Dérive Lunaire
Lire le chapitre 26: Aftermath: The Debt Paid
Le silence du bloc médical n’était troublé que par le souffle régulier du respirateur de Liang et le clic discret des instruments. Elena avait verrouillé Kessler dans la réserve stérile, après lui avoir injecté un sédatif — une décision pratique, pas charitable. Elle n’avait pas le luxe de la clémence.
Jack arpentait la pièce comme un fauve en cage, s’arrêtant chaque fois qu’il passait devant le panneau de contrôle du sas.
« Sept heures, ça passe vite, dit-il sans se retourner.
— Alors arrête de gaspiller l’oxygène. »
Elle était agenouillée devant un panneau ouvert sous la console de comms, un tournevis magnétique entre les dents, les doigts plongés dans un enchevêtrement de fibres optiques et de circuits grillés. Le souffle de l’explosion avait endommagé la liaison satellite principale, mais le module de secours — un antique émetteur UHF couplé à un relais orbital — semblait intact. À condition de le réparer.
« Tu veux que je t’aide ? proposa Jack, les mains sur les hanches.
— Je veux que tu me laisses me concentrer. »
Il leva les bras en signe de reddition et retourna au sas. Elena l’entendit murmurer quelque chose à l’AI, qui répondit par un bourdonnement neutre. Elle ne lui demanda pas quoi. Elle n’avait pas le temps pour ses idées dangereuses.
Le travail était délicat. Chaque connexion devait être rétablie dans un ordre précis, sinon le relais provoquerait un retour de courant et grillerait l’antenne. Elle avait fait ça des centaines de fois dans des laboratoires terrestres, mais jamais avec le poids de quatre vies sur ses épaules.
Elle connecta la dernière fibre. Une diode verte s’alluma.
« Voilà. »
Elle se releva, les genoux douloureux, et s’approcha du clavier principal. Le système demanda un code d’authentification. Elle tapa celui de Liang, qu’il lui avait murmuré entre deux crises de douleur sur le trajet du retour. L’écran s’ouvrit.
« J’ai un lien vers la station orbitale Harmony, annonça-t-elle. S’ils relayent le paquet de données vers la Terre, c’est fini. Minos est exposé. »
Jack s’approcha, un sourire en coin. « Alors qu’est-ce que tu attends ? »
Elle hésita. Le disque de Liang contenait des noms, des comptes offshore, des ordres signés. Une fois envoyés, il n’y aurait pas de retour en arrière. Pas seulement pour Minos — pour elle aussi. La destruction de sa carrière y était documentée, avec la preuve que Marcus n’avait fait qu’exécuter des ordres. Qu’il n’avait jamais été son ennemi.
« Vas-y, dit Jack, comme s’il lisait dans ses pensées. Ce n’est pas leur victoire. C’est la tienne. »
Elle inséra le disque. Le transfert commença, une barre de progression qui avançait par à-coups.
C’est à ce moment-là qu’elle vit le message.
Un fichier vocal, encodé dans le système de Liang, adressé à Elena Vasquez. Daté de trois semaines avant l’explosion. Le nom de l’expéditeur : Marcus Chen.
Elle resta figée devant l’écran. Jack s’immobilisa, la main tendue vers elle.
« C’est pour toi ? »
Elle hocha la tête. Elle n’avait jamais su si Marcus était mort dans l’explosion ou si Minos l’avait fait taire. La culpabilité l’avait rongée pendant des années — la conviction d’avoir ruiné sa propre réputation par orgueil, d’avoir conduit son collègue à sa perte. Ce message, elle n’était pas sûre d’avoir le courage de l’écouter.
« Laisse-nous, dit-elle à l’AI.
— Affirmatif. »
Le bourdonnement s’éteignit. Le bloc médical sembla plus petit, plus silencieux. Elena appuya sur lecture.
La voix de Marcus remplit la pièce, grave et fatiguée, mais vivante.
« Elena. Si tu entends ça, c’est que j’ai réussi à te faire parvenir le disque. Ou que Liang l’a fait pour moi. J’espère que tu ne m’en veux pas trop. »
Elle ferma les yeux. Sa main tremblait.
« Je n’ai jamais voulu détruire ta carrière. On m’a fait croire que tes travaux sur l’extraction de glace étaient frauduleux. Que tu trichais, que tu falsifiais les données pour obtenir des financements. Je les ai crus parce que j’étais jaloux. Tu étais plus brillante que moi, Elena. Tu l’as toujours été. Et au lieu de l’accepter, j’ai laissé Minos m’utiliser pour te détruire. »
Un silence. Un souffle.
« Quand j’ai compris la vérité, il était trop tard. Ta carrière était en miettes, tu t’étais exilée sur la Lune, et moi... moi je vivais avec ça. Alors j’ai commencé à creuser. J’ai trouvé des choses. Des choses que Minos ne voulait pas que je trouve. Ce message est ma confession, Elena. Ma réparation. Pas parce que je mérite ton pardon, mais parce que tu mérites de savoir que tu n’as jamais été la fautive. Jamais. Tu as toujours été la scientifique que j’aurais dû être. »
Il y eut un rire amer.
« Et si je ne m’en sors pas... sache que je suis fier de l’avoir fait. De t’avoir rendu ce que je t’ai volé. Vis, Elena. Continue tes recherches. Et pardonne-toi, puisque moi, je ne peux pas te demander de me pardonner. »
La transmission s’arrêta. Elena resta immobile, les larmes coulant librement.
Jack ne dit rien. Il posa une main sur son épaule, une pression légère, et resta là. C’était tout ce qu’il pouvait faire. C’était tout ce qu’elle voulait.
Elle respira profondément. Essuya son visage. Se tourna vers l’écran.
La barre de progression était pleine. Les données étaient parties.
« Envoi confirmé, annonça l’AI, revenue à la vie. La station Harmony relaie le paquet vers le réseau terrestre. Une réponse est attendue dans douze heures. »
Elena souffla. C’était fait. Minos était exposé. Les preuves étaient hors de portée.
« Et pour la mission de secours ? demanda Jack.
— La station a reçu notre appel de détresse. Un vaisseau de sauvetage est en route. Arrivée estimée : six heures. »
Six heures. Et ils n’avaient que quatre heures d’oxygène.
Jack tourna les talons, les sourcils froncés. Il s’approcha du panneau de distribution d’air, en examina les jauges.
« On n’arrivera pas à tenir, dit-il. Même en réduisant ma consommation et celle de Liang au minimum. La boucle de recyclage a été endommagée par l’incendie ; elle perd vingt pour cent de son rendement. »
Elena le rejoignit. Les chiffres confirmaient ses calculs. Ils avaient besoin d’une source d’oxygène supplémentaire.
« Il y a un réservoir de secours dans l’abri extérieur, à deux cents mètres, dit Jack. Le hangar à matériel géologique.
— L’abri qui est en zone irradiée ?
— Pas en permanence. Le vent solaire tourne. On a une fenêtre d’environ quarante minutes, si on y va maintenant. »
Il la regarda, le visage grave.
« C’est risqué. Les scaphandres sont dans le sas principal, et l’AI les a verrouillés. Mais je peux les déverrouiller si tu me fais confiance. »
Elle le considéra. L’homme qui l’avait traitée de « geek paranoïaque » à leur première rencontre. Qui l’avait sauvée plus de fois qu’elle ne voulait l’admettre. Qui se tenait là, prêt à traverser une zone irradiée pour elle.
« Tu sais quoi ? dit-elle, la voix brisée mais ferme. Je crois que si. »
Elle s’approcha de Liang, vérifia son pouls. Stable. Le moniteur bipe régulièrement. Elle posa une main sur son front, un geste qu’elle n’aurait pas cru capable de faire il y a une semaine.
« On revient, dit-elle doucement. Et cette fois, quand on partira d’ici, ce sera dans un vaisseau. Pas dans une ambulance. »
Jack lui tendit son casque de scaphandre. Elle le prit. Le métal était froid contre ses doigts.
Le silence du bloc médical les entoura une dernière fois avant qu’ils ne s’engouffrent dans le sas. Dehors, la Lune les attendait — blanche, silencieuse, éternelle. Et pour la première fois depuis des années, Elena n’avait pas peur de ce qu’elle allait y trouver.
Elle avait payé sa dette. Il ne restait qu’à survivre.
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