Dérive Lunaire
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Le silence du régolithe est presque total quand Elena coupe le moteur de son foreuse. La poussière grise retombe lentement autour du panneau d'échantillonnage, et le halo de ses phares dessine une arche de glace pure dans la pénombre lunaire. Elle reste immobile un instant, le souffle court, les gants serrés sur les commandes.
— Merde, murmure-t-elle dans le micro de son casque.
— Pardon ? La voix de Jack crépite dans son oreille, teintée d'une inquiétude amusée. Tu as trouvé quelque chose ou tu viens de casser un truc ?
— Les deux, peut-être. Elle rit doucement, ôtant son casque pour mieux voir, puis le remettant face au froid. Non. Écoute, Jack. La carotte que je viens de remonter… elle est presque pure. Quatre-vingt-dix-sept pour cent de glace d'eau, avec des inclusions de méthane et des traces de régolithe hydrothermale.
Un silence radio, puis un sifflement.
— C'est mieux que les projections.
— C'est mieux que tout ce que j'ai osé espérer. Elena tapote le flacon d'échantillon dans son support, le cœur battant plus vite que l'effort ne le justifie. Quand j'ai cartographié cette zone après l'accident, les données étaient partielles. Je pensais qu'on trouverait un gisement exploitable, mais là… c'est un filon majeur. Peut-être le plus riche de la face nord.
— Ça veut dire que ta théorie tient. Que le bassin d'impact a canalisé les volatiles pendant des millions d'années.
— Oui. Elle ferme les yeux une seconde, savourant cette confirmation. Huit ans de modèles, de rejets, de doutes. Toute cette glace qui dort sous nos pieds depuis avant l'apparition de la vie sur Terre. Et elle était là, exactement là où je l'avais calculé.
— Je te l'avais dit, Vasquez. Ta tête est un puits de science.
— Tu ne m'as jamais dit ça. Tu m'as dit que j'étais têtue comme une mule et que mes graphiques donnaient mal à la tête.
— Ça aussi, c'est un compliment, dans mon langage.
Elle sourit dans le silence de sa visière. Le Rover d'extraction est stationné à vingt mètres, et au-dessus d'elle, le ciel noir est constellé d'étoiles plus nettes qu'aucun ciel terrestre ne pourra jamais l'être. Quelque part en orbite, Jack veille dans son module de soutien, prêt à intervenir si la surface se rappelle à eux.
— Jack, reprend-elle, la voix plus posée. Je veux que tu poses le module à la verticale du gisement. Je vais faire un relevé complet, et je veux tes capteurs thermiques sur la zone. On va cartographier l'extension exacte avant de rentrer.
— Tu veux rester encore deux heures dehors ?
— Trois, peut-être. Le temps que la Terre se lève.
Un grognement, puis le vrombissement lointain des propulseurs qui se réoriente.
— Tu as de la chance que je sois payé pour te trouver charmante. Je me mets en position. Mais après, c'est moi qui choisis le dîner.
— C'est toi qui cuisines, c'est toi qui choisis. Marché conclu.
L'après-midi lunaire s'étire dans un ballet méthodique de forages et de scans. Elena travaille avec une précision retrouvée, celle d'une scientifique enfin alignée avec ses données. Chaque nouveau prélèvement confirme l'ampleur du gisement : de l'eau, des composés carbonés, des traces d'ammoniac. De quoi soutenir une colonie permanente pendant des décennies, de quoi rendre la base autonome sans dépendre des cargos terrestres.
Quand elle range enfin son matériel, le soleil rasant a basculé et la Terre est suspendue à l'horizon, bleue et fragile, comme un œil ouvert dans la nuit.
— Prête à rentrer ? demande Jack.
— Prête.
Le trajet du retour se fait en silence, mais un silence confortable, peuplé de leur présence partagée sur les canaux radio. Elle repense à la première fois qu'elle a posé le pied sur la Lune, à la méfiance qu'elle avait ressentie pour le pilote trop sûr de lui qu'on lui avait imposé. Elle repense à la manière dont il lui avait donné tort sur toute la ligne. À la façon dont il l'avait écoutée, finalement, quand tout le reste s'était effondré.
Quand ils arrivent à la base, le sas principal s'ouvre et l'air recyclé, chargé d'odeurs de métal et d'hydroponie, l'accueille comme un vieil ami. Elle retire son scaphandre avec des gestes méthodiques, range ses échantillons dans le labo, et se dirige vers la serre où Jack l'attend déjà.
La serre est l'endroit le plus doux de la base. Une arche de verre et d'alliage où poussent des laitues, des tomates cerises, des herbes qu'ils font pousser plus pour le moral que pour la subsistance. Les lampes de culture diffusent une lumière ambrée, et au-dessus, un panneau incurvé projette une lueur argentée qui imite la pleine lune terrestre. Une idée de Liang, se souvient Elena. Il disait que les humains avaient besoin de lunes douces, pas seulement de la vraie.
Jack est assis à la petite table en aluminium, deux assiettes devant lui. Il a cuisiné quelque chose qui ressemble à un risotto aux champignons, agrémenté de pousses fraîches cueillies l'instant d'avant.
— Service à la française, annonce-t-il avec un sourire fatigué mais sincère.
Elle s'assoit en face de lui, prend une bouchée, et ferme les yeux.
— C'est sérieusement bon.
— Ce n'est pas du risotto. C'est du riz recyclé avec de la levure nutritionnelle et un peu de magie.
— La magie, c'est toi.
Il rit, mais son regard devient plus sérieux. La lumière artificielle joue sur les rides fines autour de ses yeux, ces marques qu'elle connaît maintenant par cœur, celles qui apparaissent quand il est ému et qu'il essaie de ne pas le montrer.
— Elena, dit-il lentement. Aujourd'hui, tu as fait ce que beaucoup de scientifiques passent leur vie à espérer faire. Tu as prouvé ta théorie. Et je veux que tu saches que… je suis heureux d'avoir été là pour le voir.
Elle pose sa fourchette, le regarde longuement.
— Tu sais, quand on m'a assigné un pilote pour ma première mission post-accident, j'ai tout fait pour qu'on t'envoie quelqu'un d'autre.
— Je sais. Tokuyama me l'a dit.
— Et j'avais décidé que tu étais arrogant, insouciant, et que tu ne comprendrais jamais rien à mon travail.
— J'étais tout ça, au début. C'est vrai.
— Mais tu as changé, Jack. Tu t'es montré patient quand il fallait l'être, courageux quand il le fallait plus encore, et tu m'as écoutée quand j'avais le plus besoin d'être entendue. Je me suis trompée sur toi. Plus que trompée.
Il ne répond pas tout de suite. Ses doigts tournent lentement le bord de son verre d'eau recyclée, puis il lève les yeux vers elle.
— Moi aussi, je me suis trompé, dit-il. La première fois que je t'ai vue, je me suis dit que tu étais une scientifique de laboratoire, trop sérieuse pour le terrain, trop froide pour survivre ici. Je pensais que tu allais craquer au premier orage magnétique.
— Et alors ?
— Alors tu as affronté un accident mortel, un complot, et tu as continué d'avancer. Tu as porté le poids de la mort de Liang sur tes épaules alors que ce n'était pas ta faute. Tu as refusé la version officielle parce que la vérité comptait plus que ta carrière. Et tu m'as fait confiance, quand j'étais le seul à savoir que tu ne devais pas me faire confiance.
— Tu m'as sauvée. Plus d'une fois.
— Tu m'as sauvé de moi-même, dit-il doucement. C'est plus difficile.
Le silence s'étire entre eux, mais il n'est pas inconfortable. Il est plein, dense, comme la glace qu'elle a extraite aujourd'hui. La lumière artificielle de la lune au-dessus d'eux se déplace lentement, dessinant des ombres douces sur les feuilles des plantes.
— Je n'ai jamais pensé que je méritais ceci, avoue Elena dans un souffle. Ce poste, cette vie, toi. Après ce qui s'est passé sur Terre, après mes erreurs… je pensais que je devais me racheter éternellement.
— Tu n'as rien à racheter, dit Jack. Tu as à vivre.
Il se lève, contourne la table, et s'arrête devant elle. Sa main hésite, puis se pose sur la sienne. Sa peau est tiède, rugueuse de petites cicatrices, et elle n'écarte pas la sienne.
— Je n'ai pas de promesse à te faire, Elena, dit-il. Je n'ai pas de plan parfait, pas de trajectoire calculée. Tout ce que j'ai, c'est cette certitude : je veux être là. Demain, et après-demain, et tous les jours où la Terre se lèvera sur cet horizon.
Elle se lève lentement, le visage à quelques centimètres du sien. Sous la lune artificielle, ses yeux brillent d'un éclat qu'elle ne lui avait jamais vu.
— Alors reste, murmure-t-elle.
Il penche la tête, et le premier baiser est léger, presque hésitant, comme un forage qui rencontre enfin la nappe d'eau pure après des années de roche sèche. Puis il s'approfondit, et elle sent les mains de Jack dans son dos, et la chaleur de sa présence contre elle.
Quand ils se séparent, un long moment plus tard, la fausse lune a poursuivi sa course au-dessus d'eux. Ils n'ont pas besoin de répondre à ce qu'ils ressentent. Pour la première fois, Elena se dit que l'avenir n'est pas une charge, mais un horizon.
— Il faudra le dire à l'équipage, finit-il par dire, la voix un peu rauque.
— Ou pas, répond-elle en riant. Laisse-les deviner.
— Ils vont deviner très vite. Tu souris.
— Je souris souvent, maintenant.
— Non, dit-il en lui prenant la main. Tu souris comme ça, non. Et ça, c'est nouveau.
Elle ne répond pas. Elle pose sa tête contre son épaule, dans la serre, sous la lune douce de Liang, et elle se laisse porter par le silence.
Au loin, le système d'alerte de la base émet un bip discret : un cargo d'approvisionnement est en orbite, signalant son arrivée pour le lendemain. Elena l'entend à peine. Mais quelque part dans son esprit, une pensée se forme, nette et claire : demain, elle proposera à Jack de l'accompagner pour l'inspection des nouveaux modules de forage. Et après-demain, peut-être, ils parleront de ce que cet avenir pourrait contenir.
Elle lâche sa main, puis la reprend aussitôt, comme pour vérifier que rien de tout cela ne lui échappe.
— Demain, dit-elle, on a une réunion avec le comité de suivi pour présenter le dossier de la glace.
— J'y serai, dit Jack.
— Je sais, dit-elle en souriant. Maintenant, je sais.
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