Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 33: The Assembly
La salle de conférence du coworking space sentait le café froid et la tension. Jazz disposa les chaises en rangées imparfaites, son regard glissant vers la porte toutes les trente secondes. Onze heures quinze. La conférence de presse devait commencer dans trois quarts d’heure, et Priya n’était toujours pas là.
Tom s’approcha, deux gobelets en carton à la main. Il lui tendit celui de gauche.
« Elle viendra. »
Jazz saisit le gobelet sans le remercier. Elle avait cessé de compter les nuits blanches, mais celle-ci — la troisième d’affilée — laissait des cernes qu’aucun correcteur ne pourrait maquiller. La veille, ils avaient envoyé l’invitation à quarante-sept journalistes tech sous couvert d’anonymat. Dix-huit avaient confirmé. Pas mal pour une startup qu’on disait moribonde.
« Et si c’était un piège ? »
Tom haussa les épaules. Depuis son mea culpa public, il avait développé ce calme étrange, comme s’il avait déjà touché le fond et que tout le reste ne pouvait que remonter.
« C’en est probablement un. Mais on a choisi notre camp. »
Le téléphone de Jazz vibra. Message de Maya : *« Vous avez jusqu’à 15h. Pas une minute de plus. »*
Elle rangea le téléphone sans répondre. La pression était devenue une seconde peau — le patent à 22h, la signature à 15h, et maintenant cette conférence qu’elle avait imaginée comme un pari insensé.
La porte s’ouvrit. Priya entra, vêtue d’un tailleur gris perle, sa silhouette plus menue que dans le souvenir de Jazz. Derrière elle, un homme en costume sombre portant une mallette métallique. Frère ? Avocat ? Les deux, peut-être.
« Vous êtes prête ? » demanda Jazz.
Priya s’approcha, ses doigts tremblant légèrement lorsqu’elle déposa une clé USB sur la table.
« J’ai tout : les emails, les transferts de fonds intermédiaires, la copie du contrat de bail de mon frère signé par une filiale écran de Northwind. Et le nom dans les métadonnées. » Elle releva les yeux. « Anomalous Capital apparaît neuf fois dans leur messagerie interne, toujours en copie cachée, jamais en expéditeur direct. Ces gens ne sont pas le sommet — ils sont les exécutants. »
Jazz échangea un regard avec Tom. Le nom flottait entre eux depuis des jours comme une malédiction qu’on n’osait pas prononcer.
« Et les images de nous deux ? » demanda Tom. « La vidéo du… »
Priya détourna les yeux. « Je n’ai rien trouvé sur leur serveur principal. Mais si quelqu’un vous surveillait en privé, ce n’est pas chez Northwind que ça se joue. C’est plus haut. Ou plus bas. »
L’homme à la mallette toussa discrètement. Priya fit un pas en arrière.
« On commence dans vingt-cinq minutes », dit-elle. « Je parlerai d’abord. Vous enchaînez avec la démo. Si les journalistes vous posent des questions sur le patent, vous répondez par les données de téléchargement. »
Tom hocha la tête. Jazz eut soudain envie de rire — cette situation était tellement absurde qu’elle basculait dans le surréalisme. Une conférence de presse improvisée, une ex-employée en fuite, un géant qui regardait ailleurs, et un capital-investisseur fantôme qui tirait les ficelles.
Et pourtant ils étaient là. Ensemble. Vivants.
Vingt minutes plus tard, la salle était pleine à craquer. Dix-neuf journalistes, un caméraman de Bloomberg, deux blogueurs tech que Jazz reconnut à leurs badges. Elle compta les visages, chercha des signes de familiarité. Personne de la cérémonie de remise des prix. Pas encore.
Priya se leva, déposa la clé USB dans un lecteur portable branché à l’écran.
« Bonjour. Je m’appelle Priya Sharma, ancienne chef de projet chez Northwind Dynamics. Je suis ici pour témoigner de ce que j’ai vu. »
La salle se tut. Jazz retint son souffle.
« Pendant dix-huit mois, Northwind a systématiquement utilisé des données récupérées illégalement pour anticiper les dépôts de brevets de concurrents. Des dix startups, dont Flatmates & Founders. Ils ont engagé des intermédiaires pour déstabiliser les équipes fondatrices par chantage personnel, menace financière et intimidation numérique. »
Murmures. Quelqu’un leva la main. Priya l’ignora.
« Mon frère a été piégé dans un contrat de travail avec une clause de non-concurrence que Northwind menace d’exécuter — une clause qu’ils ont eux-mêmes falsifiée. J’ai des preuves. »
Elle activa la projection. Les documents défilèrent : emails internes, captures de dashboard VPN, tableaux de transferts montrant le flux d’argent entre Northwind et une série de sociétés-écrans. Jazz vit le nom de Miles apparaître à trois reprises.
Un journaliste du Financial Times se leva.
« Votre témoignage est-il cautionné par une procédure légale ? »
Priya déglutit. « Pas encore. C’est pour ça que je le fais publiquement. »
La demi-heure qui suivit fut un chaos ordonné. Tom présenta la démo, les chiffres de téléchargement qui grimpaient déjà, le code ouvert de leur dernier patch. Jazz répondit aux questions techniques d’une voix qu’elle ne reconnaissait pas. Elle enchaînait les phrases comme on pose des briques, évitant de regarder son téléphone qui vibrait toutes les trente secondes.
Ce n’est qu’à la fin, quand la salle commença à se vider, que Maya entra. Elle portait un manteau beige, un attaché-case en cuir. Son regard balaya la pièce, s’arrêta sur Jazz avec une intensité nouvelle.
« On a un problème. »
Jazz croisa les bras. « Un de plus ? »
Maya ignora la pique. « L’investisseur mystère qui a envoyé le message après la cérémonie. Il a contacté mon cabinet il y a une heure. Il veut acheter les parts de Northwind dans votre capital. »
Tom s’approcha, les sourcils froncés. « Qui c’est ? »
« Il refuse de se présenter. Mais il propose de doubler votre valorisation et de verser immédiatement deux millions en cash. » Maya sortit son téléphone, afficha un email. « Il veut que vous signiez avant 15h. Apparemment, il anticipe la chute de Northwind et veut être premier sur le rachat de leurs actifs. »
Jazz lut l’email en diagonale. Termes précis. Nerveux. Quelqu’un qui connaissait leur dossier par cœur.
« Pourquoi nous ? » demanda-t-elle.
Maya haussa les épaules. « C’est une bonne question. Mais avec la pression du patent à 22h et l’enquête qui démarre, vous n’avez peut-être pas le luxe de la poser. »
Priya s’approcha, le visage pâle. Elle scruta l’email par-dessus l’épaule de Jazz.
« L’adresse d’expéditeur. Elle se termine par @capitale-verte. » Elle fouilla dans sa poche, sortit un vieux téléphone, compara quelque chose. « La filiale qui gère le contrat de mon frère porte le même nom. Ce n’est pas un acquéreur. C’est Anomalous Capital qui essaie de racheter la façade avant que l’enquête ne la détruise. »
La salle se figea. Jazz sentit le sol se dérober sous ses pieds.
Tout convergeait. Le même nom, partout, comme la signature invisible d’un manipulateur qui changeait de costume sans jamais changer de main.
Elle fixa l’écran de Maya. Il était 13h47. Dans soixante-treize minutes, Mara allait exiger une signature. Et si elle signait, elle vendrait peut-être la seule chose qu’ils possédaient encore : le contrôle.
« On annule », dit-elle.
Tom se tourna vers elle, les yeux écarquillés. « Et le patent ? »
« Le patent, on le dépose quand même. Mais on ne signe rien avec Anomalous Capital. Et si Maya refuse de repousser l’échéance, on trouve un autre moyen de valider l’accord. »
Maya sourit, mais son sourire n’atteignit pas ses yeux. « Vous avez moins de deux heures, Jazz. Qu’est-ce que vous comptez faire ? »
Jazz regarda Priya, puis Tom, puis la porte par laquelle les journalistes étaient sortis.
« On va rendre public le nom d’Anomalous Capital. Avant qu’ils aient le temps de racheter leur propre anonymat. »
Elle saisit son téléphone, ouvrit l’application d’enregistrement vidéo du blog de l’entreprise.
« Priya, tu me suis ? »
Priya hésita. Son frère était encore sous la menace d’un contrat falsifié. Mais elle hocha la tête.
Pour l’instant, le seul chemin possible était celui qu’ils venaient de tracer, droit devant eux, sans regarder en arrière.
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