Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 14: The Dating App
Le samedi matin, Jazz était en train de beurrer une tartine quand son téléphone vibra. Appel vidéo de Ngozi. Sa sœur aînée avait ce don surnaturel d'appeler exactement au moment où elle ne voulait pas parler à personne.
« Tu as une tête de déterrée, attaqua Ngozi dès que l'écran s'ouvrit. Il est dix heures, tu es en pyjama, et tu as des cernes jusqu'aux pommettes. Qu'est-ce qui se passe ?
— Rien. On bosse sur l'app. Le lancement approche.
— Le lancement, le lancement. Tu m'as dit la même chose en première année quand tu passais tes nuits à refaire tes maquettes au lieu de vivre. »
Jazz posa sa tartine. Sa sœur la connaissait trop bien. Depuis trois jours, elle et Tom vivaient dans une harmonie polie et dévastatrice. Ils parlaient chiffres, fonctionnalités, calendriers de livraison. Jamais de lui, jamais d'elle, jamais de ce qui s'était dit lors de cette soirée ou dans la cuisine enfumée.
« Je vais bien, Ngozi.
— Parfait. Alors tu peux sortir demain soir. Je t'ai trouvé quelqu'un. »
Jazz manqua d'étouffer. « Pardon ?
— Un type. De mon club de course. Il s'appelle Marcus. Banquier, mais sympa — je sais, c'est rare. Divorcé, propre, zéro drame. Je lui ai parlé de toi, il est intrigué.
— Tu lui as parlé de moi ? Tu ne peux pas—
— Je peux, je viens de le faire. Rendez-vous demain, huit heures, ce petit bar portugais sur Commercial Road. La Pastelaria. Tu aimeras, ils font des pasteis de nata incroyables.
— Ngozi—
— C'est juste un verre, Jazz. Ça te fera du bien de parler à quelqu'un qui ne code pas et qui ne te doit pas d'excuses. »
Le silence qui suivit en disait long. Ngozi savait. Elle n'avait pas besoin de détails — elle avait flairé l'histoire compliquée à deux mille kilomètres de distance.
« D'accord, murmura Jazz. Un verre. Mais si c'est un désastre, je te facture le taxi.
— Deal. Et mets la robe verte. Celle qui te fait des épaules. »
Jazz raccrocha avec un soupir. La robe verte traînait au fond de son armoire depuis dix-huit mois. Elle allait devoir la repasser.
De l'autre côté du mur, Tom était affalé sur le canapé, son laptop posé sur le ventre. Il faisait défiler une page de rencontres avec un dégoût méthodique, comme un homme qui lit des conditions générales qu'il sait déjà défavorables. Le profil de Jazz l'avait déstabilisé. Son truc, c'était ce système de matchmaking algorithmique qu'ils développaient pour les petites boutiques. Pour les humains, il n'avait jamais trouvé d'algorithme fiable.
La cloison le séparait de la chambre de Jazz quand il l'entendit parler. Il ne captait que des fragments, mais suffisamment. *Sœur. Rendez-vous. Marcus.*
Il éteignit son laptop avec une brusquerie excessive, puis ouvrit une application qu'il n'avait pas utilisée depuis deux ans. Son profil datait d'avant l'incendie de son ancienne startup — photo un peu floue, biographie trop longue, prétentions mal placées. Il passa dix minutes à tout réécrire. Puis une heure. Puis il envoya un match à une architecte avec un goût prononcé pour les bâtiments brutalistes et une question sur le meilleur curry de Brick Lane.
Quand il réalisa ce qu'il venait de faire, il avait déjà réservé une table pour le lendemain soir.
Dimanche, dix-neuf heures cinquante-cinq. Jazz arriva à la Pastelaria avec deux minutes d'avance, chaussures compensées, robe verte ajustée. Marcus la repéra immédiatement à la table du fond — brun, sourire facile, chemise dont le col était trop serré pour le climat de Londres. Il se leva, lui serra la main, commanda deux verres de vin blanc sans lui demander son avis.
« Ta sœur m'a dit que tu montais une boîte avec un associé, attaqua-t-il.
— Une appli pour les petits commerces, oui. On fait l'inventaire intelligent, la prévision des ventes, ce genre de choses.
— Ah. La tech. »
Il prononça le mot comme on annonce une allergie. La conversation suivit ce chemin étroit et prévisible — les fonds qu'il gérait, ses vacances à Lisbonne, un concert de jazz au Ronnie Scott's où il avait dit qu'il irait « si elle voulait ». Jazz écoutait, hochait la tête, souriait aux bons moments, et pourtant elle se surprit à jeter des coups d'œil à la porte comme si quelqu'un d'autre allait entrer.
Elle pensait à Tom. À la façon dont, la veille, vexé qu'elle ne lui explique pas où elle allait, il était sorti en claquant la porte sans dire où il allait lui-même. Le col de sa chemise au pressing, peut-être. Un rendez-vous, probablement.
Marcus lui toucha l'avant-bras. Elle sursauta.
« Désolée. Réflexe.
— Pas de souci. Tu es ailleurs. C'est le projet ? Ou celui avec qui tu le portes ? »
Jazz ouvrit la bouche, la referma. Elle commanda un deuxième verre et changea de sujet.
Tom, lui, avait trouvé mieux : il était assis face à la biologiste marine aux cheveux bouclés qui développait des modélisations de courant pour la Thames. Elle était intelligente, drôle, et lui racontait avec passion comment les méduses migraient vers le nord à cause du réchauffement. Il hochait la tête, posait des questions pertinentes, mais à chaque phrase, il pensait à Jazz. À ce qu'elle portait. À ce que ce banquier allait tenter à la fin du verre.
Un trio de méduses lumineuses dans l'estuaire de la Tamise. Il vida son gin tonic. La biologiste lui sourit. Il lui sourit en retour, et il se détesta un peu pour ça.
L'un rentra avant l'autre. Tom atteignit le palier à vingt-trois heures quatorze, tomba sur Jazz assise dans l'escalier, ses chaussures compensées à la main, une expression étrange peinte sur le visage.
« Tu rentres tôt, dit-il.
— Toi aussi.
— Elle s'appelait Sasha. Biologiste marine. Elle m'a parlé de méduses pendant deux heures. »
Jazz esquissa une moue qu'elle voulait neutre. « Et ? C'était bien ?
— Elle voulait me revoir. Toi ? Marcus ?
— Banquier. Divorcé. Propre. Il m'a demandé si je voulais aller à Lisbonne avec lui.
— Et tu lui as dit quoi ?
— J'ai dit que j'avais des engagements professionnels. »
Tom resta silencieux un long moment. Puis il se laissa tomber sur les marches à côté d'elle, assez proche pour qu'elle sente son parfum — eau de Cologne et un soupçon de cigarette. Il avait arrêté de fumer il y a deux ans. Il avait dû recommencer.
« Lisbonne, répéta-t-il. Il t'offre Lisbonne après un verre ?
— Quel prétentieux. »
Elle le dit avec une hargne excessive, et Tom se tourna vers elle, un sourire ambigu aux lèvres.
« Tu es jalouse ?
— Quoi ? Non. Pourquoi serais-je jalouse d'un type qui—
— Pas de lui. De moi. De Sasha et ses méduses.
— Tom, je—
— Parce que moi, je suis jaloux. De Marcus. Du banquier propre. De Lisbonne. »
Jazz se raidit. L'escalier était étroit, la lumière du palier faible. Elle le regarda, et dans la pénombre, quelque chose se fissura — une des règles tacites qu'ils avaient érigées pour survivre.
« Tu ne peux pas être jaloux, répondit-elle lentement. On est partenaires. On a passé un accord.
— L'accord, il me dit de ne pas te mentir.
— Et alors ?
— Alors c'est ce que je fais. Je te dis la vérité. Prends-la comme tu veux. »
Le motier s'arrêta là. Personne ne monta dans sa chambre. Ils restèrent assis sur les marches jusqu'à ce que le décompte lumineux de la cage d'escalier s'éteigne, tous deux immobiles dans l'obscurité, aucun ne voulant être le premier à bouger, comme s'ils craignaient que le moindre geste ne fasse basculer la pile de dominos.
À la fin, ce fut Tom qui parla, la voix étrangement douce : « La preuve de concept pour l'incubateur, c'est demain. On a un pitch à préparer.
— Je sais.
— Tu crois qu'on peut le faire ? Encore une fois ? Maintenant que je t'ai dit ce que je t'ai dit ?
— Je crois qu'on n'a pas le choix. »
Jazz se leva, prit ses chaussures, et il crut qu'elle allait monter sans un mot de plus. Mais elle se retourna au bas de l'escalier.
« Sasha, dit-elle.
— Oui ?
— Appelle-la. Elle a l'air bien. »
Elle gravit les marches sans se retourner.
Seul dans le silence du salon, Tom resta longtemps immobile, le regard planté sur la porte fermée de sa colocataire. Il repensa au profil qu'il avait mis à jour — il mentionnait désormais qu'il était cofondateur d'une startup, qu'il cherchait quelqu'un « avec un esprit vif et un sale caractère ». Il avait écrit ce profil en pensant à Jazz.
Il ouvrit l'application, supprima le compte, désinstalla.
Puis il sortit son ordinateur et commença à retravailler le pitch de démonstration.
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