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Colocataires et Fondateurs

Lire le chapitre 1: Two Turntables

La porte en verre dépoli se referma derrière eux avec un bruit sourd, comme un couvercle de cercueil. Jazz fixait encore l’endroit où l’investisseur s’était tenu, son sourire de requin flottant dans sa mémoire comme une insulte personnelle.

« Il nous a dit non », souffla Tom, les mains sur les hanches, son costume gris légèrement froissé à l’épaule.

« Non, Tom. Il nous a dit "pas encore". C’est différent. » Jazz se retourna vers lui, croisa les bras. Sa voix portait la précision d’un scalpel. « Il nous a donné un mois. Un mois pour prouver que notre produit tient la route. »

« Et qu’est-ce qu’on prouve avec un mois, hein ? » Tom releva une mèche brune qui lui tombait sur le front. « On n’a même pas de bureau. On travaille depuis un café où le wifi tombe dès qu’on est trois. Et on a besoin de données utilisateurs, pas de PowerPoint. »

Le hall de l’immeuble sentait le désinfectant et la clim recyclée. Jazz compta jusqu’à trois en silence avant de répondre.

« On a besoin de se concentrer. Nous étions d’accord là-dessus. »

Tom émit un grognement ambigu, entre frustration et acquiescement contraint. C’était leur éternelle dynamique : elle avançait, il testait les failles. À la fac, ils s’étaient battus pour la première place de chaque projet de design, chacun remportant sa partie sans jamais accepter la défaite. Puis le hasard — ou la stupidité — les avait réunis deux ans plus tard, quand leur startup, deux outils distincts fusionnés dans l’urgence, avait failli capoter.

« D’accord », dit-il finalement, passant une main dans ses cheveux d’un geste nerveux. « Alors sortons tout. On a soixante-douze heures pour peaufiner la démo avant la présentation de jeudi. »

« Non. »

Tom écarquilla les yeux. « Non ? »

Jazz ramassa son sac, un tote bag noir orné d’un envol de croquis blancs — son travail de fin d’études, avant qu’elle ne troque la peinture pour les wireframes. « On n’a pas soixante-douze heures pour peaufiner une démo lambda. Leur fonds ne finance pas les peaufineurs. Il finance les fonceurs. » Elle marqua une pause, pesant chaque mot. « On a besoin d’une histoire. Il nous a laissé un ultimatum parce qu’il sait qu’on n’a rien à perdre. Utilisons cette carte. »

Tom la dévisagea, le menton légèrement avancé. Il la connaissait assez pour reconnaître ce regard : celui de la Jazz des oraux, celle qui transformait une contestation en argument d’autorité. Ce regard l’avait toujours agacé. Il l’avait aussi — secrètement — toujours impressionné.

« Donc tu proposes quoi, exactement ? On va prendre un café et on sort une nouvelle fonctionnalité d’ici lundi ? »

« On va faire mieux que ça. » Jazz sortit son téléphone, fit défiler un dossier de captures d’écran. « J’ai gardé les retours d’utilisateurs des trois derniers mois. Il y a un scénario qui revient tout le temps : les petites équipes veulent collaborer sans se noyer sous la bureaucratie. Notre produit les lie à un processus trop rigide. On le simplifie. On le rend tactile. On le rend humain. »

« Tu veux jeter la moitié du développement qu’on a déjà fait ? »

« Je veux concentrer ce qu’on a sur ce qui compte. Et pour ça, on doit être dans la même pièce. Pendant plus de deux heures. Sans écrans qui s’éteignent. »

Le silence retomba entre eux, chargé de tous les non-dits des années passées. Tom baissa les yeux vers ses chaussures, un cuir verni qui craquait légèrement quand il bougeait les orteils.

« On a besoin d’un bureau. Et d’un vrai. Pas d’un espace de coworking à la semaine où la moitié des startups sont des coquilles vides. »

« Exactement. » Jazz avait déjà ouvert une application d’annonces immobilières. Ses doigts couraient sur l’écran avec une précision irritante. « Il y a un quartier à l’est de la ville, des lofts à convertir. Des bailleurs désespérés qui ne demandent pas de garanties trop lourdes. J’ai repéré trois adresses cet après-midi pendant que tu parlais avec l’avocat. »

Tom cligna des yeux. « Tu as repéré des adresses pendant la réunion ? »

« J’ai l’habitude de penser en parallèle. »

Il voulut répliquer, mais s’arrêta. Il savait que c’était vrai. À la fac, elle avait toujours eu plusieurs projets en tête, et c’était exactement pour ça qu’elle n’avait jamais décroché la mention qu’il convoitait — trop dispersée, disaient les profs. Mais peut-être que cette dispersion était en réalité une autre forme de courage. Il ne l’aurait jamais reconnu à voix haute.

« Alors on y va quand ? » demanda-t-il à la place.

« Maintenant. Le premier rendez-vous est dans vingt minutes. »

Il regarda la porte, puis le hall vide, puis elle. « Tu sais que je déteste qu’on me mène. »

« Oui. Mais tu détestes aussi échouer. Il faut choisir ton camp. »

La phrase resta suspendue entre eux, plus lourde que son poids réel. Tom secoua la tête, un rire presque amer au bord des lèvres, et ouvrit la porte.

« Vas-y, montre-moi tes lofts, Okafor. Mais si on se retrouve dans un immeuble avec du plomb et pas d’eau chaude, je te fais porter la responsabilité de chaque pan de mur. »

Ils descendirent la rue dans un silence tendu, le froid de septembre mordant les joues. Le bus les déposa après vingt minutes de secousses dans un quartier où les maisons basses alternaient avec des chantiers. Le premier loft était un vaste espace vide aux fenêtres sales donnant sur un parking désaffecté. Le propriétaire, un homme au pull en laine râpé, parlait avec un enthousiasme frôlant le désespoir.

« On peut négocier le loyer si vous prenez trois mois minimum », dit-il en leur montrant une cuisine dont les placards n’avaient pas de portes.

Jazz prit des notes dans son esprit, filma la pièce d’un geste discret avec son téléphone. Tom tournait sur lui-même, les mains dans les poches, évaluant les hauteurs sous plafond, l’état des sols. Ses sourcils se fronçaient à chaque fissure.

« L’isolation ? » demanda-t-il en cognant le rebord d’une fenêtre.

« Le chauffage est défectueux, mais on peut installer un radiateur d’appoint. » Le propriétaire repoussa cette objection d’un revers de main.

Le deuxième était pire : des traces d’humidité dans un coin, un carrelage de salle de bain décollé, une odeur de moisi tenace. Jazz sentit sa détermination vaciller un instant. Trois mois ici, elle mourrait lentement.

« Et le troisième ? » demanda Tom alors qu’ils ressortaient d’un couloir sombre.

Jazz consulta son téléphone. « Plus moderne, apparemment. Rue du Commerce. Un immeuble rénové. »

Le troisième était effectivement différent : des fenêtres donnant sur une cour intérieure arborée, une cuisine ouverte et simple, deux chambres à l’étage intermédiaire et, en bas, un espace ouvert qui pouvait accueillir deux bureaux et une table de réunion. Le propriétaire les attendait, une jeune femme pressée qui expliqua du tac au tac vouloir un locataire réel, pas un investisseur fantôme.

« Trois mois fermes, loyer modéré en échange d’une maintenance de base », dit-elle en leur tendant les clés pour qu’ils jugent de la luminosité.

Tom fit le tour, ouvrit les placards, testa les prises. Jazz resta plantée au milieu de l’espace principal, la tête renversée, imaginant les croquis, les prototypes, les soirées blanches par cette fenêtre. L’idée lui vint dans un élan d’architecte — les murs clairs, la table blanche au centre, les plantes en haut des meubles.

« On le prend », lança-t-elle.

Tom s’arrêta net au milieu d’un geste. « Tu blagues ? On n’a même pas vérifié la ventilation. »

« Le loyer est dans notre budget. Trois mois, exactement notre fenêtre pour l’ultimatum. Et il y a de la place pour dormir si on ne veut pas refaire le trajet en bus. »

Il parcourut la pièce du regard une nouvelle fois, comme pour chercher une faille. Mais son visage, peu à peu, s’adoucit. « Deux chambres. On ne partage pas la même. »

« Sauf si tu veux tester ta capacité à faire semblant de ronfler dans mon sommeil. »

Une étincelle d’ironie passa dans les yeux de Tom. Il sortit son chéquier, le tint en suspens au-dessus de la table pliante que la propriétaire leur tendait.

« On le prend, » répéta-t-il, mais cette fois sur le mode de la confirmation.

Quarante minutes plus tard, assis sur le sol encore poussiéreux de leur nouveau local, Jazz et Tom partageaient une pizza trop grasse achetée au coin d’une rue mal éclairée. Elle tenait son téléphone, lui le sien, et ils dressaient une liste des priorités pour les vingt-quatre heures à venir.

« On ne dort pas cette nuit ? » demanda Tom, la bouche pleine.

« On fait le plan d’attaque d’abord. Et ensuite, on teste la nouvelle version du workflow en conditions réelles, avec nos propres comptes, comme si on était un vrai client. »

Il hocha la tête, puis leva sa bouteille d’eau comme on lève un verre au champagne. « Au pire, on aura la preuve qu’on est les pires cobayes de nos propres produits. »

Jazz leva l’autre bouteille, un sourire fugace au coin des lèvres. « Au pire, on aura une histoire à raconter à l’investisseur. Mais ce sera la nôtre. »

Dehors, la nuit s’étirait sur l’est de Londres. Dans deux jours, ils auraient une première démo. Dans un mois, un verdict. Et pour l’instant, il ne leur restait qu’une seule chose à faire : avancer ensemble, ou s’effondrer séparément.

Jazz fixa les murs nus et eut une pensée qu’elle n’aurait jamais énoncée à voix haute devant Tom : peut-être que le vrai produit, celui qu’ils devaient prouver — ce n’était ni leur logiciel, ni leur pitch. C’était l’alchimie fragile entre deux adversaires qui devaient apprendre à ne plus l’être.

Elle se demanda si le mois suffirait.