Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 37: The Leap
Il se mit à genoux sans cérémonie, au milieu du salon vide dont les échos absorbaient chaque mot. Le plancher nu sentait encore la poussière et le déplacement, ce mélange aigre-doux des lieux qu’on quitte.
Jazz le regarda, les bras croisés, un sourire naissant hésitant entre deux rides. « Tom… tu as perdu une lentille ou quoi ? »
« Non. » Il fouilla la poche intérieure de sa veste, en sortit un objet minuscule qu’il tint entre le pouce et l’index. Un bouton de manchette en argent, gravé d’un motif géométrique discret. Pas une bague. Pas un diamant. Un bouton de manchette.
« Je sais que c’est pas une demande en mariage, précisa-t-il, la voix plus basse qu’à l’ordinaire. C’est une demande. Point. »
Jazz décroisa les bras, lentement, comme on approche la main d’un animal sauvage.
« Ça fait des années que je suis un idiot, commença Tom. Depuis la fac, en fait. Je t’ai détestée parce que tu étais meilleure que moi dans chaque projet qu’on partageait. Et détester quelqu’un d’aussi brillant, c’était plus facile que d’admettre que j’avais envie d’être à ses côtés. Pas pour la gagner. Pour la regarder travailler. »
Il marqua une pause, légèrement essoufflé, comme s’il avait couru depuis le début de la phrase.
« Et puis on a monté cette boîte, et je me suis dit : parfait, on va être partenaires. C’est propre. C’est net. Sauf que c’est jamais net avec toi, Jazz. C’est jamais propre. »
Elle s’accroupit à sa hauteur, face à lui. Leurs genoux se frôlèrent presque.
« Je sais pas ce que tu veux que je te dise, Tom. Que je ressens la même chose ? Parce que c’est vrai. Et c’est exactement pour ça que c’est une très mauvaise idée. »
« Je sais. »
« On a deux heures avant que Maya signe notre perte. On a zéro bureau. On a un serveur reconstruit sur une machine que je devrais probablement jeter par la fenêtre. Et toi tu es là, à genoux sur un plancher qui appartient plus à personne, avec un bouton de manchette. »
« Le tien, en fait. » Il le retourna. Au dos, une fine gravure : *J.O. 2021*. « Tu l’as perdu le soir du premier pitch, celui chez Northwind. Je l’ai gardé. Je te l’aurais rendu le lendemain, mais j’ai eu peur que tu me prennes pour un psychopathe. Et puis plus le temps passait, plus c’était bizarre de te le rendre. Alors je l’ai gardé. »
Jazz tendit la main. Il y déposa le bouton. Elle le referma dans son poing, les jointures blanchies.
« Tom. » Sa voix était douce, presque un murmure. « Je t’ai détesté aussi. Mais c’était plus simple. Parce que si je t’aimais, il fallait que tout marche. Et on n’a jamais eu le droit que tout marche, toi et moi. »
Il se releva, l’aida à se redresser. Ils restèrent debout, face à face, au centre d’une pièce qui avait abrité leurs nuits blanches, leurs disputes, leurs victoires volées à la dernière minute, leurs peurs partagées à voix basse quand ils pensaient que l’autre dormait.
« Je te propose un truc, dit Tom. On ne s’interdit rien. On ne se promet rien de fou non plus. On prend un café en dehors des heures de boulot. On se parle de nos vies à nous, pas de la roadmap. Et si ça casse la boîte, on assumera. Mais j’ai pas envie de passer encore dix ans à faire semblant que t’es juste ma cofondatrice, Jazz. »
Elle laissa échapper un rire, bref, libérateur.
« Un café. Tu crois qu’on survivra à un café, tous les deux ? »
« J’ai survécu à une soirée entière à te regarder dessiner des wireframes en mâchant un stylo, je crois que je peux supporter un cappuccino. »
Elle baissa les yeux sur le bouton de manchette, le fit rouler entre ses doigts. « Il est joli. Tu l’as volé. »
« Emprunté. Je préciserai “emprunté” pour la version officielle des faits. »
« Je vais pas te le rendre tout de suite, prévint-elle. Je vais le garder. Comme toi tu l’as gardé. On verra ce que ça devient. »
Il sourit, un vrai sourire, pas celui qu’il réservait aux investisseurs.
« Ça, c’est le meilleur oui que tu m’aies jamais dit. »
« C’est pas un oui, Tom. C’est un “on prend un café et on arrête de faire comme si”. »
« C’est déjà beaucoup plus que ce que j’espérais depuis 2019. »
Elle tourna le bouton dans sa paume, puis le glissa dans la poche de sa chemise. « Allez. On a une boîte à sauver. Et après, on verra pour le café. »
Il acquiesça, mais ne bougea pas tout de suite. Il regarda le salon vidé de ses meubles, les marques laissées par le canapé sur le parquet, le renfoncement où trônait le tableau blanc désormais emballé dans un carton.
« Tu te rends compte, dit-il. On a construit tout ça dans cette pièce. Les nuits à coder, les crises de larmes, les victoires. Et maintenant on a un chèque de sept cent cinquante mille euros et aucun endroit où poser nos ordis. »
« On a un chèque *conditionnel*, corrigea-t-elle. La due diligence peut encore tout faire capoter. Et Maya court toujours. »
« Parlons-en, justement. » Il sortit son téléphone, vérifia l’heure. « Il nous reste moins de deux heures. Tu penses toujours à exposer Anomalous Capital publiquement ? »
Jazz inspira profondément. Elle jeta un regard circulaire à la pièce vide, comme si les murs pouvaient lui souffler la réponse.
« C’est le seul coup qu’on a. La seule chose qui peut forcer Maya à reculer. Si elle sait que l’acheteur anonyme est lié à Anomalous, elle paniquera. Elle a pas envie de signer avec un fonds qui va se faire éclabousser par une enquête publique. »
« Et si elle signe quand même ? »
« Elle signera pas. Pas si elle veut garder sa réputation. Maya, c’est une survivante. Elle choisit toujours le camp qui peut gagner. Dès qu’elle saura que le camp Anomalous est fragile, elle changera de côté. »
Tom rangea son téléphone, hocha la tête. « On a besoin de preuves. Pas juste le nom. Le nom tout seul, c’est une rumeur. Faut qu’on montre le lien entre l’investisseur contacté par Maya et Anomalous Capital. »
« Priya nous a donné une piste. Mais Priya est déjà en première ligne avec son frère. Je peux pas lui demander encore plus. »
« Alors on cherche par nous-mêmes. On a la machine de secours, les backups de Northwind que Priya nous a laissés. Y a peut-être des traces. Des schémas de financement, des e-mails, des transferts. »
Jazz consulta sa montre. « On a deux heures. Et zéro wifi fixe. »
« On a le hotspot de mon téléphone et une détermination qui a survécu à un cambriolage, à un serveur volé et à un aveu public de mensonge. Je crois qu’on peut faire beaucoup en deux heures. »
Elle esquissa un sourire, presque malgré elle. « C’est pour ça que je t’ai pris comme associé. Tu sais jamais quand c’est fini. »
« Je sais pas quand c’est fini parce que toi tu me dis jamais que c’est fini. On est une équipe, Jazz. »
Le mot résonna plus fort qu’un “on s’aime” dans cette pièce nue. Elle le sentit, et elle vit qu’il l’avait senti aussi. Une promesse différente, plus âpre, plus vraie.
Elle ouvrit son propre téléphone, fit défiler ses notes. « Le backup de Priya contient un dossier nommé “Invest”. J’ai pas eu le temps de regarder en détail. Il y a peut-être des historiques de transactions. Je vais creuser. »
« Et moi je vais vérifier les registres d’entreprises. Anomalous Capital est enregistré à Singapour, mais les vraies boîtes laissent toujours une trace. Une adresse, un directeur fantôme, une société écran qui traverse trop de juridictions. »
Ils s’assirent au sol, dos contre le mur, leurs ordinateurs portables sur les genoux. Le silence retomba, mais un silence différent. Pas celui de la tension ou de la peur. Celui de deux personnes qui travaillent ensemble sans avoir besoin de parler.
Au bout de dix minutes, Tom leva les yeux. « Jazz. »
« Mmh ? »
« Le bouton de manchette. Tu peux le porter ? Pas maintenant, je veux dire. Mais un jour. Genre quand on aura un vrai bureau. »
Elle le regarda, le visage éclairé par l’écran, les yeux plus doux qu’il ne les avait jamais vus dans le cadre professionnel.
« Quand on aura un vrai bureau, Tom, je te porterai une paire complète. Mais seulement si on a encore une boîte à fêter. »
« Marché conclu. »
Ils replongèrent dans leurs écrans. Dehors, la lumière de Londres commençait doucement à changer, le soleil d’après-midi glissant sur les toits voisins. Dans deux heures, le sort de leur entreprise se jouerait. Dans deux heures, Maya signerait ou non. Mais dans cette pièce vide, au milieu des cartons et des marques de meubles disparus, quelque chose d’autre s’était posé sans bruit. Pas une conquête. Pas une victoire. Juste la promesse discrète de deux personnes qui avaient cessé de se battre contre elles-mêmes pour enfin se battre ensemble.
Le bouton de manchette, dans la poche de Jazz, était encore tiède de sa main à lui. Elle y posa deux doigts, sans qu’il le voie, et sourit en silence.
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