Cœurs Hors-Jeu
Lire le chapitre 34: The New Contract
Le bruit du café qui coule dans la machine à expresso de son bureau aurait dû être apaisant. Elena fixait pourtant l’écran de son ordinateur comme s’il allait mordre. Le courriel de son éditrice, Miriam, était bref, presque clinique, mais chaque mot pesait une tonne :
*Elena, l’éditeur veut te rencontrer. Proposition de livre. Ton histoire avec West London FC a trouvé un écho bien au-delà de nos attentes. On veut que tu l’écrives. Appelle-moi.*
Elle avait lu le message trois fois. Un livre. Sur toute cette affaire – le scandale, le syndicat, la chute de Buchanan. Et Jack.
Son téléphone vibra. Le nom de Jack s’afficha à l’écran, accompagné d’une photo de lui souriant à l’entraînement, celle qu’il avait envoyée sans artifice quelques jours plus tôt. Elle décrocha, la voix déjà plus douce qu’elle ne l’aurait voulu.
— Tu es sorti de l’hôpital ? demanda-t-elle.
— Ce matin. Et devine ce qui m’attendait à mon appartement.
— Des fleurs fanées et une pile de courrier ?
— Mieux. Une offre de contrat. De la part d’un club de Manchester.
Elena se redressa. Le réseau de Pollard était basé à Manchester. Mais elle savait aussi que Jack était un trophée convoité depuis des années.
— Ils proposent quoi ?
— Cinq ans. Salaire presque doublé. Un rôle de capitaine confirmé. Et une clause de libération pour la sélection nationale.
— C’est énorme.
— Ouais. Sauf que je vais refuser.
Elle posa la main sur le bord de son bureau, cherchant une prise ferme.
— Jack, réfléchis. C’est une chance de sortir de tout ce chaos, de repartir à zéro dans un club sain.
— Je n’ai pas besoin d’un club sain. J’ai besoin de mon club. West London est ma maison. Le conseil d’administration d’Ashcroft m’a redonné le brassard. Les supporters chantent mon nom. Et l’enquête indépendante est en cours. Je reste.
— Et si la saison prochaine, ils descendent en Championship ? Ton salaire pourrait être réduit, ton image…
— Mon image, Elena ? Tu écris peut-être des articles sur mon image, mais moi, je vis ici. Depuis douze ans. Mon fils est enterré à trois kilomètres du stade. Chaque semaine, je passe devant sa tombe en allant m’entraîner. C’est ici que je dois être.
Le silence s’étira. Elena ferma les yeux, sentant la tension dans sa mâchoire.
— Je comprends, murmura-t-elle.
— Qu’est-ce qui se passe ? Ta voix est étrange.
Elle hésita. Trop tôt. Trop fragile. Mais elle n’avait jamais su mentir à Jack – pas vraiment, pas depuis la première fois qu’il l’avait dévisagée dans ce couloir du stade.
— Miriam veut me voir. L’éditeur veut que j’écrive un livre sur toute cette histoire.
— C’est une excellente nouvelle. Tu mérites cette reconnaissance.
— Le livre serait publié par une maison basée à Londres. Mais Miriam a laissé entendre que si je voulais envisager un rôle national – éditorialiste pour le réseau – il faudrait que je sois basée à Manchester.
Le mot resta suspendu entre eux, lourd comme un tacle en retard.
Jack rit doucement, sans joie.
— Manchester. Le réseau de Pollard n’est pas à Manchester ? Tu irais au cœur du repaire du type qui veut me détruire ?
— C’est justement pour ça que je dois y aller. Comprendre. Creuser. Et peut-être trouver Raj Sekhon. Il faut que quelqu’un poursuive cette affaire jusqu’au bout. Si je reste à Londres, je ne serai qu’une spectatrice.
— Elena. On vient de commencer. Toi et moi. On n’a même pas eu notre premier dîner.
— Je sais.
Elle passa une main dans ses cheveux, frustrée.
— Écoute. Viens me voir ce soir. Au stade. Après le match des jeunes. Personne ne nous verra.
— Pour quoi faire ?
— Pour qu’on se regarde en face, sans téléphone, sans écrans. Et qu’on décide ce qu’on veut vraiment.
Il y eut un long silence. Puis Jack soupira, un son rauque, presque résigné.
— D’accord. Vingt et une heures. L’entrée des joueurs.
Elle raccrocha sans ajouter de mot doux. Aucun ne serait vrai.
---
Le soir était tombé sur l’ouest de Londres quand Elena arriva devant le stade. Les lumières des projecteurs étaient éteintes, mais un halo de clarté montait de la pelouse, où l’équipe des moins de dix-huit ans terminait ses exercices. Elle passa par une porte latérale laissée entrouverte – Jack avait dû parler au gardien.
Elle s’assit dans les tribunes vides, au troisième rang, là où il aimait s’asseoir lorsqu’il voulait réfléchir. Le froid du béton traversait son jean. Elle sortit son téléphone, relut le message de Claire Roberts, celui menaçant. Elle ne l’avait pas montré à Jack. Pas encore. Trop de poids déjà.
Des pas résonnèrent dans le tunnel. Il apparut, vêtu d’un sweat à capuche sombre et d’un jean, la démarche encore raide après l’hôpital. Il la rejoignit, s’assit à côté d’elle, les mains posées sur ses genoux.
— Tu as l’air épuisé, dit-elle.
— Je suis convalescent. On m’a dit que c’était une bonne nouvelle. Et toi, tu as l’air d’avoir pris une décision.
Elle se tourna vers lui. Dans la pénombre, ses traits étaient adoucis, presque vulnérables. Elle aurait voulu lui prendre la main, mais elle n’osa pas.
— Miriam m’a confirmé aujourd’hui. Le rôle à Manchester est à moi si je le veux. Le livre peut attendre. Mais le poste de correspondante nationale, celui-là, il ne se représentera pas de sitôt.
— Et tu pars ?
— Je ne sais pas encore. C’est pour ça que je voulais te voir. Parce que si je pars, je ne peux pas être avec toi. Pas vraiment. Et si je reste, je rate une occasion que j’attends depuis dix ans.
Jack se pencha en avant, les coudes sur les genoux, le regard fixé sur la pelouse.
— Depuis la première fois que je t’ai vue, tu as été une catastrophe pour ma tranquillité. Tu as forcé mon vestiaire, brisé mon armure, découvert mes secrets, et tu m’as vu m’effondrer sur ce terrain. Et pourtant, je n’ai jamais voulu que quelqu’un reste à mes côtés autant que toi.
Il releva la tête, la regardant.
— Mais je ne vais pas te demander de sacrifier ta carrière pour moi. Ce serait la pire des trahisons – la pire des hypocrisies, venant d’un homme qui a fondé sa vie sur le football.
— Alors qu’est-ce qu’on fait ? demanda-t-elle, la voix fragile.
— On ne fait rien. Pour l’instant. On se donne le temps. Je signe mon refus à Manchester demain. Je reste ici. Tu pars à Manchester. Et on voit si ce qu’on ressent est assez fort pour survivre à la distance.
Elena sentit son cœur se serrer.
— C’est ça, ton plan ? Attendre ?
— Ce n’est pas un plan. C’est une nécessité. On ne peut pas forcer une relation. Pas avec ce que je porte. Pas avec ce que tu poursuis. On a chacun nos fantômes, Elena. Les miens s’appellent Raj Sekhon et Claire Roberts. Les tiens s’appellent Jack Osei.
Elle rit – un son sec, presque douloureux.
— Tu es un homme étrange, capitaine.
— C’est ce qu’on me reproche souvent.
Il se leva, tendit la main. Elle hésita une seconde, puis la prit. Il l’attira debout, face à lui. Sous les projecteurs dressés, dans ce stade vide, il l’embrassa. Un baiser long, grave, sans précipitation.
Quand il s’écarta, son téléphone vibra dans sa poche. Il le sortit, fronça les sourcils.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda Elena.
— Un message d’un numéro inconnu. Trois mots : « Elle ne partira pas. »
Il tourna l’écran vers elle. Elena vit le message, et son sang se glaça. Elle savait qui l’avait envoyé. Elle comprenait ce que cela signifiait. Claire Roberts ne se contentait plus de menacer.
Elle sortit son propre téléphone. Un message de Sarah Okafor, reçu deux minutes plus tôt :
*Ils ont trouvé Raj. Il est en sécurité à Birmingham. Mais ils savent que tu pars. Reste vigilante.*
La nuit venait de changer de nature. Dans ce stade vide, Jack et Elena se tenaient face à face, deux personnes piégées dans un jeu qu’ils n’avaient pas choisi. Et le premier mouvement venait d’être joué – non pas par eux, mais par leurs ennemis.
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