Courant Sombre
Lire le chapitre 6: Client List
La clé USB était froide dans la paume d’Étienne, un rectangle de métal sans âme. Claire referma ses doigts sur les siens, une pression brève mais ferme, comme si elle scellait un pacte qu’elle regrettait déjà.
— Les données sont chiffrées, dit-elle. Double couche. Le mot de passe est le nom du chien de ton frère, suivi de l’année de sa naissance.
Étienne cligna des yeux, surpris.
— Tu connais le nom de son chien ?
— Je connais beaucoup de choses, Étienne. C’est pour ça qu’ils m’ont engagée.
Elle s’écarta pour ouvrir un placard mural. Derrière un panneau de contreplaqué, un petit poste de travail satellite était fixé à même la structure. Claire glissa la clé USB dans un lecteur de fortune et fit pivoter l’écran vers lui.
Assis dans la cuisine de cette maison isolée, éclairé par l’unique ampoule qui fonctionnait encore — elle avait un générateur solaire, bien sûr, parce qu’elle planifiait tout — Étienne regarda les fichiers défiler. Les rapports d’audit d’Oméga Sécurité. Un nom de domaine interne:OMEGA-SEC.FR. Claire allait d’un fichier à l’autre, droit au but, jusqu’à ce qu’elle ouvre un dossier intitulé **RESEAU – CONTRATS_.
— Je n’ai pas le temps de tout te montrer, dit-elle. Mais il y a une chose que tu dois voir avant de partir.
Elle sélectionna un PDF. En-tête : `CONSORTIUM EUROPÉEN POUR LA RÉSILIENCE ÉNERGÉTIQUE`.
— Ils appellent ça un «partenariat public-privé», dit Claire. En réalité, c’est une liste d’acheteurs potentiels. Des fonds d’investissement, des industriels, des sociétés de services. Tous prêts à racheter les actifs de RTE à la décote, une fois que le réseau sera déclaré non viable. Le Sénat français n’aura plus qu’à entériner la privatisation.
Étienne parcourut la liste. Des noms français, allemands, britanniques. Un fonds basé à Luxembourg, une holding qui possédait des parts dans des centrales au gaz en Espagne. Rien de surprenant. Mais un nom en particulier retint son regard, en bas de page, en annexe : **DUCHÊNE-FAUCHER – COMITÉ DE PILOTAGE.**
— Le PDG de RTE est dans leur comité de pilotage, murmura-t-il.
— C’est lui qui a signé nos contrats, je te l’ai dit. Mais ce que je ne t’ai pas dit, c’est qu’il a initié notre audit de résilience il y a quatorze mois. Avant la moindre alerte solaire. Comme s’il savait que quelque chose allait arriver.
Claire lui tendit un bloc-notes. Sa page était couverte d’une écriture minuscule, presque calligraphiée.
— Ça, c’est ma liste des nœuds critiques que j’ai cartographiés pour eux. Transformateurs, postes d’interconnexion, centres de contrôle secondaires. Tout ce qu’il faut pour maintenir le pays dans le noir tout en étant capable de rallumer des îlots sélectionnés. Pour justifier une « gestion déléguée ».
Au bord de la fenêtre, la lumière de l’ampoule vacilla. Étienne leva la tête.
— Tu as un groupe électrogène ?
— Solaire. Avec batteries. Ça ne devrait pas vaciller.
Le ronronnement du réfrigérateur s’arrêta. Un silence total s’installa. La nuit, dehors, était d’un noir complet, mais Étienne sentit une vibration, à peine perceptible, à travers la semelle de ses chaussures. Quelque chose qui n’était pas un véhicule. Plutôt le sol qui se taisait.
Claire plongea vers la fenêtre, tirant le rideau d’un centimètre.
— Ils coupent l’alimentation par zone. Par maison. Ils ratissent.
Elle lâcha le rideau, attrapa une besace militaire posée près de la porte.
— Écoute, dit-elle. Je ne sais pas si c’est Oméga ou quelqu’un d’autre, mais ils ne vont pas cogner à la porte pour demander des explications. Tu pars par la cuisine, tu passes par la haie de ronces, puis tu suis l’ancienne voie ferrée jusqu’au hameau de Saint-Gervais. De là, le chemin de halage longe le canal. Ne prends pas la route. Jamais la route.
— Tu viens avec moi ?
— Non. J’ai encore des contacts à l’intérieur. Si je disparais, ils sauront que quelque chose a fuité.
Elle lui poussa la clé USB dans la main, plus brutalement que la première fois.
— Dernière chose, Étienne. Ne fais confiance à personne qui porte une carte RTE. Pas maintenant. Ton métier, tes accréditations — quelqu’un a effacé ton historique de formation en sécurité réseau la semaine dernière. Tu n’as jamais existé pour eux.
— Quoi ?
— Le système RH de RTE a été purgé. Ton badge, ton dossier, ton accès aux procédures internes de reconnexion d’urgence : tout ça est supprimé. Quelqu’un prépare ta disparition administrative avant ta disparition physique.
La voix d’Étienne resta coincée dans sa gorge. Il repensa au script de 03:17, à l’alias MOREAU-SCAN-71. Ce n’était pas simplement le nom de son frère. C’était sa propre signature de code, celle qu’il avait utilisée lors d’exercices de reconfiguration manuelle, des années plus tôt, quand il était encore sous-officier de réserve cyber. Si Luc avait utilisé cet alias, c’est parce qu’il savait que ce serait attribué à Étienne. Un double piège.
— Ils veulent que je sois le coupable, dit-il.
Claire ne répondit pas. Elle tendit l’oreille. Dehors, le chant des grenouilles s’était tu.
La lumière s’éteignit d’un coup. Cette fois, pas une vacillation. Une coupure nette, chirurgicale.
La maison entière était noire. Claire avait déjà la main sur la poignée de la porte arrière.
— File. Maintenant. Suis le fossé jusqu’à la haie, ne te relève pas avant d’avoir compté trois cents.
Étienne s’élança dans le noir. Il n’eut pas le temps de la remercier — pas le temps de lui demander pourquoi elle risquait sa vie pour lui, alors qu’il avait menti à tout le monde, même à elle, sur son frère, sur son passé, sur la véritable nature du script. Il courut, les épaules basses, s’enfonçant dans une obscurité qui ressemblait à celle qu’il fuyait depuis maintenant trois heures et demie. La clé USB battait contre sa cuisse. Derrière lui, il n’entendit rien. Ni moteur, ni voix, ni pas. C’était pire.
Quelqu’un savait exactement où ils étaient. Quelqu’un était venu pour le trouver.
Et cette fois, le temps avait basculé. Il n’y avait plus rien entre Étienne Moreau et le réseau — sauf quatre heures de marche dans le noir, une clé USB, et une liste de nœuds critiques que personne ne voulait rallumer.