Courant Sombre
Lire le chapitre 9: Missing Brother
Le silence des rails était pire que le bruit des hélices. Étienne marchait le long de la voie ferrée désaffectée, les traverses pourrissantes craquant sous ses semelles comme des os secs. Le soleil de midi cognait sur sa nuque, mais il ne sentait ni la chaleur, ni la fatigue. Il ne sentait plus que la cartographie du territoire dans sa tête — chaque nœud, chaque transformer, chaque ligne à haute tension qui pendait mollement comme des boyaux vidés.
Il s'arrêta net. Un bruit. Pas mécanique. Une voix humaine, amplifiée par un haut-parleur, déformée par la distance et les collines. Puis une autre. Il s'accroupit derrière un talus envahi d'orties, le souffle court, la main crispée sur le sac à dos où reposait la clé USB de Marianne.
La radio qu'il portait — celle qu'il avait bricolée depuis le poste fixe de son collègue lyonnais — émit un grésillement. Une fréquence de secours humanitaire. Il tourna le bouton.
"—... Croix-Rouge française, antenne de Dijon, message répété... À tous les postes amateurs et victimes isolées... Un appel à témoins est lancé pour un homme disparu..."
Étienne baissa le volume, recroquevillé dans les herbes hautes, les yeux fermés. Il ne voulait pas entendre. Mais la voix continua, et chaque mot s'enfonça comme une aiguille.
"—... Marc Moreau, trente-quatre ans, signalé pour la dernière fois près de la frontière belge, secteur de Givet. Il circulait à vélo, chargé de matériel de radio amateur. Toute information à..."
La transmission se brisa. Brouillage ciblé, encore. Mais les mots restaient suspendus dans la chaleur, lourds comme du plomb.
Marc. Pas Luc. Pas le frère aîné, l'ingénieur au profil impeccable qui avait conçu les scripts de contrôle. Marc, le cadet, celui qui avait quitté la sécurité du foyer familial à vingt ans pour des zones de guerre et des centres de données offshore. Marc, qui envoyait des messages vocaux en pleine nuit, la voix enrouée par la bière et la colère, pour dénoncer « l'élite énergétique » qui tenait le continent par les câbles.
Étienne avait ri de lui, autrefois. Il avait appelé ça de la théorie du complot.
Il se releva lentement, balaya l'horizon. Une route départementale à l'est. Les collines du Jura qui s'effondraient vers la plaine. La Belgique était à des centaines de kilomètres. Mais Marc était un coureur d'ombre — il ne voyageait pas en ligne droite.
Étienne sortit la carte de sa poche intérieure. Claire l'aurait tracée d'une main ferme, mais c'était lui qui avait ajouté les annotations au crayon : les nœuds critiques de Valduc à l'ouest, les zones de couverture approximatives des équipes Oméga, les points de radio amateur encore actifs. Rien sur Marc. Rien sur la Belgique. Marc n'était pas sur cette carte — il n'était jamais sur les cartes d'Étienne.
Mais si Marc avait disparu près de la frontière belge, alors il suivait peut-être un chemin que les auteurs du blackout avaient laissé ouvert. Ou fermé, justement, pour y attirer quelqu'un.
Étienne réfléchit. Son frère cadet avait toujours eu une longueur d'avance sur lui pour tout ce qui touchait aux failles — dans les réseaux, dans les hommes, dans les institutions. Si Marc avait entendu parler du blackout, il aurait voulu, non pas fuir, mais *prouver* quelque chose. Et s'il avait été arrêté, c'était parce qu'il était arrivé trop près de la vérité.
La direction du vent. Le jeu des pistes. Étienne plia la carte et la rangea.
*Il faut que je sache. Il faut que je trouve sa trace avant eux.*
L'appartement de Marc, à Paris, était une planque depuis longtemps abandonnée. Mais les morts et les disparus laissent toujours une dernière porte ouverte, et les frères qui se sont brouillés se souviennent de leurs cachettes de jeunesse.
Quatre jours de route. Peut-être moins si les routes secondaires restaient libres.
Il n'avait pas le choix. La clé USB de Marianne — le decrypt qui menait vers une adresse Tor — était dans son sac, mais sans électricité et sans réseau, elle ne valait rien. Les archives nationales, où Marianne avait voulu l'envoyer, étaient de l'autre côté de la France. Tout convergeait vers Paris. Et si Marc s'était arrêté chez lui avant de filer vers la Belgique, il avait peut-être laissé une trace.
Étienne prit la voie ferrée vers le nord.
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La nuit tombait quand il atteignit les faubourgs d'Auxerre. Les rues étaient vides, vidées par le couvre-feu et la chaleur. Des fenêtres s'ouvraient dans l'obscurité, éclairées par des bougies qui dessinaient des silhouettes jaunes. Quelqu'un avait peint une croix sur une porte d'entrée. De l'eau, pas de sang. Une marque de la Croix-Rouge indiquant la ration. Étienne passa devant sans ralentir.
Il trouva une épicerie abandonnée, la vitrine fracassée. Il prit deux boîtes de conserve, une bouteille d'eau — encore fraîche, protégée par la cave —, et une trousse de premiers soins qu'il glissa dans son sac sans la regarder. Il ne se souvenait pas de la dernière fois qu'il avait eu du sucre. Il se rappela soudain la gourmandise de Marc, gamin, qui volait des carrés de chocolat dans le placard de leur mère.
Au matin, il rejoignit la nationale qui montait vers Paris par des trajets forestiers. Le guidon de son vélo frémissait sur les racines. Il s'arrêta plusieurs fois pour capter des bribes de radio amateur, cherchant une voix, un code, un signe de son frère. Rien. Le silence était trop dense, trop propre.
Le quatrième jour, il s'engagea dans le dix-huitième arrondissement par une rue qu'il connaissait par cœur — celle où Marc avait loué un studio depuis dix ans, une pièce en rez-de-chaussée dont la fenêtre donnant sur la cour permettait de sortir sans être vu. Étienne s'y était refugié dans une autre vie, après une opération de sécurité ratée qui avait failli le compromettre.
La porte était entrebâillée. Deux centimètres, pas plus. Assez pour le vent, pas pour un homme.
Il regarda autour de lui. La cour était déserte, mais un volet claquait au troisième étage. Il poussa la porte, entra.
Une minuscule pièce. Une table avec un ordinateur portable soudé, tordu, arraché de ses charnières. Un matelas au sol. Des câbles partout, gris, noirs, orange, comme des racines mortes. Un poster de cartographies électriques européennes, annoté à la main — la gare de l'Est, la frontière belge, le même motif que la carte de Claire.
Et sur la table, sous une pierre plate, deux objets.
Une carte magnétique vierge, blanche, sans aucune inscription. Le genre de carte qu'on livre par lot dans les hôtels ou les bâtiments sécurisés, inscriptible à la volée. Étienne la souleva. Au dos, un marquage microscopique, gravé à l'acide : une séquence qui ressemblait à un identifiant de passerelle.
À côté, un billet de train — pas un vrai, un papier imprimé avec un code-barres illisible. La gare de départ : Paris-Nord. La gare d'arrivée : Bruxelles-Midi. Date : il y a dix jours. Nom du voyageur : une société écran que Marc utilisait pour ses faux identifiants.
Étienne froissa le billet, puis le lissa. Il n'y avait pas de billet — il n'y avait que des indications. Marc avait pris le train avant le blackout. Il n'était pas revenu. Mais il avait laissé ces deux objets sous une pierre, comme un message à lui-même ou à celui qui saurait chercher.
Une carte magnétique vierge. Un billet vers la Belgique.
Et dans les archives nationales, quelque part à Paris, un plan d'expansion des années 1970 que Marianne avait voulu lui donner avant de mourir.
Marc cherchait la même chose que lui.
Étienne releva la tête. La fenêtre de l'appartement donnait sur la rue, mais une silhouette — un parallèle au douzième étage de l'immeuble d'en face — bougea dans l'ombre. Il ne resta pas pour confirmer. Il sortit par la cour, le vélo à la main, la carte et le billet dans sa poche intérieure, et se fondit dans la ville morte.
Paris attendait. Et dans Paris, quelque part sous la poussière des rayonnages, une carte des années 1970 menait peut-être vers Marc avant que les hommes d'Oméga Sécurité ne le trouvent.
Il pédala vers l'est, vers le premier arrêt pour les archives, le corps léger et l'esprit comme une corde tendue.