Courant Sombre
Lire le chapitre 2: Silent City
Les générateurs de secours du dispatching hoquetaient. Un râle mécanique, puis un silence qui pesa plus lourd que la sirène qui venait de s'éteindre. La pénombre gagna la salle de contrôle, avalant les écrans morts et les cadres figés sur des graphiques en chute libre. Étienne Moreau sentit l’air devenir plus rare dans sa poitrine. L'air conditionné, lui aussi, s’était tu.
Il arracha son badge du lecteur qui ne répondait plus et le fourra dans sa poche. Autour de lui, la dizaine d’ingénieurs encore présents était tétanisée. Farid, son adjoint, le fixait, les pupilles dilatées dans l'obscurité naissante trouée par les lampes torches des téléphones.
— On ne peut plus rien faire d'ici, dit Étienne, sa voix plus ferme qu'il ne l'aurait cru. Les batteries ont tenu deux heures de trop. Il faut rejoindre le PC de crise de Taverny.
— Taverny ? C'est à quarante kilomètres. À pied, avec les routes bloquées…, objecta une jeune femme dont il ne se rappelait pas le nom, pas vraiment.
— À pied, oui. Vélo, si on en trouve. Il y a un parc de stationnement sous la rue de Bercy. Deux roues, ça passera partout.
Il n'attendit pas la réponse. Le couloir qui menait à la sortie de secours était déjà un boyau d'encre. Étienne tâtonna, trouva la barre métallique, poussa. La porte s’ouvrit sur la nuit tombée, mais une nuit différente. Une nuit sans la lueur orange de la pollution lumineuse parisienne. Le ciel, d'un noir d'encre, était piqué d'étoiles d'une netteté blessante. Le genre de ciel que l’on ne voit qu'en montagne, à des heures de toute civilisation. Ici, c'était le signe que la ville était morte.
Dehors, la rumeur était là. Pas le grondement de la circulation, mais une clameur sourde, faite de voix, de pas précipités, de klaxons désespérés qui s'enrouaient. Le silence d'une ville n'est jamais total. La panique, elle, ronronne.
Farid le rejoignit, essoufflé.
— Je viens avec toi.
— Non. Tu restes avec les autres. Tu t'occupes d'eux.
— Moreau, ce n'est pas—
— C'est un ordre. S'il y a une chance de relancer une infrastructure partielle, elle se trouve dans le bunker. C'est là que je dois être. Toi, tu assures la logistique pour le plus grand nombre. Tu connais les procédures.
Farid ouvrit la bouche pour protester, puis la referma. Il y avait vingt ans d'ancienneté entre eux, et l'autorité naturelle d'Étienne n'était pas à discuter dans le noir. Il hocha la tête, un geste invisible, et disparut dans la gueule du bâtiment.
Étienne se mit en route. Le parking souterrain était un piège à bestiaux. L'air y était lourd, chargé de l'odeur de poussière et d'essence. Il déverrouilla un vieux vélo de ville attaché à une rampe, hérité d'un collègue qui avait pris sa retraite l'année dernière. Les pneus étaient bons. Un point pour lui.
Il s'élança sur l'avenue de France. La chaussée était encombrée de voitures abandonnées en plein milieu, portières ouvertes, certaines avec des bagages à moitié déchargés sur l'asphalte. Les silhouettes se pressaient, hagardes, le téléphone collé à l'oreille comme une coquille vide. Personne ne le regardait. Chacun était seul dans sa nuit.
Il slalomait entre les obstacles, remontant l'avenue des Gobelins quand un bruit nouveau déchira le vacarme ambiant. Un martèlement sourd et rythmé qui venait du nord. Pas un avion. Plus lourd, plus proche. Le souffle des pales déplaça l'air vicié quelques secondes plus tard, alors que l'hélicoptère passait au-dessus des toits, mobile noir et sans lumière, ou presque. Seule une petite lampe clignotait dans le cockpit, verte.
Un second le suivait, à distance.
Étienne s'arrêta, le pied au sol, pour les regarder. Le premier appareil était orienté vers l'ouest, direction l'Élysée. Le second aussi. Ils volaient bas, vite, comme des oiseaux chasseurs. Pas des engins de sauvetage. Des engins de sécurisation. Ils ne cherchaient pas de blessés ni de sinistrés. Ils verrouillaient le périmètre du pouvoir.
Une pensée glacée lui traversa l'échine. Il avait vu l'ordre de déconnexion sur son écran, inscrit dans le code source, venu du néant à 03:17. Cette précision chirurgicale, cette connaissance intime du réseau européen, juste avant que le soleil ne frappe. Et maintenant, des hélicoptères militaires qui ne s'occupaient pas de la population affamée d'informations, mais qui sécurisaient les palais. Le tableau se dessinait, net et simple, et il ne lui plaisait pas.
Il se remit à pédaler. La fatigue commençait à mordre ses mollets. Le trajet était plus long que prévu. Il prit par la rue de Meaux, puis longea le canal de l'Ourcq. Il y avait moins de monde ici, le long des eaux noires, mais des groupes de jeunes s'étaient rassemblés autour de feux allumés dans des poubelles métalliques. Des regards se tournaient vers lui. Il accéléra.
Arrivé en hauteur, à Pantin, la route vers l’A1 était bloquée par un embouteillage monstre de véhicules à l'arrêt, fantômes de tôle dans la nuit. Il bifurqua vers l'est, discipliné, zigzaguant dans les rues résidentielles de plus en plus sombres et de plus en plus vides. L'angoisse laissait place à une autre peur, plus animale : celle d'être seul dans le noir total, sans repère.
Il trouva le chemin qui serpentait vers la forêt de Montmorency, une colline boisée au nord de la capitale. L'effort était rude. Il descendit du vélo et le poussa dans la montée, le souffle court. Le silence ici n'était plus urbain. Il était naturel, immense, et la forêt lui semblait soudain un terrain de jeu pour les ombres.
Le PC de crise était construit dans le flanc de la colline, à Taverny. Un bunker de l'OTAN recyclé, qui grouillait normalement d'activités en temps de crise. Il arriva devant l'entrée, reconnaissable à son massive portail blindé, la sueur collant sa chemise à son dos.
Elle était scellée.
Le portail d'acier, épais comme un coffre de banque, était descendu, bloquant l'entrée du tunnel. Pas de lumière aux meurtrières. Pas de camionnette en sentinelle. Pas de garde. Rien. Le centre de commandement national était fermé hermétiquement, comme une huître qui se protège de la marée noire.
Il s'approcha de l'interphone, un boîtier métallique encastré dans le béton. Il enfonça le bouton d'appel. Un déclic mou. Pas de réponse. Encore. Le bourdonnement du combiné mort lui répondit, monotone.
— Merde.
Le mot tomba dans la nuit, seul écho à son désarroi. Il recula, regarda la façade de béton qui se fondait dans la colline. Les hélicoptères qu'il avait vus ne survolaient pas un aéroport ou un hôpital. Ils surveillaient l'Élysée. Et le PC de crise, le cœur stratégique du réseau électrique national, était impénétrable.
Étienne cligna des yeux. Il pensa à sa montre au poignet, au boîtier en quartz de la technicienne morte. Elle était morte, cette femme. Et son réveil s'était arrêté à l'heure de l'ouverture de ce même circuit. Un détail. Mais les détails, en ingénierie, sont tout.
Il n'irait pas à Taverny. On ne l'y laisserait pas entrer, ou alors, on l'y attendait. Pas question.
Son plan initial était mort. Il fallait une autre approche. Il écarta la carte mentale de la France. Il fallait un point d'accès au réseau, un endroit où il pourrait contourner les autorités et agir. La grande sous-station de Boutreux, au nord de Paris, était un nœud majeur, une artère principale du réseau HTB. Elle abritait ses propres systèmes de contrôle locaux, des protections dédiées et des liaisons par fibre optique vers les centres de dispatching régionaux, encore potentiellement sur batterie.
Si l'électricité revenait un jour, ce serait par là qu'on injecterait. Ou alors, d'ici que l'on rétablisse une cellule de contrôle, quelqu'un pourrait créer un micro-réseau, une poche d'énergie locale, pour ranimer les quartiers et se donner une plateforme.
Il remonta sur son vélo, les muscles en feu. Boutreux était à quinze kilomètres, plus loin vers le nord-est. La route serait longue, les ténèbres plus profondes. Mais c'était son seul chemin.
Il se mit à pédaler dans la nuit, le grésillement de la forêt comme unique compagne. Quelque chose bougeait dans les arbres. Il n'accéléra pas. Il fixa le point sur l'horizon où le ciel, plus clair, indiquait une activité électrique résiduelle. Une lueur qu'il avait appris à ne jamais ignorer. Il n'était pas seul dans cette urgence. Et l'urgence précède parfois les choix les plus radicaux.
Dans sa poche, le bracelet en quartz émit un léger tic, celui d'un mécanisme qui se relâche. Le temps, lui, continuait à couler.