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Colocataires et Fondateurs

Lire le chapitre 9: The Ghost

La pluie londonienne tambourinait contre les fenêtres quand Jazz trébucha sur le tas de courrier. Une pile hétéroclite s'était accumulée derrière la porte d'entrée, coincée entre le porte-parapluies et le mur, là où ni l'un ni l'autre n'avait pris la peine de regarder depuis leur emménagement précipité.

Elle se baissa, les doigts effleurant des enveloppes jaunies par l'humidité. La plupart étaient des publicités, des offres de crédit pré-approuvé, des catalogues. Mais au milieu de ce fatras, une enveloppe kraft plus épaisse attira son regard. Son nom était inscrit en lettres capitales propres : P. PATEL.

— Tom ? appela-t-elle en se relevant, le courrier serré contre sa poitrine. Tu savais qu'il y avait quelqu'un d'autre qui vivait ici avant nous ?

Tom émergea de la cuisine, une tasse de thé à la main, les cheveux encore en désordre de sa session de codage nocturne. Il haussa les épaules.

— L'agence m'a dit que le précédent locataire était parti précipitamment. Raisons familiales, ou quelque chose comme ça.

— Raisons familiales, répéta Jazz, sceptique. Et elle a laissé tout son courrier derrière elle ?

— On n'est pas exactement les locataires modèles non plus. Tu as vu l'état de la salle de bains quand on est arrivés.

Jazz ignora la pique. Elle retourna l'enveloppe kraft entre ses doigts. Elle était timbrée, datée de quatre mois avant leur emménagement. Le cachet postal indiquait une provenance de Birmingham. Le courrier n'avait jamais été ouvert.

— Il y en a d'autres, dit-elle en fouillant dans la pile. Beaucoup d'autres. Regarde.

Elle étala les enveloppes sur la table basse, les triant par date. La plus ancienne remontait à huit mois. La plus récente, deux semaines avant leur prise de possession du bail. Toutes adressées à P. Patel, avec des variantes : certaines à Priya Patel, d'autres juste P. Patel, une ou deux à Mme Patel.

— C'est bizarre, dit Tom en s'approchant. Personne ne laisse huit mois de courrier sans le faire suivre. Surtout pas à Londres.

— Peut-être qu'elle est morte, dit Jazz sans réfléchir, puis elle grimaça. Désolée, c'était morbide.

— Non, c'est une possibilité. Ou elle a fui quelque chose.

— Ou quelqu'un.

Ils échangèrent un regard. La tension habituelle entre eux s'était dissipée, remplacée par une curiosité partagée. Jazz réalisa que c'était la première conversation qu'ils avaient depuis des jours qui ne concernait pas le code, les brevets, ou le mensonge qu'ils traînaient comme un boulet.

— On devrait les retourner à l'expéditeur, dit-elle finalement. C'est la chose correcte à faire.

— Ou on pourrait essayer de la retrouver. Le propriétaire doit avoir une adresse de contact.

— Le propriétaire ? Tu veux dire ce fantôme qui n'a jamais répondu à aucun de nos appels pour le radiateur du salon ?

Tom soupira.

— L'agence, alors. Ils nous ont bien donné les clés.

Jazz acquiesça, mais une partie d'elle hésitait. Il y avait quelque chose de troublant dans ces lettres fantômes, cette vie interrompue qui continuait d'arriver à une adresse où plus personne ne l'attendait. Elle pensa à ses propres secrets, à la variante technique qu'elle avait cachée du dossier de brevet, au dessin de fenêtre ouverte qu'elle avait déchiré et glissé dans sa poche. Qu'est-ce que quelqu'un trouverait dans son courrier si elle disparaissait demain ?

— Je vais appeler l'agence, dit Tom, brisant son silence. Autant régler ça maintenant.

Il composa le numéro, et Jazz l'écouta en faire une version unilatérale de la conversation, ponctuée de "Oui", "Non, je comprends" et d'un "Vous êtes sûr ?" prolongé qui la fit se pencher et froncer les sourcils.

Tom raccrocha, l'air perplexe.

— Alors ?

— L'agence dit que la locataire précédente n'a jamais réclamé sa caution. Elle a juste... arrêté de payer, un mois après la fin de son bail. Elle avait donné un préavis de deux mois, mais n'est jamais venue récupérer son dépôt de garantie.

— Combien ?

— Mille deux cents livres.

Jazz siffla doucement.

— Personne n'abandonne mille deux cents livres. Sauf si...

— Sauf si elle ne pouvait pas revenir. Ou ne voulait pas.

La pluie redoubla, martelant les fenêtres avec une violence nouvelle. Jazz regarda les lettres étalées sur la table, leurs enveloppes fatiguées, leurs timbres défraîchis. Elle en prit une au hasard, l'ouvrit sans réfléchir, et sortit une feuille de papier pliée.

— Tu ne peux pas faire ça, protesta Tom.

— C'est déjà fait.

La lettre venait d'une banque. Un relevé de compte, daté de six mois auparavant. Le solde affiché faisait lever un sourcil à Jazz.

— Tom. Regarde.

Il s'approcha, lut par-dessus son épaule. Le solde était de 47 000 livres sterling.

— Elle est partie avec presque cinquante mille livres sur son compte ? dit-il. Et elle n'a jamais fait suivre son courrier ?

— Ou elle ne pouvait pas y accéder.

Jazz reposa la lettre, une théorie commençant à germer dans son esprit. Une femme, seule, qui disparaît sans réclamer sa caution ni faire suivre son courrier. Une femme dont les relevés bancaires arrivent sans être ouverts depuis huit mois.

— On devrait appeler la police, dit-elle. Juste pour vérifier.

— Et leur dire quoi ? Que notre prédécesseur ne consulte pas son courrier ? Ce n'est pas un crime.

— Non, mais c'est peut-être une disparition. Tu ne trouves pas ça étrange ?

Tom passa une main dans ses cheveux, visiblement mal à l'aise.

— Écoute, je comprends ton inquiétude. Mais on a un investisseur qui vient de nous donner quarante-huit heures, un faux dossier de brevet à maintenir, et une démo à peaufiner. On n'a pas le temps de jouer aux détectives.

— C'est exactement pour ça qu'on devrait le faire. Un problème de plus ne changera rien à notre charge mentale.

— Jazz...

— Juste un appel. Une vérification. On peut bien prendre trente minutes pour s'assurer qu'on n'habite pas dans un appartement où quelqu'un a été assassiné.

Tom la dévisagea.

— Tu regardes trop de true crime.

— Tu préfères qu'on découvre un corps dans le mur quand on rénovera la salle de bains ?

Il leva les mains en signe de reddition.

— D'accord. Un appel. C'est tout.

L'appel à la police s'avéra aussi frustrant que prévisible. À moins de preuve d'un acte criminel, une personne adulte avait le droit de disparaître sans explication. L'agent qui leur parla suggéra poliment que Mme Patel avait peut-être simplement déménagé à l'étranger, ou changé de situation.

— Vous devriez renvoyer le courrier à l'expéditeur, conclut-il. Ce n'est pas votre responsabilité.

Jazz raccrocha, insatisfaite. Sur la table, les enveloppes semblaient la narguer. Quelque chose clochait, elle le sentait.

— Elle avait peut-être des dettes, dit Tom, comme pour se convaincre. Ils ont peut-être saisi son compte.

— Le relevé date de six mois. Il montre quarante-sept mille livres. Pas exactement le profil d'une femme endettée.

— Alors elle a gagné au loto et a décidé de tout laisser derrière elle.

— Au loto ? À Birmingham ? Pourquoi elle vivrait à Londres dans un studio pourri si elle avait gagné au loto ?

Tom haussa les épaules, retournant vers son ordinateur.

— Je ne sais pas, Jazz. Mais ce n'est pas notre problème. Et si on se concentrait sur le nôtre ?

Il désigna son écran, où le code du nouveau système de capture brillait en vert et violet dans l'éditeur. Jazz savait qu'il avait raison. Le temps pressait, l'investisseur attendait, et leur startup était en équilibre précaire au-dessus du vide.

Mais quelque chose dans ces lettres la hantait. Cette femme avait disparu en laissant sa vie derrière elle, sans un regard en arrière. Une partie de Jazz, une partie qu'elle s'efforçait d'ignorer, comprenait trop bien cette envie de fuite.

Elle glissa les enveloppes dans un sac en papier, les rangeant dans le placard de l'entrée sans savoir pourquoi elle ne les jetait pas. Puis elle s'assit à côté de Tom, ouvrit son propre ordinateur et se força à se concentrer sur le code.

Mais au fond de son esprit, une question la taraudait : Priya Patel avait-elle fui quelque chose, ou avait-elle couru vers quelque chose ?

Et surtout — laquelle des deux options était Jazz en train de faire ?