Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 15: The Meeting
L’air sentait encore la colle chaude et le carton neuf quand Jazz poussa la porte de la salle de pitch de l’incubateur Brixton Base. Une rangée de chaises en plastique moulé, des projecteurs braqués sur une scène minuscule, et une vingtaine de têtes qui se tournèrent vers eux avec cet enthousiasme fatigué propre aux événements de startup du samedi matin.
Tom la suivit, son ordinateur portable sous le bras, les épaules légèrement plus tendues que d’habitude. Depuis leur conversation sur les marches de l’escalier, il y avait entre eux une couche supplémentaire de vigilance, comme un fil électrique dénudé qu’ils évitaient soigneusement de toucher.
« Tu as préparé la démo ? demanda-t-elle en posant son sac sur la chaise du premier rang.
— Et toi, tu as préparé ta partie sur le design ? répliqua-t-il avec un sourire en coin.
— Je pensais qu’on avait arrêté les questions rhétoriques.
— C’était un test. Tu as réussi. »
Elle leva les yeux au ciel, mais un sourire lui échappa malgré elle. Leurs regards se croisèrent une seconde de trop, et elle détourna la tête vers l’estrade où un jeune homme en chemise cintrée débitait des chiffres d’acquisition d’un ton monocorde.
« On passe dans vingt minutes, murmura Tom en jetant un coup d’œil au programme. Trois autres équipes avant nous.
— Tu as vu qui est dans le jury ? s’enquit Jazz en parcourant la salle.
— Deux associés de fonds locaux, une directrice d’incubateur, et… » Il s’interrompit, le visage soudain plus fermé. « Merde. »
Jazz suivit son regard. Au deuxième rang, assis à côté de la directrice de l’incubateur, un homme d’une soixantaine d’années en blazer bleu marine feuilletait un carnet en cuir. Il avait des lunettes demi-lune et une expression légèrement perplexe, comme s’il écoutait à peine ce qui se disait sur scène.
« C’est le professeur Hartley, dit Tom. Notre ancien directeur de département à la fac.
— Celui qui supervisait ton mémoire ?
— Et le sien, ajouta Tom en désignant Jazz d’un geste vague. La seule personne au monde capable de nous mettre tous les deux d’accord sur le fait qu’il était insupportable. »
Hartley leva les yeux à cet instant précis. Il les repéra immédiatement, son visage s’éclairant d’une reconnaissance acérée avant de se creuser d’une curiosité amusée. Il leur fit un petit signe de tête, puis retourna à son carnet.
Jazz sentit un pincement familier dans sa poitrine. Ce mélange de respect et de défiance qui l’avait animée pendant trois ans de cours avec cet homme exigeant, brillant, et toujours prompt à rappeler que le monde académique était un cimetière d’idées brillantes mal exécutées.
« Il sait pourquoi on est là, dit-elle à voix basse.
— Tout le monde sait pourquoi on est là, c’est un pitch day.
— Non, Tom. Il sait. Regarde-le. »
Hartley ne regardait plus le carnet. Il les observait par-dessus ses lunettes avec l’intensité patiente d’un entomologiste devant une nouvelle espèce.
« D’accord, dit Tom en passant une main dans ses cheveux. On fait notre pitch, on est brillants, on le salue poliment après, et on file. On n’évoque pas le passé, on n’accepte pas ses invitations à boire un verre, et surtout on ne lui montre aucune faiblesse.
— Tu as un plan pour ça, toi, ne pas montrer de faiblesse devant Hartley ? » demanda Jazz en haussant un sourcil.
Tom n’eut pas le temps de répondre. Un coordinateur en t-shirt noir vint les chercher, les priant de monter sur scène pour installer leur matériel.
Le pitch lui-même fut étrangement fluide. Des semaines de répétitions dans le salon enfumé, des disputes sur le wording, des nuits blanches à peaufiner le prototype : tout cela convergea en une démonstration propre, rythmée, où Jazz présentait les aspects UX avec une clarté lumineuse pendant que Tom déroulait la partie technique en jonglant entre jargon et vulgarisation. Ils alternaient sans accroc, devinant leurs répliques respectives comme deux musiciens de jazz expérimentés.
« Alors, avec StoreSense, vous transformez le point de vente physique en data center à bas coût, conclut Tom en tapant sur son ordinateur pour afficher une dernière diapositive. Quatre-vingts pour cent des commerces indépendants de Londres n’ont aucune idée des tendances d’achat de leurs clients. Nous leur donnons cette intelligence pour une fraction du prix des solutions existantes.
— Et nous l’avons déjà déployée en beta, ajouta Jazz. Avec résultats concrets. »
Le jury hocha la tête. La directrice de l’incubateur sourit, nota quelque chose. Les deux associés posèrent quelques questions techniques que Tom absorba sans broncher. Hartley resta silencieux, son carnet fermé, le regard posé sur eux avec une intensité qui fit légèrement suer Jazz sous ses aisselles.
Quand ils quittèrent la scène sous des applaudissements polis mais cordiaux, elle se sentit plus légère. Ils avaient été bons. Vraiment bons.
« On va boire un café en face, dit-elle en attrapant sa veste. Avant que quelqu’un ne nous attrape dans la salle.
— Trop tard. »
La voix grave derrière eux la fit se figer. Elle se retourna lentement pour faire face à Hartley, qui s’approchait d’eux avec la démarche tranquille de quelqu’un qui savait que personne ne lui dirait non.
« Jazz, Tom. Quel plaisir de vous voir. Et pas du tout une surprise. »
Il leur serra la main à chacun avec une vigueur surprenante pour son âge.
« Vous avez fait un bon pitch, dit-il. Concis, net, orienté marché. Vous avez appris quelque chose depuis mes cours, donc. » Il sourit, mais ses yeux restaient vifs. « Mais j’ai remarqué quelque chose qui m’intrigue. Votre système de recommandation par segmentation comportementale. Ça me rappelle un projet que j’ai vu il y a deux ans. »
Jazz sentit l’air se raréfier. « Quel genre de projet ?
— Un étudiant de troisième cycle travaillait sur un système similaire. Focalisé sur les petites surfaces, approvisionnement prédictif, intégrations légères. Des approches proches des vôtres.
— Qui ça ? demanda Tom, la mâchoire serrée.
— Priya Sharma. Vous la connaissez peut-être ? Elle est passée par le même département quelques années avant vous. » Hartley les observa un instant, comme s’il mesurait l’effet de ses mots. « Elle a eu un parcours mitigé ici. Brillante, mais difficile à encadrer. Nous avons eu un désaccord important lors de sa dernière année, sur l’orientation de son travail. Elle est partie sans terminer son mémoire. Je n’ai plus eu de nouvelles depuis. »
Jazz échangea un regard bref avec Tom. Priya. Le nom résonna dans sa tête comme un avertissement. La codeuse freelance qui avait travaillé sur le prototype de Tom avant son départ. La femme avec laquelle elle avait échangé des mails polis mais réservés, sans jamais vraiment s’en méfier.
« Vous dites que son projet était similaire à la nôtre ? s’enquit Jazz en s’efforçant de garder un ton neutre.
— Similaire, oui. Voire même assez avancé sur certains aspects techniques que j’ai vus dans votre démo. Mais je suppose que ce n’est pas un problème en soi. Beaucoup d’idées émergent dans les mêmes cerveaux en même temps, dans ce quartier de Londres. » Hartley consulta sa montre. « En tout cas, félicitations pour le pitch. J’espère que l’incubateur vous donnera une suite favorable. »
Il leur adressa un dernier hochement de tête et s’éloigna dans le couloir, ses chaussures faisant un bruit régulier sur le sol en béton ciré.
Jazz se tourna vers Tom, le cœur battant plus fort que ce que le pitch avait exigé. « Priya.
— Je sais.
— Le prototype. Quand elle est partie, elle avait tout le code entre les mains ?
— Elle avait accès à une grande partie du backend, répondit Tom, les traits tirés. Je lui avais confié les modules d’intégration. On a eu une dispute sur la rémunération, et elle est partie sans tous les livrer. »
Il ferma les yeux une seconde. « Elle aurait pu garder des copies.
— Et le professeur vient juste de nous dire qu’elle travaillait sur le même type de produit. »
Un silence lourd s’installa entre eux, sous les néons du couloir où des équipes en compétition passaient avec leurs ordinateurs portables et leurs espoirs fragiles.
« Il va falloir nous assurer que personne d’autre ne nous a précédés sur le marché, murmura Jazz finalement. Compris ?
— Compris. »
Elle ne dit pas ce qu’elle pensait réellement. Ce qu’elle ressentait comme un vide soudain dans la certitude sur laquelle ils avaient bâti ces dernières semaines de travail acharné. Elle garda sa phrase pour elle, là où elle avait l’habitude de la cacher.
Mais Tom la regarda d’une manière insistante, comme s’il entendait parfaitement ce qu’elle n’avait pas dit.
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