Dérive Lunaire
Lire le chapitre 1: Collision Course
Le carottage vibrerait entre ses doigts jusqu’à ce qu’elle le regarde, Elena le savait. Chaque strate grise et poussiéreuse qu’elle grattait avec sa truelle fine racontait une histoire de quatre milliards d’années, une histoire que personne sur Terre ne pourrait jamais lire si elle ne la traduisait pas d’abord en données. Elle pencha la tête, la lampe de son casque projetant un cône de lumière blanche sur la section de régolithe compacté, et murmura dans le micro de son enregistreur :
— Couche 14-B, marge d’ilménite au contact du basalte. Anomalie thermique résiduelle. Possible veine de glace sous-jacente.
Elle ne leva pas les yeux quand la porte du labo coulissa, mais elle sentit la présence, cette façon détestable qu’il avait de remplir une pièce sans y être invité.
— Vasquez. On a besoin de toi sur le sas B.
Jack Mercer. Il traînait le mot « besoin » comme si c’était une insulte personnelle. Elena continua à gratter, volontairement lente.
— Je suis en train d’isoler une signature de glace à 40 mètres sous le dôme ouest. Priorité.
— Priorité, répéta-t-il, et sa voix traînait un sourire qu’elle ne voyait pas mais qu’elle connaissait par cœur — le sourire de celui qui allait gagner. Le capteur de pression du sas B clignote depuis une heure. L’algo pense que c’est un faux positif. Moi, je pense que c’est un problème de joint. Et si c’est un problème de joint, dans trois heures, tu n’auras plus de labo pour gratter tes pierres.
Elle se retourna enfin. Il se tenait dans l’embrasure, bras croisés sur sa combinaison orange froissée, visière remontée, cicatrice au sourcil qui pâlissait sous la lumière froide. Il avait ce truc, cet air de ne jamais s’inquiéter assez.
— Tu es mécanicien, maintenant, Mercer ?
— Pilote, géologue obsessionnelle. On a tous nos petits talents.
Elle rangea sa truelle, souffla sur l’échantillon, le scella dans un tube codé. Elle n’allait pas lui donner la satisfaction de courir. Mais elle marcha vite.
— Si c’est un faux positif, je te fais payer le café pour un mois. Le vrai, pas cette boue lyophilisée.
— Deal, dit-il, et il était déjà devant elle, longues enjambées faciles dans la gravité lunaire, comme s’il était né pour ça. Elle, elle savait qu’elle avait mis trois semaines à arrêter de vomir dans son casque.
Le sas B sentait l’ozone et le métal chaud. Les voyants sur le panneau de contrôle clignotaient en ambre, un rythme lent qui ne correspondait à aucun protocole connu. Elena sortit son lecteur portable, le brancha sur la console de diagnostic.
— Tu as raison. Le joint primaire a perdu 12 % de sa pression nominale.
Elle n’avait pas fini sa phrase que le monde explosa.
Ce ne fut pas un bruit. Ce fut une absence de bruit, un trou blanc qui déchira l’air, et Elena se retrouva à plat ventre, la joue contre le sol froid, le goût de cuivre dans la bouche. Les alarmes hurlèrent, mais pas celles qu’elle connaissait — pas le bip régulier des protocoles d’urgence, mais une sirène grave, modulée, qui faisait vibrer ses dents.
— Mercer ! cria-t-elle, et sa propre voix lui parut lointaine, étouffée sous un mètre de coton.
Il était à trois mètres d’elle, accroupi contre le mur, une main plaquée sur l’oreille. Il y avait du sang entre ses doigts. Il regardait quelque chose derrière elle, et quand il parla, ses lèvres formèrent des mots qu’elle ne put entendre, et puis le sas intérieur se referma avec un claquement humide, suivi du grincement des verrous mécaniques qui s’enclenchaient.
Le silence retomba si soudainement que ses oreilles bourdonnèrent.
— … enfermés, disait Jack. On est enfermés.
Elena se releva, genoux tremblants. La porte intérieure — celle qui menait au corridor central du Module Habitat 1 — était hermétiquement fermée, ses verrous d’urgence enfoncés dans leurs logements. Elle martela le panneau de verre blindé. De l’autre côté, la lumière clignotait en rouge, et des débris flottaient dans l’air — papier, poussière, quelque chose qui ressemblait à une feuille de métal tordue.
— Ordinateur, dit-elle, la voix cassée. Statut du sas B.
La voix de l’IA, calme comme toujours, tomba des haut-parleurs : — Sas B en confinement d’urgence. Pression interne : 92 % du nominal. Intégrité structurelle : dégradée. L’accès au Module Habitat 1 est verrouillé en raison de dépressurisation majeure. Protocole de sécurité automatique activé.
— Dépressurisation majeure ? répéta Jack. Où ?
— Le dôme central a subi une rupture catastrophique. Tous les compartiments communicants ont été isolés. Vous êtes confinés dans le sas B.
Elena sentit le sol vaciller sous ses pieds. Le dôme central. Son labo était dans l’annexe ouest, mais ses données — tout ce qu’elle avait collecté depuis l’arrivée — était dans le serveur central. Quatre mois de travail, d’échantillons, de carottages, de lectures spectrométriques, volatilisés dans le vide en l’espace d’un souffle.
— Vasquez. Helena. Reviens.
Jack était devant elle, les mains sur ses épaules, et il la secouait pas fort, juste assez. Son sang coulait toujours de son oreille, laissant une traînée pourpre sur son col. Il avait les yeux écarquillés, mais pas de panique — une concentration étrange, presque animale.
— On bouge. Maintenant.
— Bouger où ? On est dans un sas. L’autre porte donne sur le vide.
Il la contourna, s’accroupit devant le panneau de contrôle externe — celui qui commandait le sas extérieur, celui qui donnait sur la surface. Ses doigts coururent sur le clavier à membrane, trop vite.
— Le sas fait la navette. On peut forcer la porte extérieure à s’ouvrir, sortir sur la surface, faire le tour par le poste d’ancrage des rovers, rentrer par le sas C.
— Mercer, c’est de la folie. La pression extérieure est nulle. On a douze heures d’air, maximum, et pas de combinaison de sortie — on est juste en tenue intérieure.
— On a des casques d’urgence, dit-il, et il tira deux sphères métalliques d’un coffret mural, les lui lança. Ceux-ci. On les a depuis que j’ai demandé qu’on les stocke dans chaque sas après l’incident de Tycho.
Elle attrapa le casque au vol, le tourna dans ses mains. Une sphère de verre et de titane, pliable, conçue pour tenir trois heures d’oxygène en autonomie, pas plus. Elle avait participé à l’audit de ce type d’équipement, l’année dernière, après que son rapport sur les protocoles de sécurité défaillants avait été enterré par la direction. Ironie parfaite.
— Trois heures, dit-elle. C’est tout ce qu’on a.
— Alors on ne traîne pas.
Il se penchait déjà vers la console extérieure, déverrouillant la séquence de maintenance manuelle. Le panneau s’ouvrit avec un sifflement, révélant un câblage nu et un levier rouge, orné d’un autocollant : INTERDIT — UTILISATION UNIQUEMENT PAR INGÉNIERIE.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Elena, la voix montant d’un cran.
— Je force le verrou primaire. La séquence d’urgence normale prendrait six minutes. Je peux le faire en trente secondes. Mais ça va désactiver le joint de décompression.
— Tu veux ouvrir direct sur le vide ? On va être éjectés comme des bouchons de champagne !
— Pas si on se tient à la rampe du plafond. On va se plaquer contre la paroi, laisser la dépressurisation se faire, et ensuite on sort. Ça va secouer, mais on va survivre.
Elle le regardait, incrédule. C’était si typiquement lui — une solution qui ressemblait à une escalade dangereuse, avec juste assez de logique pour paraître viable. Pourtant, un compte à rebours clignotait sur son poignet : onze heures et quarante-deux minutes d’air pour deux personnes dans ce sas. Et encore, seulement si le système de filtration tenait. De l’autre côté de la vitre blindée, le corridor du Module Habitat 1 était maintenant obscur, ses lumières de sécurité mortes.
— Vasquez ? dit-il, une main sur le levier. Décide.
Elle s’approcha de lui, les dents serrées. Le casque d’urgence pesait lourd dans sa main.
— Si on survit à ça, je te jure que je te dénonce au prochain comité de sécurité.
Il sourit — ce sourire, encore — et tira le levier.
Le sol disparut sous ses pieds. Un vent violent, un hurlement de cyclone, et la porte extérieure céda dans un éclair de lumière blanche. Elle vit Jack être arraché du mur, ses jambes soulevées par le flux, et elle ne réfléchit pas — elle jeta son poids en avant, saisit la rampe du plafond d’une main, et de l’autre attrapa la sangle de sa combinaison. Il se balança dans le vide lunaire, les jambes projetées vers l’extérieur, le visage tourné vers elle, et pendant un instant insensé elle lut dans ses yeux une reconnaissance stupéfaite — comme s’il ne s’était pas attendu à ce qu’elle le sauve.
Puis le flux se tarit, aussi brusquement que s’il avait commencé. Le silence tomba, si complet qu’elle entendait son propre cœur battre dans ses tempes. Elle tira Jack à l’intérieur, le plaqua contre la paroi intérieure, son casque d’urgence déjà sur la tête de lui, scellé. Elle fit glisser le sien par-dessus son crâne, sentit le joint se verrouiller avec un clic, et l’oxygène arriva en bouffée sèche et métallique.
Son poignet clignotait : la combinaison intérieure avait perdu de la pression pendant la dépressurisation. Du gel s’était formé sur les coutures. Elle avait peut-être quarante minutes de chaleur effective avant que ses doigts ne commencent à refuser de bouger.
Jack se tenait à côté d’elle, à l’embouchure du sas, regardant l’étendue grise et blanche qui s’étendait à l’infini sous un ciel noir et figé, criblé d’étoiles qui ne scintillaient pas. La base de Copernic s’étirait derrière eux, ses dômes crevés, ses fenêtres brisées, ses lumières éteintes. Quelque part sous ces débris, son travail, ses données — ses quatre ans de vie lunaire. Et quelque part sous les décombres, peut-être, des dizaines d’autres personnes.
— Les autres, dit-elle, et sa voix résonna dans le microphone de son casque. On doit les chercher.
Jack se tourna vers elle, et pour la première fois il ne souriait pas.
— Il n’y a pas d’autres, Elena. Regarde.
Il pointa le doigt vers le toit du dôme central, là où la structure s’était déchirée comme une écorce d’orange. Et elle vit ce qu’il avait vu depuis le premier instant : la lumière rouge du beacon de détresse, clignotant lentement, dans un motif qu’elle connaissait par cœur. Un signal de perte totale. Un signal de récupération de corps.
— La base est morte, dit Jack. Il n’y a que nous.
Le vent lunaire — cette illusion de mouvement, cette poussière qui glissait sans jamais la toucher — lui caressa le visage à travers le système de filtration. Elle regarda l’horizon courbe, les cratères lointains, l’obscurité au-delà. Et elle comprit qu’elle ne serait plus jamais la géologue qui grattait ses pierres.