Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 19: The Cufflink Returned
La poussière s'accumulait en volutes grises sous le canapé, et Jazz jura doucement en frottant le coin de l'aspirateur contre un pied récalcitrant. Leur appartement de Brixton ressemblait à un champ de bataille depuis que l'offre d'Alex avait atterri sur la table basse, deux jours plus tôt, comme une grenade dégoupillée. Elle aurait dû être en train de préparer le pitch de secours qu'ils devaient présenter à un consortium d'incubateurs le lendemain matin, mais ses pensées se refusaient obstinément à s'aligner.
Ses doigts rencontrèrent quelque chose de dur sous le ressort du canapé. Elle tira, et une petite lumière dorée cligna dans la pénombre. Le bouton de manchette de Tom. Celui qu'il cherchait depuis des semaines, qu'il avait passé des heures à décrire à voix haute comme s'il parlait d'un enfant perdu — gravé à ses initiales, un cadeau de sa mère avant qu'elle ne décède. Elle le tenait dans sa paume, pesant à peine, mais soudain impossible à rendre.
Elle le glissa dans la poche de son jean sans réfléchir. Un petit jeu. Elle l'imaginait, sa tête penchée, son sourcil levé quand elle le sortirait au moment le plus inopportun, peut-être pendant qu'il discuterait avec Alex, ou au milieu d'une dispute sur le pivot. Une arme de distraction. Un rappel qu'elle avait encore le pouvoir de le surprendre.
---
Quarante minutes plus tard, elle trouva Tom dans la cuisine, penché sur son ordinateur portable, les mèches brunes en bataille, la mâchoire serrée. Il cliquait frénétiquement entre les graphiques de Wayfinder et leur propre présentation, annotant des marges qui n'existaient plus.
« Tu vas user ton trackpad jusqu'à la moelle, » dit-elle en posant deux tasses de thé sur la table.
Il ne leva pas les yeux. « Priya a publié un nouveau module ce matin. Recherche par proximité affective. Elle appelle ça "des lieux qui vibrent". »
Jazz s'assit en face de lui. « Ça ne vibre pas. C'est un algorithme de sentiment boosté au marketing. »
« Peu importe ce que c'est. Les journalistes vont écrire que c'est révolutionnaire, et nous, on va pitcher un truc qui n'a pas encore de nom demain. » Il ferma l'ordinateur d'un geste sec et la regarda enfin. Ses yeux étaient cernés d'une fatigue qui n'avait rien à voir avec les nuits courtes. « Et Alex attend notre signature avant vendredi soir. »
Le silence entre eux s'épaissit. Jazz n'avait pas mentionné le patent défaut à nouveau depuis sa confession, et Tom n'avait pas posé de questions supplémentaires. Ils étaient dans une trêve armée, faisant semblant de construire un château de sable avant que la marée ne monte.
« On va les convaincre demain, » dit-elle, plus pour elle que pour lui. « Notre force, c'est la communauté. Le contact humain. L'incubateur ne peut pas ignorer ça. »
Tom hocha la tête, mais il avait déjà les yeux ailleurs, sur le dossier ouvert à sa droite. Ses doigts tambourinaient sur le bois, un rythme nerveux qu'elle connaissait par cœur. Il cherchait quelque chose. Il fouilla dans sa sacoche, puis dans son blouson suspendu à la chaise.
« Merde. » Il se leva. « Où est la clé USB avec les données d'utilisation de la phase bêta ? »
« Dans ta poche de pantalon, celle de droite. C'est là que tu l'as mise hier soir, à trois heures du matin, quand tu m'as demandé de te rappeler de la placer— »
« Déjà vérifié. » Il passa les mains dans ses cheveux. « Elle a dû bouger pendant que je nettoyais le— » Il s'arrêta, regarda le sol comme si le parquet allait lui répondre.
Jazz sentit le bouton de manchette dans sa poche, plus lourd qu'il ne l'était. Elle aurait pu lui dire qu'elle l'avait trouvé. Elle aurait pu le sortir maintenant et briser la tension avec une réplique cinglante, le voir sourire malgré tout, ce sourire rare et dévastateur qui la faisait oublier la raison pour laquelle ils étaient censés se détester.
Mais il ne souriait pas. Il avait la posture d'un homme qui prépare sa dernière défense, celle qu'il n'est pas sûr de pouvoir tenir. La clé USB manquante n'était pas le sujet. Le sujet, c'était la peur. Une peur qu'elle reconnaissait — celle d'échouer devant les gens qui croient en vous, de leur montrer que vous n'étiez pas à la hauteur. Celle qui la tenait éveillée depuis des années, depuis les sacrifices silencieux de ses parents.
Elle ne sortit pas le bouton de manchette.
Elle se leva, ouvrit la sacoche de Tom posée contre le mur, et glissa délicatement le bouton dans la poche intérieure, près du passeport qu'il gardait là pour des raisons qu'elle n'avait jamais osé demander. Puis elle se retourna, posa une main sur son épaule.
« La clé est probablement dans le tiroir de ton bureau, troisième à gauche, dans le porte-cartes bleu. Tu l'as mise là vendredi après la réunion avec les mentors. »
Tom la regarda, les sourcils froncés. Il ouvrit la bouche, la referma. Puis il se dirigea vers le bureau, ouvrit le tiroir, et ressortit la clé USB. Il la tint entre deux doigts, l'air presque vexé qu'elle connaisse ses habitudes mieux que lui.
« Comment tu fais pour te souvenir de tout ? »
« Je regarde, » répondit-elle simplement.
Il resta un instant sous le cadre de la porte. Quelque chose vacilla dans son expression — un merci silencieux, peut-être, ou une question qu'il n'osait pas poser. Puis il s'assit à la table, ouvrit son ordinateur, et inséra la clé.
Elle alla préparer le dîner. Du riz frit, comme sa mère le faisait quand les journées étaient trop longues. Elle hachait les légumes en tranches nettes, écoutant Tom murmurer des chiffres à voix basse, sa concentration revenue. C'était presque paisible. Presque.
Au moment où elle posait les bols sur la table, Tom fit un double geste vers sa sacoche, sans doute pour prendre un stylo. Sa main s'arrêta net, et elle vit ses épaules se raidir. Il tira quelque chose de la poche intérieure et le tint à la lumière.
Le bouton de manchette. Il le retourna entre ses doigts, les initiales gravées luisant doucement.
Jazz ne dit rien. Elle se servit du riz en gardant les yeux sur son assiette.
« Tu l'as trouvé, » dit-il, d'une voix qu'elle ne lui connaissait pas. Basse, presque fragile.
« Il était coincé sous le sofa, » dit-elle. « Avec trois pièces de monnaie et un ticket de bus qui date de 2019. »
Tom ne rit pas. Il fixa le bouton un long moment, puis le remit dans sa poche de chemise, contre son cœur. Quand il la regarda enfin, elle vit quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance, mais plus profonde, plus intime. Comme s'il ne savait pas exactement quoi faire du fait qu'elle connaissait déjà la valeur de cet objet.
« Merci, » dit-il. Juste ça.
Elle hocha la tête, mordant dans son riz pour ne pas avoir à parler.
Ils mangèrent en silence, mais pas un silence lourd. Un silence habité, où les mots restaient suspendus entre eux, pas encore prêts à être dits. Et pour la première fois depuis la visite d'Alex, Jazz eut l'impression que ce n'était pas la fin. Qu'il leur restait une chance.
Puis son téléphone vibra sur la table. Le nom d'Alex s'afficha, suivi d'un double message :
*« Décision budgétée. »
*« Peux-je passer à 21h ? Nous devons parler du financement. J'apporte aussi un contact. Il est très pressé de vous rencontrer. Il a entendu parler de votre brevet. »*
Le riz s'arrêta net dans sa gorge. Elle leva les yeux vers Tom, qui lisait déjà les mêmes mots, le visage tendu.
Il remit la fourchette sur la table.
« J'avais oublié qu'on avait un brevet, » dit-il lentement. « Puisque, apparemment, il est invalidé pour défaut de nouveauté. »
Le téléphone vibra une troisième fois.
*« 21h — il n'est pas du genre à attendre. »*
Jazz regarda la pendule. Il était 19h47.
Ils avaient une heure et treize minutes pour découvrir qui était ce mystérieux contact, pourquoi il connaissait l'état exact de leur dépôt de brevet, et comment ils allaient cacher la fissure qu'elle avait elle-même créée aux yeux d'un investisseur qui croyait tout connaître.
Le bouton de manchette, maintenant glissé dans la poche de poitrine de Tom, brillait encore dans la lumière déclinante, mais le réconfort qu'il offrait avait déjà pris la poussière.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.