Courant Sombre
Lire le chapitre 39: European Dawn
Le silence qui suivit la transmission avait quelque chose de sacré. Étienne resta figé devant le micro, les doigts encore crispés sur la manette de volume, comme si le moindre mouvement pouvait briser le charme. Dehors, l'aube montait sur les Alpes suisses, lavant les sommets d'une lumière pâle et fragile.
Karl posa une main sur son épaule.
— Ça y est, murmura le vieil homme. C'est fait.
Étienne hocha la tête, mais il n'arrivait pas à détacher son regard du voyant rouge de l'émetteur. Des kilowatts d'énergie brute, portés par les ondes courtes, traversant l'Europe endormie. Des milliers de récepteurs, des radioamateurs, des passionnés, peut-être même quelques journalistes encore éveillés. Les preuves du consortium — les contrats, les relevés de sabotage, les transferts de fonds — tout cela était désormais hors de leur portée, diffusé dans l'éther, rebondissant sur l'ionosphère, impossible à rattraper.
— Ils ne pourront plus tuer ce message, dit Étienne, la voix rauque. Plus jamais.
La première semaine fut un chaos magnifique.
Des renforts arrivèrent dès le lendemain matin — non pas des troupes de l'OTAN ni des hélicoptères de combat, mais des camionnettes jaunes de la protection civile suisse, des fourgons de la gendarmerie française, et surtout des hommes et des femmes en salopette bleue, portant des casques et des mallettes d'outils. Des ingénieurs. Des techniciens. Des électriciens. Ils venaient de Berne, de Lyon, de Turin, attirés par la transmission d'Étienne comme des papillons vers une flamme.
Le premier jour, ils rétablirent le poste de transformation de Mülhausen. Le deuxième, la sous-station de Fribourg. Le troisième, les lignes à haute tension reliant la France à la Suisse se mirent à bourdonner de nouveau, un frémissement à peine audible mais magnifique.
Étienne passa ces jours-là dans une transe presque méditative. Il dormait deux heures par nuit, dans le coin d'un camion de commandement, et passait le reste du temps à lire des schémas électriques, à coordonner les équipes, à répondre aux appels radio des postes qui reprenaient vie un par un. Marie lui manquait comme une partie de lui-même, mais il ne pouvait pas s'arrêter. S'arrêter, c'était laisser le noir gagner.
Le huitième jour, un hélicoptère Puma de l'armée française se posa dans la clairière devant la station de Karl. Un commandant en treillis en descendit, un dossier sous le bras.
— Ingénieur Moreau ? Le gouvernement provisoire vous convoque. Commission parlementaire d'enquête. Demain, dix heures, Assemblée nationale, Paris.
Étienne cligna des yeux dans le soleil cru.
— Je n'ai pas de costume.
Le commandant sourit — une brèche dans sa carapace militaire.
— On vous en trouvera un.
La salle de la commission était bondée. Étienne s'assit face aux députés, une carafe d'eau devant lui, les projecteurs des caméras lui chauffant la nuque. Le président de la commission, une femme aux cheveux gris et au regard d'acier, ouvrit la séance avec des mots qu'il n'entendit qu'à moitié. Il avait les yeux rivés sur le dossier posé devant lui, ouvert à la page des annexes techniques.
— Ingénieur Moreau, commença-t-elle. Vous affirmez que l'événement solaire n'est pas à l'origine de la panne prolongée. Expliquez-vous.
Il prit une inspiration. Et parla.
Il parla pendant deux heures, sans notes, sans s'arrêter. Il décrivit le relevé des magnétomètres de l'observatoire de Météo-France, qui montrait une tempête classique de niveau G3 — pas la fin du monde. Il décrivit les nœuds de communication sabotés, les fusibles retirés, les baies de couplage ouvertes. Il produisit des photos, des rapports d'intervention, des témoignages d'opérateurs. Il nomma des entreprises. Des personnes. Des comptes bancaires offshore. Et il laissa peser sur la commission le poids d'une vérité terrible : l'Europe n'avait pas été victime de la nature, mais d'un complot d'hommes d'affaires cupides qui voulaient reconstruire le continent à leur image.
Quand il eut fini, une députée demanda, la voix tremblante :
— Que proposez-vous, monsieur Moreau ?
Il but une gorgée d'eau. Puis il dit :
— Que l'Europe entende le bruit des génératrices qui tournent. C'est tout. Le reste, la justice s'en chargera.
Marie fut libérée le lendemain de son témoignage.
Étienne était dans une salle de repos de l'Assemblée, son téléphone enfin rechargé, recroquevillé dans un fauteuil en cuir trop grand pour lui, quand son portable vibra. Un numéro inconnu. Il décrocha, le cœur dans la gorge.
— Étienne ? dit la voix de Marie, brisée mais réelle.
C'était elle. Elle avait été retenue dans un entrepôt près d'Orly pendant trois semaines, nourrie, interrogée, jamais battue — mais maintenue dans l'ignorance, dans le noir, sans fenêtre. Les consortiums projetaient de la libérer après le basculement, pour qu'elle "collabore" avec le nouveau régime. La libération de son frère Marc et leur transmission avaient tout fait basculer avant qu'ils n'en aient l'occasion.
Il la retrouva devant l'hôpital militaire du Val-de-Grâce deux heures plus tard. Elle portait un jean trop large et un pull de l'armée du salut, ses cheveux roux ternis par les semaines sans soleil. Quand il la vit, il s'arrêta au milieu du trottoir. Les larmes lui montèrent aux yeux, et il ne les retint pas.
Ils s'embrassèrent comme deux naufragés, là, au milieu des badauds et des gyrophares.
— Tu as réussi, chuchota-t-elle contre son épaule.
— Nous avons réussi, répondit-il. Toi, Marc, Karl. Tous. Je n'étais qu'un relais dans le circuit.
Elle rit, un son fragile et précieux.
— Le plus important.
Le dimanche suivant, Étienne retrouva son frère Marc dans le petit appartement qu'ils avaient partagé dans le 11e arrondissement. Marc avait un bras dans le plâtre, souvenir de la fusillade à la station suisse, mais il rayonnait.
— La commission a demandé l'extradition de Van der Meer, dit-il en versant deux verres de vin. Et les Suisses ont arrêté Margrit à la frontière autrichienne. Elle n'est pas allée loin.
Étienne prit le verre. Il le tourna lentement, regardant la lumière jouer dans le rouge profond.
— Et toi ? demanda-t-il. Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
Marc haussa l'épaule valide.
— Retourner au terrain. La gendarmerie me propose une unité spécialisée dans les crimes économiques. Mais toi ? RTE veut te réintégrer demain matin.
Dehors, la ville s'illuminait peu à peu. Quelques fenêtres éclairées ici et là, des lampadaires qui se rallumaient par grappes, puis des bars, des restaurants, un ballet de lumière retrouvé. Étienne regarda ses mains — des mains d'ingénieur, calleuses, marquées par des semaines de câbles et de clés à molette.
— Peut-être, dit-il doucement. Mais avant, je crois que je vais rester assis ici un moment.
Il leva son verre vers son frère.
— Et profiter de la lumière.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.