Courant Sombre
Lire le chapitre 38: Aftermath of the Broadcast
La fumée des chargeurs vides flottait encore dans l'air quand Étienne s'élança vers la cabane. Ses bottes crissaient sur les gravats de verre brisé, ses poumons brûlaient de l'effort et de l'adrénaline. Il enjamba le corps d'un mercenaire inconscient, contourna la table renversée, et s'agenouilla devant le panneau de contrôle du transmetteur.
— Karl ! Il faut allumer maintenant !
Le vieil homme le rejoignit en boitant, un filet de sang séché à la tempe. Il jeta un coup d'œil au spectre radio, puis aux jauges de carburant du générateur.
— On a peut-être vingt minutes de jus. Peut-être moins.
— Ça suffira.
Étienne sortit la carte SD de sa poche intérieure, la glissa dans le lecteur adapté que Karl avait bricolé la veille. Ses doigts tremblaient. Il les plaqua un instant contre sa cuisse, ferma les yeux, respira. Puis il les posa sur le clavier.
— Le signal parasite d'abord, dit Karl en ajustant la fréquence porteuse. Il faut que ça ressemble à de la friture solaire. Ensuite, la séquence chiffrée sur la sous-porteuse.
— Je sais. On a répété.
Étienne tapa la commande d'initialisation. Le transmetteur émit un gémissement électrique, un souffle qui monta en puissance jusqu'à faire vibrer les vitres.
Puis le silence.
— Antenne déployée, murmura Karl en surveillant le ROS sur son analyseur.
— C'est parti.
Étienne appuya sur Entrée. Une bouffée de parasites blancs emplit le spectre — du bruit, du désordre, exactement ce que produirait une tempête solaire résiduelle. Il compta jusqu'à trente, puis enclencha la deuxième séquence. Le fichier audio, méticuleusement préparé depuis la station, se déroula sur la porteuse : un message clair, concis, répété en français, en anglais, en allemand.
« Ici Étienne Moreau, ingénieur réseau de RTE. Le black-out européen n'est pas une catastrophe naturelle. Il est orchestré par un consortium privé qui détient la clé de restauration. Voici les preuves, enregistrées et authentifiées. »
Suivit le flux de données brutes : les journaux d'accès frauduleux, les transferts de fonds, les protocoles internes, les noms. Étienne surveilla la mire de puissance. Le signal partait, à travers l'ionosphère trouée et incertaine, vers des milliers de récepteurs à ondes courtes — radioamateurs, stations de secours, journaux équipés de liaisons de fortune.
— Ça reste stable, dit Karl, les yeux rivés à l'écran. L'ionosphère tient encore.
Dehors, les gendarmes sécurisaient le périmètre. Marc avait disparu dans le camion blindé avec les autres SD cards, route vers Bruxelles. Mais une copie de tout était partie dans l'éther. Étienne regarda le compteur de temps écoulé : trois minutes quarante-sept de diffusion continue. Quatre minutes douze. Le générateur crachota une fois, hésita.
— Il faut que ça dure encore, dit Étienne entre ses dents.
Karl tripota le starter, ajusta l'admission. Le moteur reprit son ronron.
Cinq minutes. Le fichier se déroulait vers sa fin. Étienne avait les mains moites sur le pupitre. Là, quelque part, des kilowatts de vérité traversaient l'Europe — si l'ionosphère coopérait, si personne ne brouillait la fréquence, si le signal avait assez de portance.
Le compte à rebours du fichier atteignit zéro.
La transmission s'arrêta.
Le silence retomba dans la cabane, épais comme une couverture de plomb. Étienne resta immobile, la main sur la souris, comme si un mouvement pouvait défaire ce qui venait d'être fait.
— C'est envoyé, dit-il.
Karl s'assit lourdement sur un tabouret, vida ses poumons. Il regarda sa montre.
— Maintenant, on attend.
---
Ils attendirent. L'aube se leva grise sur les Alpes, un ciel de plomb qui collait aux sommets. Étienne arpentait la cabane, le téléphone satellite mort toujours en poche, incapable de savoir si le message avait touché quiconque. Marc était sans doute arrivé à Bruxelles. Les gendarmes avaient fait un rapport. Mais rien ne revenait par ici, rien n'entrait.
Karl fit du café dans une casserole cabossée, le servit sans un mot. Ils burent face à la vallée, où les premières lueurs révélaient un monde qui n'avait pas changé — encore.
Puis, vers sept heures, la radio de la gendarmerie crachota.
Le lieutenant qui commandait les effectifs sur place écouta un message, le visage fermé, puis se tourna vers eux.
— Le ministère de l'Intérieur a ordonné une intervention armée contre le consortium. Toutes les unités disponibles. Les preuves diffusées ont été reçues à Paris, à Berlin, à Bruxelles. Plusieurs médias ont confirmé la réception, y compris des radios publiques.
Étienne posa sa tasse. Quelque chose se desserra dans sa poitrine, une valve qui libérait des mois de pression accumulée.
— Ils vont le faire ? Vraiment ?
— Les ordres sont clairs, répondit le lieutenant. D'ici quelques heures, les sites du consortium seront sous mandat militaire.
Karl ricana doucement, secoua la tête.
— Douze heures après une transmission radio de fortune, les armées se réveillent. Remarquable ce que la vérité publique peut faire, quand elle est suffisamment embêtante.
Étienne ne répondit pas. Il regardait l'horizon, là où la vallée s'ouvrait vers la France.
Ce fut à cet instant précis qu'il remarqua la lumière.
Là-bas, dans la plaine. Un point lumineux. Puis un autre. Une ville — peut-être Annecy — qui se parait de lampadaires, de fenêtres allumées, de phares de voitures.
Le paysage était devenu un scintillement.
Étienne cligna des yeux. Son cœur s'emballa.
— Karl. Regarde.
Le vieil homme s'approcha, plissa les yeux à travers les jumelles qu'il gardait près de la fenêtre.
— Mon Dieu. C'est allumé.
Les lampadaires. Les enseignes. Les maisons. Une ville entière qui sortait du noir. Pas tous les quartiers — ici une rue, là une zone, un grille-pain à l'est, un immeuble à l'ouest — mais c'était indéniable. Le courant revenait.
Quelque part, un opérateur avait basculé un disjoncteur. Ou peut-être que les protocoles de restauration autonomes, l'architecture décentralisée que RTE avait construite pendant des décennies, avaient commencé à reprendre la main, redémarrant des mailles quand les conditions réseau le permettaient.
Étienne sentit ses yeux piquer. Il ne pleura pas. Pas vraiment.
— Ce n'est pas terminé, dit-il d'une voix rauque. Il reste des centaines de mailles. Le consortium a encore des gens en place. Et Margrit est quelque part.
Karl appuya une main sur son épaule.
— Mais c'est un début. C'est ce que tu voulais lui offrir, à eux. Une fin.
En bas, dans la plaine, les lumières continuèrent à s'étendre, lentement, prudemment, comme une marée montante sur une grève qui avait oublié la mer. Étienne resta là, à regarder, longtemps après que le café eut refroidi.
Le signal était parti. Le monde avait écouté. Et bientôt, très bientôt, il faudrait reconstruire.
Mais pour cet instant, regarder les lumières revenir suffisait.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.