Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 36: The Comeback
L’air sentait la poussière et le carton. Le salon avait été vidé de ses meubles, transformé en salle de réunion de fortune, avec trois chaises pliantes autour d’une table de camping. Les murs nus, marqués par les cadres qu’ils avaient décrochés, semblaient écouter. Jazz avait posé son ordinateur portable sur un cageot retourné, son visage éclairé par la lueur blafarde de l’écran.
Tom fit les cent pas derrière elle, les mains dans les poches, les épaules tendues. Il vérifia l’heure une troisième fois en deux minutes.
— Ils vont venir, murmura Jazz sans lever les yeux.
— Je le sais, dit-il, la voix serrée. C’est juste que… notre appartement est vide. Notre serveur est parti en fumée. Et on va pitcher comme si de rien n’était.
Jazz se leva, poussa son ordinateur vers lui. Sur l’écran, une présentation simple, épurée : *Écosystème — Reconstruit de zéro, plus fort qu’avant.*
— On a un backup caché sous le plancher, un code qui tourne, et une histoire qui mérite d’être racontée. On n’est pas en faillite, Tom. On est en résurrection.
Un coup timide à la porte. Le premier investisseur.
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Les heures défilèrent comme un torrent. Chaque pitch durait à peine quinze minutes, mais Jazz avait l’impression que chaque seconde pesait une tonne. Elle racontait l’histoire de l’assaut silencieux, du code volé, de la lettre cachée de Priya. Elle montrait les graphiques de téléchargements explosifs après la conférence de presse. Elle parlait avec les mains, avec le cœur, avec la fureur tranquille de ceux qui n’ont plus rien à perdre.
Tom prenait le relais pour la partie technique, décrivant le nouvel environnement construit en moins de quarante-huit heures sur une machine personnelle, fonctionnant en autarcie avec une précision chirurgicale. Mais c’est quand il raconta comment ils avaient trouvé le backup sous le sol, la lettre de Priya encore humide de ses larmes, qu’on entendit une mouche voler dans la pièce.
À la quatrième salve d’investisseurs, une femme aux cheveux gris coupés court, directrice d’un fonds d’innovation sociale, prit la parole :
— Vous avez perdu votre infrastructure. Vos outils. Votre sécurité. Et vous êtes là, dans un studio vide qui sent le renfermé, pour nous vendre la version la plus précaire de votre produit. Pourquoi devrais-je vous confier mon argent ?
Jazz croisa son regard. Pas de mensonge. Pas de posture.
— Parce que nous avons perdu un serveur. Pas notre vision. La preuve : nous avons reconstruit, plus vite que prévu, avec des moyens que la plupart des startups n’auraient jamais eus. Et parce que notre produit est déjà utilisé par des milliers de personnes qui ne savent pas à quel point nous venons de frôler le désastre. Ce que vous investissez, c’est pas dans des machines. C’est dans nous deux, dans notre capacité à nous relever quand quelqu’un essaie de nous détruire.
La femme resta silencieuse. Ses collègues échangèrent un regard. Puis un sourire naquit étirant ses lèvres sèches.
— Dans ce cas, je fais un premier engagement. Quatre cent mille euros.
Tom manqua de s’étrangler avec sa propre salive. Jazz serra les poings sous la table, les ongles plantés dans ses paumes pour ne pas crier.
— Et nous, ajouta un homme plus jeune, du fond de la pièce. Deux cent cinquante mille. Mais à une condition : que vous nous racontiez cette histoire au dîner. En entier.
Des rires. Des poignées de main. Des promesses de diligence raisonnable accélérée. En moins de trois heures, ils avaient levé sept cent cinquante mille euros en engagements fermes. Le reste du tour de table, disait-on, se bouclerait dans les prochaines semaines. Maya pouvait attendre.
Mais le plus dur était ailleurs.
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Alors que le dernier investisseur franchissait le seuil, le soleil couchant inondait le salon d’une lumière orange et poussiéreuse. Jazz se laissa tomber sur une chaise, le souffle court, un sourire immense fendant son visage. Elle attrapa la bouteille d’eau posée sur le cageot, en but une gorgée, puis tendit la bouteille à Tom, sans le regarder.
— On l’a fait. Ils ont dit oui. On a une entreprise, Tom.
Il ne prit pas la bouteille. Il ne bougea pas. Debout face à la fenêtre, il regardait la ville s’étendre, l’horizon cuivré, leur aventure qui prenait soudain une dimension nouvelle. Et Jazz comprit, avant même qu’il ne parle, que quelque chose d’autre était en train de naître.
Tom se retourna. Son regard avait changé. Ce n’était plus celui du rival, ni du cofondateur, ni de l’ami de fortune. C’était celui d’un homme qui allait dire une vérité longtemps contenue.
— Jazz… Je sais que c’est le pire moment. On vient de gagner. On a une chance de tout construire. Mais je crois que j’ai passé toutes ces années à me cacher derrière nos disputes, à me cacher derrière la guerre des brevets, à me convaincre que la compétition, c’était plus simple que l’évidence.
Il fit un pas. Sa voix trembla, presque imperceptiblement.
— Tu es la personne que je détestais parce que je ne savais pas comment t’avouer que je… que j’avais envie de te parler, pas de te combattre.
Le silence se fit plus lourd que tous les pitchs de la journée. Jazz se leva, chercha les mots, ne les trouva pas.
— Tom…
— Je sais, dit-il, la coupant doucement. Ne réponds pas tout de suite. Mais je ne peux plus continuer à diriger une boîte avec toi, planifier notre futur, dormir à trois mètres de toi chaque nuit, et faire comme si je ne voyais pas ce que je vois depuis le premier jour.
Il s’approcha encore. Leurs haltères se touchaient presque. La lumière orange dansait sur la poussière soulevée par leurs pas.
— On peut en parler demain, murmura-t-il. Ou dans dix ans. Mais cette fois, je ne te laisserai pas me voler le dernier mot dans une dispute. Parce que la dernière chose que je veux dire dans cet appartement, ce n’est pas une remarque acide.
Il baissa les yeux, puis les releva, plein d’une intensité nouvelle.
— C’est que je suis tombé amoureux de toi, Jazz. Et ça fait beaucoup trop longtemps que j’attends pour le dire tout haut.
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