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Dérive Lunaire

Lire le chapitre 2: Last Two Alive

Le sas B n’était plus qu’un cercueil d’aluminium tordu, mais il avait tenu. Elena s’y adossait, les jambes en coton, le souffle court dans son casque. Le régolithe collait à sa visière, poussière grise et fine comme du talc, et au-delà, le noir absolu du régolithe lunaire s’étendait là où le dôme de Copernic aurait dû bomber sa coque blanche.

— On bouge, dit Jack.

Sa voix grésillait dans l’intercom du combo, déformée par les haut-parleurs du scaphandre. Il était déjà debout, contournant les débris de la cloison interne. Elena le suivit des yeux — la combinaison EVA de secours qu’il avait enfilée bullait à l’épaule gauche, une cloque de tissu qui n’avait rien à faire là. Elle aurait dû le signaler. Elle aurait dû dire quelque chose. Mais sa propre poitrine était un tambour trop serré, et les mots restaient coincés sous sa glotte.

— Le crawlspace B-7, dit-elle enfin. À quarante mètres. On y trouvera les jauges de pression, les batteries de secours… et peut-être l’IA.

Jack hocha la tête, déjà en mouvement, ses bottes soulevant des volutes de poussière qui retombaient lentement, absurdement lentement, dans la faible gravité.

Le crawlspace était un boyau métallique à peine plus large que leurs épaules, conçu pour les câbles et les techniciens de maintenance, pas pour deux adultes en combinaison EVA. Elena s’y glissa la première, se laissant tomber sur les genoux dans une posture qui faisait gémir les articulations de son scaphandre. Elle rampa sur cinq mètres, puis le tunnel s’élargit en une poche de service où clignotaient trois diodes rouges.

L’IA de la base, HAL-9, émergea de son haut-parleur mural avec une voix métallique et étrangement calme.

« Recherche de signes vitaux terminée. Résultats : deux (2) individus. Dr Elena Vasquez, identifiée. Cmdt Jack Mercer, identifié. Pas d’autres signes vitaux détectés. »

Elena sentit le sol se dérober sous elle, bien qu’elle fût déjà à genoux. Elle ferma les yeux, mais le noir derrière ses paupières était pire que le vide devant elle. Dans le sas, elle avait vu des silhouettes tanguer dans le flux d’air, des corps projetés comme des poupées de chiffon. Elle avait fait semblant de ne pas les reconnaître.

— Liang ? demanda-t-elle, la voix étranglée. Kim ? Le docteur Osei ?

« Aucun signe vital détecté. Le dôme central est sans pression depuis 00h34. La brèche est de 12 mètres sur 8, côté azimuth 114. Cause probable : défaillance structurelle. »

Jack laissa échapper un rire court, presque un aboiement, qui rebondit dans l’intercom.

— Défaillance structurelle. Bien sûr. Une structure qui a tenu douze ans s’effondre un mardi matin.

Elena lui lança un regard à travers sa visière. Il avait retiré son casque, et ses cheveux noirs plaqués de sueur collaient à son front. Il y avait une tension dans sa mâchoire, une raideur qu’elle connaissait — celle d’un homme qui serre les dents pour ne pas crier.

— HAL, demanda Elena, quelles sont les options de communication externe ?

« Le transmetteur principal du dôme est hors service. Le relais de surface, Point de relais 7, situé à 1,2 kilomètre nord-nord-ouest, pourrait rétablir un lien avec l’orbite et la Terre. Il nécessite une réinitialisation manuelle. »

— Un kilomètre deux, répéta Jack. À pied, avec des combinaisons de secours à moitié chargées ? On a peut-être six heures d’autonomie, grand max.

— Il y a le rover utilitaire 3, dit Elena, qui avait déjà ouvert un affichage contextuel dans la visière de son casque. Dans le garage B, côté ouest. Il est blindé et pressurisé. On peut le prendre.

Jack leva un sourcil.

— Tu as étudié les plans du garage ? Toi, la géologue ?

— J’étudie les roches, pas les bâtiments. Mais quand on m’a affectée ici, j’ai mémorisé chaque module, chaque issue de secours, chaque itinéraire de sortie. On ne sait jamais quand on devra fuir.

Elle n’avait pas dit « à cause de ce qui s’est passé sur Terre », mais le mot pendait entre eux, non dit, familier. Jack détourna le regard. Il savait. Tout le monde sur Copernic savait.

— Le garage B est à environ cent mètres au sud-est, reprit-elle en projetant une carte virtuelle sur la paroi métallique du crawlspace. Le chemin direct longe le cratère Hansen, mais il y a un champ de blocs à traverser. Roche volcanique, instable. On perdra du temps à contourner.

— Combien ?

— Quinze, vingt minutes de plus. Peut-être moins si on prend le passage nord, mais le régolithe y est meuble, et avec la gravité réduite—

— On n’a pas quinze minutes, la coupa Jack. On prend par le cratère.

Elena se tourna vers lui, les yeux plissés.

— Par le cratère ? Tu sais ce que c’est, un champ de blocs ? Des rochers de la taille d’une maison, posés en équilibre précaire, qui n’attendent qu’un faux mouvement pour—

— Je sais ce que c’est, Elena. J’ai piloté des modules d’atterrissage dans des conditions pires que ça.

— Piloter, oui. Conduire un rover de surface sur un terrain que même les cartographes appellent « le cimetière »—

Le sol trembla.

Le crawlspace vibra autour d’eux, un grondement sourd qui roula le long des parois métalliques. Elena s’agrippa à une canalisation, ses gants glissant sur le métal froid. Jack posa une main contre le mur, le corps tendu, les yeux fixés sur les diodes qui vacillaient.

« Tremblement secondaire », annonça HAL-9. « Activité sismique résiduelle accrue. Intégrité structurelle de la zone de service compromise. Recommandation : évacuation immédiate. »

— On bouge, dit Jack, et cette fois il n’y avait aucune question dans sa voix.

Il se baissa pour ramasser un sac de secours resté coincé sous une grille, l’attacha à sa ceinture d’un geste précis, puis se tourna vers Elena. La lampe de son casque balayait son visage, creusant les ombres sous ses yeux.

— Le rover. Maintenant. On décidera de la route en roulant.

Elena voulut protester — le cratère, les blocs, le temps — mais un second tremblement secoua le sol, plus fort, et une plaque du plafond se détacha dans un grincement strident. Elle n’avait plus le luxe de l’argumentation. Elle hocha la tête.

Le garage B était une coquille béante. La porte nord avait été arrachée, soufflée vers l’extérieur, et des débris du dôme principal parsemaient le sol tels des éclats d’obus. Mais le rover utilitaire 3 était là, intact, recouvert d’une fine couche de poussière grise. Un engin massif, carré, conçu pour la survie — six roues, un châssis renforcé, un habitacle pressurisé à peine assez grand pour deux.

Jack fit le tour du véhicule d’un pas rapide, vérifiant les jointures, les attaches, le câble d’alimentation.

— La batterie est à 80 %. Ça devrait suffire pour le trajet et retour.

Elena s’approcha de la portière passager, les mains sur les hanches.

— Tu conduis toujours comme un fou, ou tu as appris à respecter les limitations de vitesse ?

Jack ne sourit pas. Il ouvrit la portière du conducteur et se glissa à l’intérieur.

— Je respecte les limitations quand j’ai le temps. Et depuis douze minutes, je n’ai plus le temps.

Elena monta à son tour, refermant la portière avec un claquement sourd qui scella l’habitacle. L’air pressurisé afflua avec un sifflement, et elle retira son casque, goûtant enfin l’air recyclé, sec et froid.

Les moteurs s’éveillèrent avec un ronronnement grave. Sur le tableau de bord, la carte topographique s’afficha, traçant deux itinéraires en lignes pointillées : l’un longeant le cratère Hansen, l’autre, plus direct, le traversant en diagonale.

Jack posa un doigt sur la ligne la plus courte, sans même regarder Elena.

Elle ouvrit la bouche pour protester — puis le sol trembla une troisième fois, et le garage entier gémit. Une poutre du plafond céda, tombant en travers du toit du rover avec un impact qui résonna dans tout l’habitacle.

— Décision prise, dit Jack.

Le rover bondit en avant, roues crissant sur le régolithe, et Elena s’agrippa à la poignée de sa portière, le cœur cognant dans ses côtes. Les débris du garage défilèrent dans la lumière des phares — du métal tordu, des panneaux solaires brisés, un gant solitaire planté dans le sol comme un drapeau — puis ils émergèrent sur la surface nue, dans le silence immense et noir de la Lune.

Le cratère Hansen s’ouvrit devant eux, béant, ses bords déchiquetés hérissant l’horizon. Et quelque part, de l’autre côté, le Point de relais 7 attendait.

— Tiens bon, dit Jack.

Et le rover plongea dans l’ombre.