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Courant Sombre

Lire le chapitre 1: Gridlock

La salle de contrôle de RTE baignait dans une lumière bleutée, celle des écrans géants qui tapissaient le mur incurvé. Étienne Moreau sirotait un café trop chaud en surveillant les courbes de charge sur le panneau France-Allemagne. La nuit était calme. Trop calme, pensa-t-il, avant de chasser cette idée. Il avait passé dix ans dans cette pièce, à lire les pulsations du réseau comme un médecin écoute un cœur. Ce soir, le cœur battait lentement, régulier, presque endormi.

— Rien à signaler côté RTE, dit-il à voix haute, pour lui-même plutôt que pour la collègue à sa gauche.

Nadia, assise deux postes plus loin, leva les yeux de son clavier. Ses cheveux noirs tirés en arrière, elle avait ce regard fatigué de fin de quart.

— Tu veux dire : rien encore. J’ai vu les alertes de la NOAA. Une éruption classe X sur l’échelle de la région active 3842. Arrivée estimée dans moins d’une heure.

Étienne haussa une épaule. Les éruptions solaires, il connaissait. Il avait survécu à Halloween 2003, quand les transformateurs avaient chauffé en Suède sans fondre. Le réseau européen avait été renforcé depuis. Des parades, des procédures, des automates de déconnexion.

— On a ce qu’il faut, répondit-il. Les boucliers magnétiques, les limites de courant réduites à la demande du gestionnaire. Tout est en place.

Nadia ne répondit pas. Elle fixait l’écran de son poste, les doigts suspendus au-dessus du clavier.

— Étienne, regarde.

Il se tourna. Sur l’écran régional, une ligne rouge venait d’apparaître au nord-ouest, près de la côte bretonne. Une anomalie de fréquence. Puis une seconde sur le flanc belge. Puis une vague entière de marqueurs étala sur la carte comme de l’encre qui se répand sur du papier buvard.

— C’est pas possible, murmura-t-il. On a des protections.

Le premier klaxon retentit, strident, dans la salle. Les lumières vacillèrent une fois, puis revinrent. Sur le mur général, la fréquence du réseau passa de 50,00 à 49,87 hertz en trois secondes. Puis à 49,52. Les alertes s’empilèrent : surtension au poste de Braderies, dérivation de courant anormale sur l’interconnexion espagnole, perte de synchronisation sur le tronçon italien.

— Je coupe la ligne du Sud-Ouest, cria Nadia, les mains volant sur son clavier.

— Non, attends. Coupe rien, répliqua Étienne. On laisse les automates faire leur travail. On les laisse isoler les poches.

Il se leva, se fraya un chemin vers la console centrale. Autour de lui, une vingtaine d’ingénieurs criaient des ordres, des questions, des constats d’impuissance. Le directeur de quart, un homme grisonnant nommé Perrin, était penché sur un téléphone à ligne directe avec RTE HQ.

— La tempête est arrivée plus tôt que prévu, annonça Perrin. Deux fois plus intense que les prévisions. On déconnecte tout, maintenant. Ordre de la cellule de crise.

— On perdra le nord du pays, dit Étienne. Les hôpitaux, les aéroports, les gares. C’est pas un black-out propre.

— Va falloir supporter.

La salle se figea. Les écrans passèrent au noir pendant une demi-seconde, puis se rallumèrent sur des vues satellites dégradées. Le klaxon principal, celui qui signalait un événement majeur, se mit à sonner sans interruption, comme une sirène d’usine de guerre. Les lumières bleutées devinrent orange, puis rouges par intermittence. Les batteries de secours prirent le relais – elles tiendraient une heure, peut-être deux si on ne faisait pas le moindre mouvement inutile.

Étienne s’approcha de l’écran qui montrait la carte des interconnexions internationales. La France s’appuyait sur les échanges transfrontaliers pour stabiliser sa fréquence : Allemagne, Belgique, Italie, Espagne, Royaume-Uni. En temps normal, une surtension déclenchait un disjoncteur automatique qui isolait la ligne défaillante en moins de cent millisecondes. C’était la doctrine, l’impensable standard.

Sur l’écran, la ligne France-Allemagne au niveau du poste de Vigy, près de Metz, affichait un état “déconnecté manuellement”.

Étienne cligna des yeux. Il zooma sur le point exact. Date et heure de l’événement : 03:17:42. C’était il y a quatre minutes. Avant que les alarmes ne se déclenchent. Avant que la fréquence ne chute.

— Perrin, dit-il, la voix serrée. Qui a donné l’ordre d’ouvrir Vigy ?

Perrin, le téléphone toujours à l’oreille, le regarda sans comprendre.

— Vigy ? On a rien ouvert. Les consignes étaient de tout laisser passer et laisser les protections agir. Tu le sais bien.

— Regarde.

Étienne pointa l’écran. Sur la ligne de statut, un champ apparaissait : “Initiateur : distance secure session.” L’ouverture avait été commandée à distance, avec une session cryptée, pas depuis un poste local. Un opérateur de maintenance avait pu se connecter depuis un site extérieur. Mais à 3h17 du matin, un vendredi, qui faisait ça ?

Nadia se pencha par-dessus son épaule.

— C’est pas dans les logs de maintenance. Je viens de vérifier. Aucune session planifiée, aucun ticket.

Étienne sentit une nausée monter. Il avait commencé sa carrière dans la sécurité des réseaux de contrôle industriel, avant les opérations. Il connaissait les failles, les protocoles, les portes dérobées. Une ligne ouverte manuellement à distance, au moment exact où une tempête solaire frappait le réseau – c’était soit une coïncidence terrifiante, soit un sabotage orchestré par quelqu’un qui connaissait les systèmes mieux que leurs propres ingénieurs.

— Qui a accès aux sessions distantes ? demanda-t-il.

— Tout le monde dans cette pièce, répondit Perrin. Et la maintenance. Et une douzaine d’autres équipes. Le protocole standard.

— Il faut identifier l’utilisateur.

— Tu veux faire une enquête maintenant ? On est en train de perdre le réseau entier. La France va devenir un tas de métal froid dans moins d’une heure.

Un autre klaxon. Cette fois, une sirène grave, modulée, qui semblait venir d’ailleurs que des haut-parleurs – des entrailles du bâtiment. Les lumières vacillèrent une dernière fois avant de mourir complètement. La salle passa en éclairage de secours, des lampes à LED tamisées posées ici et là, mais l’ambiance devint immédiatement une caverne sombre et bruyante.

Les écrans principaux s’éteignirent un à un. Il ne restait que quelques postes portables fonctionnant sur batteries, affichant des images figées. Sur un de ces écrans, Étienne vit la carte de l’Europe : des plaques entières en rouge, des étincelles de défaillance dansant comme les étoiles filantes d’un ciel contraire.

— On n’a plus d’alimentation de secours pour la ventilation, cria quelqu’un. Les groupes électrogènes ne démarrent pas.

Étienne se retourna. La porte qui menait à la salle des serveurs était ouverte, une lumière orange vacillante provenant de l’intérieur. Il s’y dirigea. En entrant, il faillit trébucher sur un corps étendu par terre. Une femme, une technicienne de la maintenance, le visage pâle, les yeux fermés, une fine ligne de sang sur le front. Elle était tombée, heurtant sans doute une arête de métal dans l’obscurité soudaine.

Étienne s’accroupit. Pas de pouls perceptible au niveau du cou. Il lui prit le poignet, chercha une pulsation. Rien. Le silence des serveurs – qui ronflaient habituellement comme une ruche – était presque total. Il n’entendait même plus les bruits de la salle de contrôle.

Il se pencha et remarqua le poignet de la femme : une montre-bracelet en quartz, simple, à cadran blanc. L’aiguille des secondes était figée entre le 9 et le 10. Elle n’avait pas bougé. L’impact de la décharge électromagnétique avait dû arrêter son mouvement au moment précis où le cœur de la femme s’était arrêté.

Il la défit doucement, glissa la montre dans sa poche intérieure. Un geste instinctif, presque rituel. Il ne savait pas pourquoi il la gardait – peut-être pour identifier son corps, peut-être comme témoin du jour où tout avait basculé.

Il retourna dans la salle, la montre dans sa main. Perrin l’attendait, livide.

— On a perdu le contact avec tous les centres de crise. Les lignes téléphoniques sont mortes. Les mobiles commencent à s’effondrer. On est seul ici.

— Le cœur de Vigy, dit Étienne. Si on ne le referme pas, l’Allemagne risque de ne jamais se reconnecter. Il faut remettre la ligne en état.

— Avec quels moyens ? demanda Perrin. Les postes de commande sont morts. Les automates sont sans pouvoir.

Étienne regarda la montre dans sa poche intérieure. Il pensa aux bunkers de crise construits dans les années 60 pour résister au nucléaire, aux opérateurs qui devaient physiquement se déplacer dans les postes pour actionner les disjoncteurs manuellement. Ce genre d’opérations se faisait en dernier recours, quand tout échouait.

Et tout venait d’échouer.

— Le poste de Vigy, dit-il, se tournant vers Nadia. C’est à combien d’ici ?

— À l’est, près de Metz. Trois cents, trois cent cinquante kilomètres. Par la route, en pleine nuit, sans électricité, avec les embouteillages de gens qui essaient de se réfugier… Cinq heures. Six peut-être.

— Et en ligne droite ?

— Il n’y a pas de ligne droite. Tu traverserais la forêt, les champs, les villages endormis. Le temps d’y arriver à pied, le soleil serait déjà levé.

Étienne ne répondit pas. Il sortit la montre de sa poche, la regarda, les aiguilles figées à jamais sur 03:17. La même heure que l’ouverture de Vigy.

— Cette montre, dit-il. Elle s’est arrêtée quand la ligne a été coupée.

— Et alors ?

— Alors, on saura quand tout cela est arrivé. Mais il faudra quelqu’un pour le raconter.

Il se leva, s’approcha de la fenêtre qui donnait sur Paris. À travers les carreaux, la ville était une tache sombre piquée de quelques points de lumière – les générateurs de secours des hôpitaux, peut-être, ou les phares de voitures désespérées.