Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 26: Aftermath
La cuisine sentait encore le curry, mais personne n’avait touché aux plats. Trois cartons de takeaway formaient un triangle froid au centre de la table, leurs couvercles gondolés par la vapeur résiduelle. Jazz les regardait sans les voir, assise sur le rebord de la fenêtre du salon, les genoux remontés contre sa poitrine.
De l’autre côté du mur, Tom et Marcus parlaient à voix basse. Des mots qu’elle ne captait pas entièrement — *backups*, *timbre*, *preuve* — mais dont elle devinait la trajectoire. Le serveur compromis, le délai de 48 heures, la filiale de Miles dans le Delaware. Tout ça ressemblait à un jeu d’échecs où elle n’était plus qu’une pièce déplacée par d’autres mains.
Elle laissa tomber son regard sur la lettre de Priya, posée sur l’accoudoir du canapé. Le papier était fatigué, plié et déplié tant de fois qu’il menaçait de se déchirer aux pliures. Elle la connaissait par cœur, pourtant elle la rouvrit, comme pour vérifier que les mots n’avaient pas changé.
*Ils vous surveillent. À l’intérieur comme à l’extérieur.*
*À l’intérieur comme à l’extérieur.*
Jazz ferma les yeux. Marcus avait trouvé l’origine de l’intrusion : le Wi-Fi du flat. Leur propre réseau. Ça voulait dire que quelqu’un qui avait accès à l’appartement avait ouvert une porte dérobée. Quelqu’un qui était passé par leur cuisine, leur salon, leur salle de bain. Quelqu’un qui pouvait être dans la pièce d’à côté.
Une partie d’elle voulait croire que c’était une coïncidence — un voisin pirateur, une faille aléatoire. Mais Priya n’avait pas écrit ces mots par hasard. Et Miles n’avait pas déposé son brevet par intuition. Le timing était trop propre.
Elle entendit la porte du bureau s’ouvrir. Marcus sortit le premier, les épaules affaissées, tenant son téléphone comme un objet étranger. Il lui jeta un regard bref, presque coupable, puis disparut dans sa chambre. Tom resta dans l’embrasure, les mains enfoncées dans les poches de son sweat.
— On va aller au centre d’incubation demain matin. Marcus pense qu’il peut isoler les logs non corrompus sur la machine locale.
Jazz ne répondit pas. Elle fixait la fenêtre, les toits de Londres assombris par le crépuscule.
— Tu manges quelque chose ? demanda Tom, d’une voix qu’il essayait de rendre neutre.
— Non.
Ça sonna plus sec qu’elle ne l’avait voulu. Mais elle n’avait pas la force de le rattraper. La fatigue était un poids mort dans ses membres, et chaque mot qu’elle prononçait risquait de réveiller ce qu’ils avaient laissé à moitié enterré, là, dans la cuisine, à hurler sur la fausse déclaration de brevet.
Tom fit un pas dans le salon. Il s’arrêta, comme à une frontière invisible.
— Jazz. Il faut qu’on parle de ce qui s’est passé.
— On a parlé, dit-elle. T’as dit que t’avais peur d’échouer sans moi. Ça veut dire quoi, concrètement ? Que tu me considères comme un filet de sécurité ? Quelqu’un que tu utilises quand tu as besoin de performances, mais que tu exclus quand il s’agit de décider ?
— Je n’ai pas dit ça.
— Tu l’as dit autrement.
Elle se leva, posa la lettre de Priya sur la table basse, comme pour la laisser trancher entre eux. Elle passa devant lui sans le regarder, saisit son sac au bout du canapé, puis enfila sa veste.
— Où tu vas ? demanda Tom.
— J’ai besoin d’air.
— De l’air ? Il est vingt-trois heures passées.
— C’est précisément pour ça.
Elle attrapa ses clés. Elle n’avait pas de destination précise, juste l’urgence de ne plus être sous ce toit où chacun de leurs silences devenait un procès.
— Jazz, attends.
Elle se retourna. Tom avait la main tendue vers elle, mais il ne la touchait pas. Il avait cette expression qu’elle avait appris à connaître : celle qu’il prenait quand il essayait de désamorcer — l’ironie, puis la vulnérabilité, dans le mauvais ordre.
— Je suis désolé. Pour le brevet. Pour avoir décidé seul.
— Tu es désolé parce que tu t’es fait prendre, Tom. Pas parce que tu l’as fait.
Il voulut répondre, mais elle ouvrit la porte et sortit dans le couloir, l’enchaînement de la serrure claquant comme une clause de non-responsabilité.
L’air de la rue était vif, un vent d’avril qui charriait l’odeur des platanes et du diesel. Jazz descendit vers le canal en longeant les entrepôts rénovés, le béton encore humide de la pluie. Elle marcha sans but jusqu’à un petit square où elle s’assit sur un banc. Les réverbères éclairaient le gazon d’une lumière jaune, et quelque part, un oiseau de nuit criait contre la ville.
Elle sortit son téléphone. La notification du Mail rappelait la une : *Flatmates & Founders : le jeune duo londonien rattrapé par son mensonge ?* Eleanor avait frappé, et demain à midi, ils devraient répondre. Un brevet faux, une histoire de rivalité entrepreneuriale, une deadline impossible. Ce n’était pas une startup qu’ils géraient là, c’était une tour de Pise.
Son pouce s’arrêta sur l’icône d’email. Elle chercha le contact de Marcus — celui d’en bas, Marcus Chen, l’ingénieur qui travaillait pour eux deux mais ne répondait qu’à Tom. Non. Pas lui. Elle chercha autre chose.
Dans un dossier presque oublié, elle retrouva le mail de Priya Osei, du 3 février : *Si vous lisez ceci, c’est que vous avez trouvé ma lettre. Vous vous demandez peut-être qui je suis.* Elle avait été cofondatrice de Miles, avant de revenir en Angleterre avec des idées neuves — et des cicatrices. Jazz ne savait pas où elle vivait exactement, seulement qu’elle était restée dans les marges de l’écosystème tech londonien.
Elle écrivit un message court, à moitié instinctif. *Priya, nous avons lu votre lettre. Vous aviez raison. L’intrusion venait du flat. Nous avons besoin de comprendre — pas seulement pour notre brevet, mais pour la cofondation elle-même. Vous accepteriez de nous aider ?*
Elle appuya sur envoyer avant d’avoir le temps de regretter. Puis elle resta là, le téléphone vissé dans la paume, le regard sur les lumières d’une péniche qui se berçait lentement au fil de l’eau.
Il y eut une réponse cinq minutes plus tard. Pas un email — un SMS. Un numéro non enregistré. Trois mots seulement.
*Rencontrons-nous demain.*
Jazz sentit un pincement — de soulagement, ou d’inquiétude, elle ne savait pas encore. Elle se leva, remonta vers l’appartement à pas lents, comme pour retarder le prochain échange de regards.
Quand elle rentra, la lumière du salon était éteinte. Mais il y avait un sachet de *bubble tea* sur la table basse, encore tiède. Sa commande habituelle — violacé, perles de tapioca, sucre à moitié. Posé en évidence à côté de la lettre de Priya, comme une trêve fragile.
Elle le regarda longtemps, le cœur partagé entre la colère et quelque chose de plus doux, infiniment plus compliqué. Puis elle le prit dans sa main, le porta à sa bouche.
La saveur était là — sucrée, familière, presque apaisante. Elle laissa le goût s’attarder, les yeux dans le vague.
Dans la chambre d’à côté, elle entendit Tom tousser doucement dans son sommeil. Ou peut-être faire semblant de s’endormir, pour ne pas avoir à croiser son regard une fois de plus.
Elle posa le verre vide sur le rebord de la fenêtre, puis alla s’asseoir face à la lettre de Priya.
*Le doute est un muscle. La confiance se construit dessus.*
Jazz ne savait pas si elle y croyait. Mais pour la première fois depuis des jours, elle ne ferma pas la lettre en la repliant.
Elle la laissa ouverte, face visible, comme une question qu’elle n’était pas prête à poser encore.
Au matin, elle écrirait à Priya pour confirmer l’heure. Et elle déciderait, peut-être, de rester.
Peut-être. Ce mot-là lui ressemblait encore assez pour ne pas le rejeter.
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