Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 34: The Break-In
Le bruit les réveilla à 3 h 17. Pas un bruit fort — un grattement discret, presque poli, comme si quelqu’un cherchait à ne pas déranger. Jazz ouvrit les yeux dans le noir, le cœur déjà cognant contre ses côtes. Tom dormait sur le canapé à côté d’elle, recroquevillé sous une couverture qu’il avait refusé de partager après leur pacte de « non-récidive » mutuellement accepté la veille.
Elle tendit l’oreille. Un craquement. Puis le glissement feutré d’une semelle sur le parquet de l’entrée.
— Tom, souffla-t-elle en le secouant.
Il sursauta, un réflexe de combat dans les épaules, puis vit son visage. Elle lui montra la porte d’un signe de menton. Il acquiesça et se leva sans un mot, en slip, le torse nu, et saisit la lampe torche qu’ils gardaient sous l’évier pour les coupures de courant. Elle attrapa son téléphone et ouvrit l’appareil photo en mode vidéo, le pouce sur l’enregistrement.
Ils avancèrent à pas comptés. Le salon. Rien. La cuisine. Rien. Puis la chambre de Tom — celle qui servait de serveur et de labo — la porte entrouverte.
Coups de sifflet.
Jazz la poussa. L’intérieur était un champ de ruines.
Le rack de serveurs, monté avec amour et bande adhésive trois mois plus tôt, n’était plus qu’une étagère vide. Les câbles pendouillaient comme des intestins sectionnés. Sur le bureau, l’écran de contrôle était noir, mort, son disque interne extrait et emporté. Les disques de sauvegarde externes avaient disparu du tiroir. Le placard où ils rangeaient les disques SSD de secours était ouvert, vide.
Tom resta figé sur le seuil. Sa mâchoire se contracta. Puis il marcha jusqu’au rack, posa une main sur l’étagère, et la secoua lentement, comme pour lui demander de rendre les données.
— Non, murmura-t-il. Non, non, non.
Jazz filmait encore, mécaniquement, l’instinct de preuve prenant le dessus sur l’émotion. Elle zooma sur la fenêtre entrouverte derrière le rack. La serrure avait été forcée — un simple tournevis, par un professionnel pressé. Pas une effraction violente. Un travail chirurgical.
— Ils savaient où c’était, dit-elle. Ils savaient exactement quoi prendre.
Tom fit volte-face, les yeux rouges.
— Northwind. C’est eux. Priya témoigne, on a l’avantage, alors ils s’attaquent à notre seule copie du code.
— L’investisseur anonyme, disons plutôt. Ou Miles. Ou « Anomalous Capital ». L’un ou l’autre ou tous les trois.
— On n’a aucune preuve. Et on n’a plus aucune copie.
Le chiffre tomba entre eux, lourd comme une enclume. La deadline du dépôt de brevet était dans trois jours. Sans le serveur, sans le code complet — avec les nouvelles fonctionnalités de modération IA qu’ils avaient codées la semaine précédente — ils n’avaient rien à déposer. Ils avaient fait voler leur produit, leurs données utilisateur, leur historique. Douze semaines de travail acharné, évaporées dans un sac à dos professionnel que quelqu’un portait ailleurs en cette seconde même.
Jazz coupa l’enregistrement. Elle n’avait pas mal encore. Ça viendrait. L’engourdissement la protégeait, pour l’instant.
Elle s’accroupit près de la fenêtre et examina le rebord. Une empreinte de chaussure — taille 44 probablement, semelle à crampons, un modèle d’entrée de gamme qu’on trouve dans n’importe quel magasin de bricolage. Rien d’exploitable.
— On appelle Maya ? demanda Tom. Elle a peut-être un contact à la police…
— Maya ? Tu veux dire celle qui nous a imposé une signature dans moins de dix heures ? Elle va interpréter ça comme une excuse pour ne pas signer. Elle va menacer de liquider sa part.
— On a une intrusion réelle, une vraie scène de crime…
— Et rien d’autre qu’une flèche du doigt vers un conglomérat obscur. On dirait des paranos. Ou des gens qui montent un faux cambriolage pour fuir leurs engagements.
Tom s’assit sur le lit défait, la tête entre les mains. Jazz le rejoignit et s’accroupit devant lui, la main sur son genou.
— Tom. On est deux. On a nos cerveaux. Et on a encore le matériel de développement chez SparkLab peut-être ?
— Non. On a tout déplacé ici pour économiser le loyer de l’espace de coworking. Tout ce qui nous restait en ligne est sur ce serveur. Même le dépôt git distant était sur le NAS local. Une vraie connerie de ma part. « Plus de sécurité », que je disais. « Pas de cloud pour les données sensibles. » C’est moi. C’est moi qui les ai rendus vulnérables.
Il releva la tête, les traits défaits, vieilli de cinq ans en dix minutes.
— On perd tout. Le dépôt de brevet, le test utilisateur beta jeudi, la confiance des investisseurs. C’est fini. Le fromage tombe des deux côtés.
Jazz voulut dire une phrase réconfortante. Mais les mots bégayèrent dans sa gorge, bloqués par la réalité collante de ce qu’il venait de dire. Ils regardèrent le chaos de la pièce, les tiroirs ouverts, les cartons éventrés. Un silence de champ de bataille après la bataille.
Elle se tourna vers la porte, prête à aller chercher un café — l’instinct de survie primait toujours sur le deuil — quand son pied heurta quelque chose qui sonna creux sous la moquette près du bureau.
Elle s’arrêta. Recommença à frapper du talon. Creux.
Tom la regarda, l’air interrogatif. Elle écarta la moquette d’un pan coincé à la base du mur et découvrit une latte de parquet mal ajustée. Elle la souleva du bout des doigts.
Dessous : un disque dur externe de la marque EvoOne, celui qu’ils utilisaient à leurs débuts, avant de migrer vers le NAS. Un disque qu’elle ne se souvenait pas d’avoir jamais confié à Priya. Mais il était là, scotché sur l’envers du bois, avec un post-it plié autour.
Elle le glissa sous la lumière de son téléphone. L’écriture de Priya.
« Si vous lisez ceci, c’est que le pire est arrivé. Tout le code est là. Sauvegarde complète, à jour d’hier soir. Je savais qu’on fouillait ici. Ne me cherchez pas. Protégez-vous. Et Jazz — tu avais raison. On ne lâche rien. »
Jazz lut le message deux fois, puis leva les yeux vers Tom. Le post-it tremblait dans sa main.
Un rire — court, incrédule, presque un sanglot — lui échappa.
Tom s’accroupit à côté d’elle, lut le message, puis la regarda. Ses yeux, encore rouges, s’étaient rallumés d’une autre lueur.
— Elle l’a fait, souffla-t-il. Elle savait. Elle nous a laissé une clé de secours avant de disparaître.
Jazz serra le disque contre sa poitrine, comme un ours en peluche.
— Ce cambriolage était censé nous tuer. Et au lieu de ça, on a trouvé exactement ce qu’il nous faut.
Elle regarda la fenêtre entrouverte, le vide laissé par le rack, puis le disque dans ses mains. Un double fond. Une deuxième chance qu’ils ne méritaient pas.
— On repart. Et cette fois, on fait mieux que survivre. On gagne.
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