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Courant Sombre

Lire le chapitre 10: Archives

Le bâtiment des Archives nationales se dressait dans la nuit comme une forteresse morte. Ses fenêtres ne reflétaient que le noir absolu de Paris privé de courant, et les grilles du portail étaient fermées par une chaîne épaisse qu'Étienne contourna sans effort, passant par une brèche dans le mur périphérique qu'un étudiant en histoire avait dû utiliser avant lui.

L'intérieur sentait le papier moisi et l'encre séchée. Étienne alluma sa lampe frontale, le faisceau étroit balayant les rayonnages métalliques qui s'étiraient à perte de vue dans le hall principal. Les Archives conservaient des kilomètres de documents, la mémoire écrite de la République. Mais lui n'était pas venu pour l'histoire officielle.

Il consulta rapidement le plan du bâtiment affiché près de l'entrée, puis se dirigea vers l'aile ouest, celle des plans techniques et des cartes anciennes. Le 16e arrondissement retenait son souffle dans l'obscurité ; pas un bruit de moteur, pas une lumière. Seul le crissement de ses semelles sur le marbre brisait le silence.

La salle des plans était fermée par une porte blindée à code. Étienne sortit de sa poche le passe magnétique que Marianne lui avait donné des années plus tôt, lorsqu'ils travaillaient ensemble sur un projet de numérisation des réseaux électriques historiques. Il l'avait gardé, par habitude, par prudence. Le lecteur clignota une fois, deux fois, puis émit un bip acceptant. La porte s'ouvrit dans un souffle d'air froid.

Les documents de la période 1965-1985 étaient classés par département et par année. Il lui fallut moins de dix minutes pour localiser le carton marqué « ÉLECTRICITÉ-RÉSEAUX-DIRECTION GÉNÉRALE-1974 ». Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu'il souleva le couvercle.

À l'intérieur, des chemises cartonnées jaunies, des calques, et un rouleau de plans grand format. Il le déroula sur la grande table centrale, maintenant son extrémité avec un cendrier en bronze trouvé sur un bureau.

Ce qu'il vit lui coupa le souffle.

Le plan datait de 1973, signé par un ingénieur du ministère de l'Industrie dont le nom ne lui disait rien. Il représentait le réseau électrique français dans son ensemble, mais avec des lignes supplémentaires — des traits rouges continus qui ne figuraient sur aucun document officiel de l'époque. Ces lignes reliaient les grands sites de production à des points d'interconnexion qui n'apparaissaient pas dans les archives de RTE.

Des lignes militaires. Des lignes de contrôle stratégique, pensées pour fonctionner indépendamment du réseau civil.

Étienne sortit la lampe frontale de sa poche et l'approcha du document. Les annotations marginales étaient manuscrites, d'une écriture serrée et technique. Il déchiffra les mentions : « Nœud K-7 », « Basculement autonome », « Priorité défense nationale ». Le réseau parallèle n'était pas une simple redondance. C'était un système de commandement conçu pour maintenir un contrôle centralisé même en cas de défaillance totale du réseau principal.

Un grincement derrière lui le fit sursauter. Il éteignit sa lampe et se plaqua contre les rayonnages, la main sur le couteau à sa ceinture.

— Ne vous inquiétez pas, dit une voix de femme, calme, dans l'obscurité. Je ne suis pas venue pour vous dénoncer.

Une silhouette apparut dans la pénombre à l'entrée de la salle. Une femme d'une soixantaine d'années, les cheveux gris tirés en chignon, vêtue d'un cardigan épais et d'une jupe longue. Elle tenait une petite lampe de poche à la main, éteinte.

— Vous devez être Étienne Moreau, dit-elle. Je m'appelle Marie Bertrand. J'étais conservatrice ici, avant que... tout cela.

Il ne bougea pas. — Comment connaissez-vous mon nom ?

— Votre frère est venu me voir il y a huit jours. Marc. Il cherchait le même document que vous tenez en ce moment.

Le choc le traversa comme une décharge électrique. — Marc est venu ici ?

— Une semaine avant la panne, oui. Il m'a montré une accréditation du ministère de l'Énergie qui semblait authentique, mais j'ai vu des faux assez souvent pour savoir reconnaître un document fabriqué. Le sceau était légèrement décalé, le grammage du papier incorrect.

— Et vous l'avez laissé consulter les archives quand même ?

Marie Bertrand s'approcha de la table, allumant enfin sa lampe à faible intensité. Le faisceau éclaira ses traits fatigués mais vifs.

— Il savait des choses que seuls les initiés connaissent. Des détails sur l'architecture du réseau dans les années 70, sur les protocoles de coupure automatique. Et il avait l'air... désespéré. Le genre d'homme qui a trouvé quelque chose qu'il aurait préféré ne jamais voir, et qui essaie de le comprendre avant que ce quelque chose ne le rattrape.

Étienne regarda le plan étalé devant lui, puis le visage de la femme. — Qu'est-ce qu'il cherchait exactement ?

Marie désigna une zone du document de son index. — Cette section, ici. Les interconnexions entre le réseau français et le réseau belge. Il semblait particulièrement intéressé par les lignes qui passaient sous la frontière près de la zone de Valduc. Cette zone-là, justement.

Son doigt s'arrêta sur un point précis, près de la frontière nord-est.

— Il m'a demandé s'il existait des documents complémentaires, des annexes techniques au plan principal. Je lui ai dit que la version complète n'était pas dans cette salle mais dans les réserves souterraines, sous le bâtiment B — celles qui n'ont pas été numérisées, qui échappent aux contrôles réguliers. Il est parti avec une copie de ce plan partiel. Le lendemain, il est rentré à Paris pour préparer un voyage à Bruxelles.

— Pourquoi Bruxelles ?

Marie haussa les épaules. — Il n'a pas précisé. Mais vous avez trouvé son billet. Vous devez avoir une idée.

Étienne inspira profondément. Les pièces du puzzle commençaient à s'assembler, mais il manquait encore l'image centrale.

— Vous dites que la version complète existe. Elle est toujours disponible ?

Marie hésita. La lampe trembla légèrement dans sa main.

— Il y a une raison pour laquelle ces documents n'ont jamais été numérisés, monsieur Moreau. Ils sont classés au niveau du plus haut secret défense. Même moi, je n'y ai pas accès. Mais depuis la panne... les autorités sont débordées. Les scellés électroniques sont tombés avec le réseau. Le bâtiment B n'est plus protégé que par une porte mécanique.

Elle le regarda fixement. — Je peux vous y conduire. Mais il faut que je vous dise une chose avant.

Étienne attendit.

— Votre frère m'a dit quelque chose d'étrange le jour où il est parti. Il a dit : « Si je ne reviens pas, dites à Étienne de chercher la ligne fantôme. » J'ai cru qu'il parlait d'un code, d'une métaphore. Mais maintenant que je vois ce plan...

Elle montra un trait rouge qui partait de la centrale nucléaire du Bugey, traversait la France entière en diagonale, et aboutissait près de la frontière allemande.

— Une ligne fantôme. Un câble qui n'existe officiellement nulle part. Une capacité de contrôle totale sur les réseaux des deux côtés de la frontière. Quelqu'un a passé quarante ans à construire une ombre de réseau dans l'ombre du réseau.

Un bruit sourd retentit au loin, dans le bâtiment. Étienne échangea un regard avec Marie.

— Ce ne sont pas des rats, dit-elle à voix basse.

Étienne enroula le plan et le glissa dans sa veste. — Conduisez-moi au bâtiment B. Vite.