa à son badge cloné, aux appels téléphoniques de Hargreaves à l'homme mystérieux, à la lettre de démission qu'elle avait tapée puis supprimée dix fois depuis le début de cette histoire.
— Je pourrais publier ce que j'ai, dit-elle. C'est un article complet. Il détruirait ce club. Il détruirait ta carrière. Mais ça me ferait la couverture que je mérite.
Elle se tourna vers lui, et pour une fois, elle ne cachait rien.
— Mais je suis fatiguée de détruire des choses. J'ai passé cinq ans à écrire sur les ruines que les autres ont laissées derrière eux. Pour une fois, j'ai envie de construire quelque chose.
Jack ne répondit pas tout de suite. Il la regarda, puis il fit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu faire à personne au cours de sa carrière : il lui tendit la main.
— On construit, alors. Et on trouve Luke. On trouve Sarah.
Elena regarda sa main tendue — une main rugueuse de capitaine, celle qui avait soulevé des trophées, abattu des tirs, montré la voie à onze hommes pendant des années. Elle hésita une seconde, puis la serra.
— Deal.
Sa paume était chaude. Il la tenait une seconde de trop avant de la relâcher, et cette seconde, elle la sentit remonter jusqu'à son cœur. Puis ils se séparèrent, comme si ce contact avait laissé une marque invisible.
Jack sortit son téléphone, commença à composer.
— J'appelle mes contacts à la fédération. Si quelqu'un a intercepté Luke, il a dû passer par l'aéroport ou la gare. J'ai des amis partout.
Elle hocha la tête, sortant son propre téléphone. Une pensée la traversa — un détail qu'elle n'avait pas encore fouillé. Le carnet manuscrit qu'ils avaient trouvé dans les archives.
— Jack. Le frère de Sarah a dit qu'elle avait une clé USB. Mais on a trouvé un carnet manuscrit dans les archives — un qui n'était pas répertorié. Il pourrait être d'Okafor.
Il s'arrêta, se tourna vers elle.
— On n'aurait pas dû le laisser dans le club. Pas avec l'accès encore actif.
— Riley Cole a le badge cloné. Ton badge. On ne sait pas qui d'autre peut entrer.
Jack jeta un coup d'œil en arrière vers le bâtiment. Les lumières s'éteignaient une à une dans les bureaux de la direction. Ashcroft avait convoqué Ray et Dan. La chasse était ouverte.
— Alors on y retourne cette nuit, dit-il. Avant que quelqu'un ne nettoie les derniers secrets de ce club.
Le vent se leva, chargée de pluie imminente. Elena boutonna sa veste et regarda Jack se diriger vers sa voiture. Deux personnes, un même but, quarante-huit heures — et une lutte contre un adversaire toujours invisible.
Et pour la première fois depuis des années, elle ne se sentait pas seule dans ce combat.
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