Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 8: Flat Viewing
Le premier coup de sonnette les surprit en pleine dispute silencieuse à propos de l’orientation de la table basse. Jazz tenait un coin, Tom l’autre, et leurs regards échangeaient des jurons muets quand le carillon retentit dans l’entrée exiguë.
« Il est en avance », souffla Jazz en lâchant le meuble.
« Vingt minutes. C’est soit un bon signe, soit un piège. »
Ils se figèrent. Le désordre était contenu – croquis rangés, vaisselle lavée, câbles dissimulés derrière le canapé. Mais la table basse, penchée comme un chien boiteux, trahissait leur tentative de réaménagement avortée. Jazz poussa Tom d’un coup de coude.
« Pose-la, on s’en fiche, la table. Va ouvrir. Et souris. »
« Je souris toujours. »
« Non. Tu grimaces. C’est différent. »
Tom traversa le séjour en lissant sa chemise – la seule propre, repassée à la vapeur de la bouilloire à six heures du matin. Jazz l’entendit déverrouiller la porte et adopter un ton chaleureux qu’elle ne lui connaissait pas.
« Alex, bienvenue ! On est ravis que vous ayez pu venir. »
La voix qui répondit était claire, posée, avec une pointe d’accent américain traînant sur les voyelles.
« Ravi de vous rencontrer en vrai, Tom. Marcus m’a dit beaucoup de bien de vous deux. Et de votre… espace de travail inhabituel. »
Jazz s’essuya les paumes sur son jean et avança dans l’entrée. L’homme qui se tenait sur le seuil avait des cheveux châtains coupés court, des lunettes fines, et un manteau en laine visiblement coûteux. Il était – il fallait se le dire – remarquablement beau. Pas de la beauté ostentatoire, mais de celle qui semble ignorer d’elle-même, ce qui la rendait pire.
Elle tendit la main.
« Jazz Okafor. Enchantée. »
Alex la serra avec une fermeté professionnelle, mais son regard s’attarda une seconde de trop sur elle.
« Jazz. Marcus m’a dit que vous étiez la créative de la paire. On voit que l’espace porte votre empreinte. »
Jazz cligna des yeux. Le flat était – depuis trois jours seulement – une zone de guerre froide structurée par une ligne de masking tape. L’empreinte créative se limitait à ses croquis épinglés au-dessus du frigo. Mais elle hocha la tête.
« Merci. On fait avec ce qu’on a. Café ? »
« Volontiers. »
Tandis qu’elle remplissait la bouilloire, elle observa Tom qui guidait Alex vers le canapé, parlant vite, trop vite, débitant les métriques comme s’il récitait une prière. La tension dans ses épaules aurait pu soulever la table basse à elle seule.
« Alors, le système de capture en navigateur. Expliquez-moi ça simplement », demanda Alex en s’asseyant, un genou croisé par-dessus l’autre, à l’aise comme s’il possédait l’endroit.
Tom s’installa en face de lui et commença sa démonstration. Il décrivit le déclencheur JavaScript, l’extension navigateur, la capture en contexte de l’utilisateur – là où les scrapers traditionnels échouaient. Jazz versa le café et tendit une tasse à Alex, qui la reçut avec un sourire.
« Vous codez tous les deux ? »
« Tom est l’architecte technique, rectifia Jazz en s’asseyant sur l’accoudoir du canapé. Je conçois l’expérience utilisateur. On est complémentaires. »
« Complémentaires et rivaux, d’après Marcus. »
Tom rit – un son un peu trop aigu.
« L’université, c’était il y a longtemps. On a évolué. On collabore. »
Jazz perçut le sous-entendu. L’histoire officielle, celle qu’ils avaient rodée lors d’un appel préparatoire la veille, effaçait les années d’animosité au profit d’une rivalité saine, thermidor d’une amitié professionnelle. Alex hocha la tête, avala une gorgée de café, puis posa la tasse avec soin.
« Parlons pricing. Votre modèle gratuit avec premium à neuf livres par mois. Justifiez-moi ce chiffre. »
Tom ouvrit la bouche. Jazz la ferma. Un silence.
« C’est basé sur une analyse concurrentielle », commença Tom, mais Jazz l’interrompit – trop vite, elle le sentit au tic de sa mâchoire.
« En fait, on envisage de réviser cette structure. Le marché que l’on vise, les étudiants comme les premiers, a des attentes différentes. Neuf livres, c’est un plancher pour tester l’appétence, mais on a identifié un modèle à paliers plus prometteur pour le second semestre. »
Alex arqua un sourcil.
« C’est intéressant. Un pivot de pricing avant même le lancement, c’est courageux. »
« Le courage, c’est notre marque de fabrique », lança Jazz en souriant, mais Tom lui décocha un regard qui signifiait clairement *qu’est-ce que tu fais ?*.
Le problème était simple. Le prix de neuf livres était la seule chose qu’ils avaient réellement testée – sur trois cents utilisateurs fictifs payés cinq livres l’heure pour des réponses en ligne. La vente à ce tarif était supposée financer les premiers développements informatiques. La suggestion d’une révision n’était pas un plan, c’était une devinette.
Alex enchaîna sur les coûts d’acquisition, le taux de rétention projeté, le plan produit post-levée. Tom répondait avec une précision mécanique, mais chaque fois qu’il formulait une métrique, Jazz le voyait convertir mentalement les chiffres en autre chose – en dollars, en semaines de survie, en mois de loyer.
À un moment, Alex se leva pour examiner une de ses esquisses épinglees – celle du système de capture, annotée dans la marge. Il se tourna vers Tom avec un sourire.
« C’est vous qui avez dessiné ça ? »
« Jazz. Elle est douée pour rendre simple ce qui est complexe. »
Alex la regarda, puis Tom, puis de nouveau elle.
« Vous êtes une bonne équipe. La tension est là, mais elle semble productive. »
Jazz sentit un pincement sous ses côtes. Pas une remarque professionnelle. Pas vraiment. L’admiration affichée par Alex était légitime, mais le regard qu’il posait sur Tom n’était pas seulement celui d’un investisseur curieux.
*Tu es en train d’imaginer des choses*, se dit-elle. Mais elle n’en était pas convaincue.
La visite se poursuivit. Alex posa des questions précises sur le prototypage, la date de lancement, le risque de « big tech » – il utilisait le terme anglais avec une aisance qui trahissait des années de deals dans la Silicon Valley. Tom répondait avec une fluidité croissante, aidé par la dérive des échanges vers des sujets qu’il maîtrisait mieux : l’infrastructure, les choix techniques, la scalabilité.
Jazz aurait dû se sentir rassurée. Au lieu de cela, elle observait Alex pencher légèrement la tête quand Tom parlait, rire – un rire chaleureux – à une blague technique qu’elle n’avait pas trouvée drôle, poser une main sur l’épaule de Tom en se levant pour inspecter la fenêtre.
La fenêtre. Elle y jeta un coup d’œil. Sur le rebord, son carnet ouvert à la page de la veille – le croquis d’une porte, d’une fenêtre, d’une ouverture vers l’extérieur. Elle le referma d’un geste faussement désinvolte.
« D’accord, votre flat est à l’image de votre projet », conclut Alex en remettant son manteau après une heure dix de conversation. « Compact, chargé d’énergie, avec des angles morts à verrouiller avant le passage à l’échelle. »
Jazz rit poliment.
« On prend ça comme un compliment. »
« Vous devriez. » Il tendit la main à Tom, puis à elle. La sienne était chaude, ferme. « Je vais en parler à Marcus. On vous revient sous quarante-huit heures avec une proposition. »
La porte se referma. Le silence de l’entrée revint comme un poids.
Tom souffla – une exhalation qui semblait porter toute la tension de la matinée.
« On l’a fait. Je crois qu’on l’a fait. »
Jazz acquiesça, mais son esprit s’était arrêté sur la clé d’un détail. L’histoire de Marcus disait qu’Alex venait seul pour « une évaluation préliminaire de confiance ». Pourtant, elle avait vu, dans sa poche intérieure au moment où il avait sorti son carnet, une carte de visite. Et sur cette carte, au-dessous du nom de la société d’investissement, une ligne qu’elle avait eu le temps de lire :
*Bellwether Whitmore Associates.*
Un seul nom sur la ligne du dessous, sans titre, sans indication de rôle. *P. Patel – Analyste juridique.*
P. Patel. Elle ne trouvait aucun Patel dans les registres publics de la société d’investissement qu’elle avait vérifiés la veille.
« Tom », dit-elle lentement, « quand Alex t’a complimenté sur l’architecture de ton code, tu lui as répondu que tu avais développé l’algorithme de capture entièrement seul, à partir de zéro. C’est bien ça ? »
« Oui. C’est la vérité. »
« Non. Tu l’as écrit la nuit dernière sur la base de nos croquis communs. On a conçu la logique métier ensemble. »
Tom fronça les sourcils.
« Je n’ai pas menti. Le code est le mien. »
« La conception, non. Et ça, couplé au fait que la demande de brevet porte sur une variante incomplète – » Elle s’arrêta. Le croisement des deux omissions formait une constellation dangereuse. Si Alex découvrait – quand Alex découvrirait – que le développement s’était fait en collaboration et que le brevet, en plus, était partiellement falsifié, l’investment s’évaporerait. Et si l’analyste était un chien de garde juridique envoyé par Bellwether pour creuser, la perfidie serait révélée avant même la proposition.
« Jazz, tu es en train de surinterpréter », dit Tom avec une irritation déjà teintée de panique. « Alex a aimé notre projet. Il l’a dit. On a une chance. »
« On a un problème », corrigea-t-elle. Elle prit son carnet, déchira la page du croquis de la fenêtre, et la plia soigneusement avant de la glisser dans sa poche. « Et ce problème porte un nom qui ne figure nulle part dans les registres de Bellwether. »
Elle ne savait pas encore ce que cela signifiait. Mais elle savait que la visite qui semblait avoir tourné en leur faveur venait d’ouvrir une fissure bien plus profonde que la ligne en masking tape sur le sol.