Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 3: Cufflink
La première nuit dans le nouveau flat sentait la peinture fraîche, le carton neuf et le désespoir discret des meubles en kit. Jazz avait décrété que la chambre du fond serait la sienne — « parce que j'ai besoin de lumière pour dessiner » — et Tom n'avait pas argumenté. Il regrettait déjà ce silence.
Ils montaient la commode IKEA dans le salon, transformé en champ de bataille de vis, de chevilles et de panneaux de particules. Tom tenait la notice, Jazz tenait le tournevis. Leur coopération durait depuis quatre minutes.
« Non, attends », dit Jazz en posant le tournevis. Elle se pencha par-dessus le panneau central pour regarder le schéma. « La pièce B va dans le slot D, pas le slot C. »
— C'est ce que je viens de dire.
— Non, tu as dit C.
— J'ai dit D. Tu n'écoutes pas parce que tu es trop occupée à me regarder comme si j'allais casser ton jouet.
— C'est ma commode. Mes vêtements. Ma vie.
— Tu as signé le bail aussi. C'est notre commode.
Jazz leva les yeux au ciel et saisit la pièce B. Ses doigts glissèrent sur le bois brut. Elle la retourna, la secoua, puis la retourna encore. Son front se plissa.
« Tom. Il y a un truc bizarre là-dedans. »
Tom s'approcha. Dans le panneau creux, quelque chose cliquetait. Il plongea deux doigts dans l'ouverture et en sortit un bout de métal doré qui brillait sous la lumière crue du plafonnier.
Un bouton de manchette.
« Ah non », murmura-t-il.
Il le posa sur la paume de sa main. Or jaune, initiales gravées : T.M. — Thomas Mercer. Le bouton de manchette de son père. Celui qu'il portait depuis l'enterrement, coincé dans la poche intérieure de sa veste, celui qu'il avait rangé précieusement dans son nécessaire la veille du déménagement avant de le chercher frénétiquement pendant une heure. Finalement, il l'avait glissé dans sa poche, puis dans la boîte de son manteau, puis dans le sac de câbles électriques qu'il avait chargé dans le coffre. Il ne se souvenait pas de l'avoir mis dans une commode IKEA. Il ne se souvenait plus de rien, en fait, à part du visage de son père à l'hôpital, et du poids du métal froid au creux de sa main le jour des funérailles.
« C'est un bouton de manchette », dit Jazz. Pas une question.
— Mon père me l'a donné la veille de sa mort. « Pour les grandes occasions », il avait dit. Je ne l'ai jamais porté. Je le garde. C'est mon truc.
— Ton truc porte-bonheur ?
— Ne te moque pas.
— Je ne me moque pas. Je trouve juste… intéressant que tu aies perdu ton porte-bonheur dans une commode IKEA que nous montons à minuit dans un flat à moitié pourri d'East London.
— Il n'a pas *disparu*. Il est là. En sécurité. Dans ma main.
Il le serra dans son poing. Le métal s'enfonça dans sa paume comme une petite prophétie.
Jazz haussa une épaule et retourna à la notice. « On peut continuer ? J'ai encore deux tiroirs et un programme à coder cette nuit. »
Tom acquiesça. Pendant vingt minutes, ils montèrent la commode en silence. Jazz alignait les panneaux, Tom vissa. Leurs gestes se synchronisaient presque. Presque.
C'est quand ils soulevèrent le dernier tiroir pour le glisser dans le rail que Tom réalisa.
« Où est ma veste ? »
— Quelle veste ?
— Ma veste bleue. Celle que j'avais en arrivant. Je l'ai posée sur le canapé.
Ils regardèrent le canapé. Vide. Le sol. Des cartons. Un manteau par-dessus la chaise de bureau.
« Elle a bougé », dit Jazz. Elle brassa l'air. « Non, attends. Je me souviens. Tu l'as posée sur la rampe de l'escalier en portant les cartons de ta chambre. Elle a dû glisser. »
Tom monta l'escalier quatre à quatre. En haut, la rampe était nue. Il poussa la porte de sa chambre. Cartons empilés, matelas par terre, câbles partout. Pas de veste. Il redescendit, fouilla le salon, la cuisine, la salle de bain.
« Tom », dit Jazz, voix étrangement douce. « Ta veste est là. »
Elle la tenait. Par les épaules. À l'envers, pour secouer quelque chose. Sa poche intérieure était évidée, retournée comme un gant.
« Tu cherches quelque chose ? »
Tom ne répondit pas. Il tendit la main. Jazz lui donna la veste. Il retourna la poche, glissa deux doigts dans le fond. Son cœur chuta.
« Non. Non, non, non. »
— Quoi ?
— L'autre bouton. J'en avais deux. C'était une paire. Mon père… il a donné l'autre à ma sœur le même jour. Elle le garde. Moi, j'ai le sien. On devait le porter ensemble le jour de mon mariage. Elle est morte l'année dernière. Maintenant, je… je les garde tous les deux.
Sa voix cassa sur le dernier mot. Il détourna le regard.
Jazz déglutit. Elle laissa tomber la veste sur le canapé. Ses bras croisés, son regard qui cherchait ailleurs, son poids qui changeait de pied.
« Tom, je suis désolée. Je ne savais pas. »
— Personne ne sait. C'est mon truc. Je suis pragmatique, je ne crois pas aux signes, je ne crois pas aux superstitions. Mais ce bouton, c'est tout ce qu'il me reste d'eux. Et il a *disparu*.
— Il n'a pas disparu. Il a glissé. Il est dans le flat quelque part. On va le trouver.
— On a commencé à monter une commode et il a disparu dans le processus. C'est comme un signe. Je n'aurais pas dû venir ici. Je n'aurais pas dû signer ce bail. Je n'aurais pas dû m'associer avec toi.
C'était sorti trop vite. Il le savait. La bouche de Jazz se pinça.
« Joli », dit-elle. Sa voix avait retrouvé son tranchant. « Donc ton projet, ton rêve, ton business, tout ça dépend d'un bout de métal doré dans une commode suédoise ? »
— Tu ne comprends pas.
— Non, en effet. Moi, quand j'ai peur, je le dis. Je ne le cache pas dans des objets. Je ne me cache pas derrière des talismans.
Ils se toisèrent. La minuterie du vieux chauffe-eau cliqueta dans le mur. Quelque part, la plomberie gémit.
Tom baissa les yeux. Son poing s'ouvrit. Le bouton de manchette de son père brillait encore. Un seul. Le sien. L'autre était parti.
« J'ai besoin de le retrouver. »
— On trouvera demain. Après une nuit de sommeil. Ou pas de sommeil, si tu tiens à ton plan de coder.
— Je ne peux pas coder maintenant.
— Alors je code seule.
Tom la regarda. Elle avait déjà ouvert son ordinateur, sorti sa tablette, aligné des stylos. Ses gestes étaient précis, rapides, presque agressifs. Elle ne le regardait pas. Il ne savait pas ce qui l'énervait le plus : qu'elle s'en fiche ou qu'elle fasse semblant de s'en ficher juste pour le provoquer.
« Jazz. »
Elle continua à taper.
« Jazz, je suis désolé. Ce que j'ai dit, sur le bail, sur l'association. Je ne le pensais pas. Je flippe, c'est tout. »
Ses doigts s'arrêtèrent. Elle tourna la tête. Son regard était plus doux qu'il ne l'avait mérité.
« Je comprends la flippe. Je suis en flippe permanente depuis qu'on a signé. Mais on a un mois. Un mois pour prouver à ce vieux schnock qu'on peut livrer. Et une commode à finir. »
Elle tapota le manuel IKEA.
« Et un bouton de manchette à retrouver. On le cherchera à l'aube, avant le café. Promis. »
Tom hocha la tête. Il glissa le bouton restant dans la poche de son jean, là où il s'était habitué à porter le poids du manque. Puis il saisit le tournevis et se remit au travail.
À 3 h du matin, la commode était montée. À 3 h 12, le code de Tom plantait pour la troisième fois. À 3 h 27, Jazz se leva pour faire un thé et poussa un cri.
« Tom ! »
Il accourut. Elle tenait la bouilloire d'une main, un objet doré de l'autre. Elle le tendit.
Le bouton de manchette. T.M. gravé. Intact.
Où il était ? Jazz hocha la tête vers la poche de sa chemise de nuit.
« Il a dû tomber dans ton col quand tu as enlevé ta veste sur la rampe. Il est resté coincé là. »
Tom le prit. Le métal était encore tiède. Il le serra dans son poing, ferma les yeux. Une seconde. Deux. Quand il les rouvrit, il y avait quelque chose de différent dans son regard.
« Merci. »
— C'est rien. La prochaine fois, fais attention où tu mets ton héritage familial. On a un mois de merde à traverser, je n'ai pas le temps de chercher tes fétiches.
Elle retourna à la bouilloire. Mais sa voix était différente, elle aussi. Moins tranchante. Plus habitée.
Tom remonta dans sa chambre. Il posa les deux boutons de manchette sur la table de nuit en carton. Côte à côte. T.M. et le second, sans initiales, que sa sœur lui avait donné avant de partir.
Il les regarda longtemps.
Dehors, un bus passait. Le flat craqua. Quelque part dans les murs, l'eau coulait — six minutes avant qu'elle ne chauffe, calcula Tom. Il sortit son téléphone et ouvrit le document partagé avec Jazz.
À 3 h 52, il ajouta une ligne : « Réunion interne demain 9h : tester le parcours utilisateur complet, sans pause, jusqu'à ce qu'on trouve le bug. »
Cinq minutes plus tard, Jazz répondit par un message : « Pas de bug. Juste des excuses à faire si le produit est à la hauteur de ta superstition. »
Tom sourit dans le noir. Il était trop fatigué pour l'admettre, mais c'était bien la première fois depuis des semaines qu'il avait envie de se lever le lendemain matin.