Lumen Reads

Courant Sombre

Lire le chapitre 7: Lying Low

La nuit était une encre épaisse, trouée seulement par la pâleur crayeuse du chemin de halage. Étienne pédalait, ou plutôt poussait le vélo volé dans la maison de Claire, ses jambes brûlant d'un acide de fatigue et d'adrénaline. Le silence, après le vrombissement des hélices et les coups sourds contre sa porte, était assourdissant. Chaque craquement de gravier sous ses semelles était un coup de tonnerre.

Il s'arrêta, souffle court, et scruta l'obscurité derrière lui. Rien. Pas une lumière, pas un mouvement. La balayeuse d'Oméga Sécurité était peut-être en train de fouiller la maison de Claire, de la dépecer, de la trouver. Ou pire. Il chassa cette pensée. Claire savait se fondre dans les ombres, elle avait promis de tenir.

Il laissa le vélo rouler dans un fossé herbeux et poursuivit à pied, suivant le tracé rectiligne de l'ancienne voie ferrée que Claire lui avait indiqué. Le ballast était inégal, un piège pour les chevilles. Il avançait au compas, se guidant sur l'axe des rails arrachés. L'ironie ne lui échappait pas : il fuyait la grille la plus moderne du monde en suivant les vestiges d'un autre siècle.

Une heure, peut-être deux, plus tard, une masse sombre se détacha du paysage : une grange. Un toit affaissé, un mur de pierres suintantes. Il s'approcha avec prudence, écouta. Le grognement d'un animal, un souffle. Une vache, ou un cheval. Il poussa la porte de bois, qui gémit. L'odeur de foin sec et de crottin l'enveloppa, une odeur de terre et de vie qui contrastait violemment avec l'ozone et la fumée de Paris.

Il laissa ses yeux s'habituer. Dans un coin, une vieille traction avant rouillée, capot ouvert, vide de son moteur. Des outillages accrochés aux murs, des sacs d'engrais empilés. Il se glissa derrière une pile de ballots de paille, s'accroupit. Ses mains tremblaient.

Sa montre émit un faible tic-tac. 03h17. L'heure du script. L'heure de la signature. Pascal avait trouvé la mort à cette heure-là. Il pressa le bouton de la veilleuse. La lueur bleutée éclaira ses doigts sales.

Son esprit tournait en boucle, mais pas seulement sur le script. Sur sa conversation avec l'ingénieur de Lyon. 'L'orage était faible. C'est le code qui a tout déclenché.' Et puis le brouillage ciblé. Puis le radio modifié. Sa propre naïveté lui faisait mal. Il avait passé des années dans les couloirs de l'RTE, à connaître le nom de chaque relais, chaque poste source. Il avait toujours cru que le danger venait de l'extérieur, des hackers. Pas de l'intérieur. Pas de lui.

Comment avait-il pu être si aveugle ?

Il repensa à l'exercice de reprise manuelle. Trois ans plus tôt. Un exercice de simulation d'un scénario de panne générale. On l'avait félicité pour sa rapidité à isoler un segment du réseau et à le repasser en mode dégradé manuel. On avait parlé de 'sang-froid' et d' 'excellence'. On l'avait fait répéter le geste. Lui-même, Étienne Moreau, ingénieur senior, avait été filmé, chronométré. Il avait conçu le manuel de procédure. Il connaissait les mots de passe. Le script MOREAU-SCAN-71 portait son nom.

C'était Luc. C'était forcément Luc. Pourquoi ? Pourquoi est-ce que son frère, dont il n'avait plus de nouvelles depuis des années, s'acharnait à détruire non seulement le réseau mais aussi sa vie ? Qu'est-ce que Luc avait à y gagner ?

Il sortit le data chip de sa poche, minuscule rectangle de plastique noir. Il l'avait caché dans le renfort de sa ceinture, comme Claire le lui avait ordonné. Il n'avait pas de lecteur, juste ce vieux smartphone. Il l'avait chargé à l'énergie solaire avant de partir. Il chercha dans sa sacoche un câble USB avec un adaptateur OTG. Les doigts gourds, il connecta le chip.

Le téléphone s'alluma, pas d'interface utilisateur. Juste un terminal. Claire avait chiffré le contenu. Il tapa son ancien mot de passe, une série de codes qu'il n'avait pas oubliés. L'écran clignota et une arborescence s'ouvrit. Des fichiers de texte, et surtout un dossier intitulé 'CRITICAL_NODES_MAP'.

Il ouvrit le fichier principal. Une carte de France apparut, pas la carte routière. La carte du réseau de transport d'électricité à très haute tension. Lignes jaune vif, les 400 kV. Postes blancs, les transformateurs. Mais certains points clignotaient en rouge. Une douzaine de postes, répartis en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne. Il reconnut le nom français. Boutreux. Il y était passé. Et puis Villaines. Et puis un autre qu'il connaissait par cœur. Valduc.

Il approcha son pouce de l'écran. Les points rouges n'étaient pas des nodes à protéger. C'étaient des points d'étranglement. Les points de basculement du réseau. Des endroits où une coupure volontaire n'était pas seulement un incident, mais un outil de contrôle. Si on les maintenait hors ligne, pas juste une heure, mais des jours, voire des semaines, le réseau serait physiquement incapable de se réorganiser. Il resterait en miettes.

Ce n'était pas une panne. C'était une lame chirurgienne.

Un fichier texte était ancré à la carte. Il l'ouvrit. C'était un mémo interne, daté de quatre mois plus tôt. Objet : 'Étude de résilience des noeuds critiques - Projet HARPIE'. Le nom de code lui noua l'estomac. Il scrolla. La liste des clients. Pas des entreprises énergétiques habituelles. Des fonds d'investissement. Des consortiums de gestion d'infrastructures. Des firmes de conseil qui écrivaient les politiques publiques. Le nom de la RTE y figurait, mais pas Duchêne-Faucher comme simple signature. Duchêne-Faucher était une partie prenante, listé comme 'coordinateur'.

'La privatisation d'un réseau en faillite est un projet d'un intérêt majeur' lisait-il. 'La main publique a prouvé son incompétence face aux chocs. Une fois le réseau tombé, la reconstruction ne peut être confiée qu'à des acteurs rationnels, capables de gérer les crises avec la rapidité du secteur privé.'

Rationnels. Le mot était une insulte. Il vit le visage de Pascal, l'ingénieur de maintenance mort dans la salle de contrôle. Il y avait un mort. Des milliers de morts peut-être, dans les hôpitaux, les maisons de retraite. Pour que des acteurs 'rationnels' puissent racheter à bas prix l'infrastructure vitale du continent.

Il parcourut la carte, ses yeux revenant sur Valduc. Il y était allé une fois, pour un audit. C'était un poste majeur, un maillon clé pour l'ouest de la France. Mais pourquoi maintenir celui-ci hors ligne ? Le fichier était lacunaire, peut-être volontairement. Un fragment. Claire avait risqué sa vie pour ce fragment.

Il ferma les yeux. La fatigue était un poids de plomb. Il entendait le bruit de la porte de Claire qui s'ouvrait, le passage des ombres. Le brouillage du radio. La silencieuse coupure de courant. Tout cela était d'une précision militaire. L'armée sécurisait le Palais, pas les gens. Oméga était en mouvement avant la police. Il relut le mémo. 'Après la chute, le réseau ne peut être confié qu'à des acteurs rationnels.' Il pensa à son frère. Luc avait dédié sa vie à la cyber-sécurité, à la défense du réseau contre les menaces. Et maintenant, il en était l'arme principale.

Était-ce Luc qui avait enrôlé Duchêne-Faucher ? Ou était-ce l'inverse ? Luc n'était qu'un pion, ou l'architecte.

Il rangea soigneusement le chip dans son renfort, éteignit son téléphone. Dehors, une chouette hulula. Le silence était revenu, un silence de plomb, total, sans le bourdonnement apaisant des transformateurs. Un silence que son cœur n'arrivait pas à peupler.

Il se coucha dans le foin, les yeux grands ouverts dans l'obscurité. Il sentait les caresses du foin sec sur sa nuque, le froid qui montait de la terre battue. Il n'y avait pas de sommeil possible. Il pensa à Claire, à sa voix grave au téléphone, à sa manière de dire 'tu me dois la vérité'. Il ne la lui avait pas donnée. Pas toute.

Mais peut-être commençait-il à la comprendre.

Il y avait un réseau dans le réseau. Et son frère avait les mains sur les commandes. Quoi qu'il fasse maintenant, il ne pouvait pas le laisser faire. Pas seulement pour une question de justice. Pas seulement pour Pascal. Pour Claire. Pour les gens qui allaient mourir dans le froid de cette nuit.

Il ne pouvait pas le laisser faire parce que, pour la première fois, il savait ce qu'il fuyait. Et ce qu'il cherchait.

Et ce qu'il cherchait se trouvait peut-être à Valduc. Mais pour y aller, il fallait traverser toute une France qui se réveillait sans lumière.

Il serra le poing contre sa poitrine, là où le chip reposait. À l'extérieur, le vent se leva, portant avec lui une odeur de pluie. Une pluie froide et propre, qui allait tomber sur les villes noires, sur les hôpitaux réduits à l'urgence, sur les morts, sur les vivants qui se demandaient qui allait leur venir en aide. La pluie ne savait pas qu'elle tombait sur une carte dessinée à l'avance, avec des nœuds choisis, des lignes coupées, des acteurs rationnels qui attendaient dans l'ombre.

Il ne dormit pas. Mais il resta là, tout le reste de la nuit, à écouter le silence. Et au fond de lui, la colère, froide et régulière comme une horloge, commença à battre. Un tic-tac. Un compte à rebours.