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Écho d'Avalanche

Lire le chapitre 1: First Light, Last Run

La lumière n’était pas encore une promesse, c’était une menace. Une lame de cuivre qui tranchait l’horizon, découpant les crêtes du massif du Mont-Blanc en silhouettes de verre noir. Élise Moreau la regarda monter depuis son promontoire, à deux mille quatre cents mètres, le cul calé contre le granit gelé, le souffle court et régulier. Elle avait attendu cette heure-là. Celle où le monde n’appartenait plus à personne, pas encore, et où l’air avait ce goût de métal et de cristal qui ne trompait pas.

Son appareil était posé sur un trépied stable, enfoncé dans la neige dure comme du ciment. Elle n’avait pas encore déclenché. Elle écoutait. Le silence de l’altitude n’en était pas un, pensait-elle toujours. C’était une musique de fréquences hautes, un grésillement de rien du tout, un frottement de temps qui passe et qu’on ne rattrape pas.

Elle avait le bout des doigts engourdis, malgré les gants techniques, et une mèche de cheveux noirs lui glissait hors de son bonnet. Elle la repoussa d’un geste machinal, sans quitter des yeux le glacier qui s’ouvrait sous elle en éventail, strié de crevasses bleues comme des blessures anciennes.

C’est là qu’elle l’entendit. Le battement, d’abord.

Pas un bruit de la montagne. Ça, elle savait le reconnaître. Le chuintement du vent qui roule sur la pente, le claquement du verglas qui cède. Non, celui-ci était trop régulier, trop mécanique. Poum, poum, poum. Elle se retourna lentement, le cou tendu, et le vit descendre du col sud, en rase-mottes.

Rouge et blanc. Un Écureuil, un vieux modèle. Les pales coupaient la lumière montante en tranches liquides.

Elle n’avait pas besoin de voir le visage à l’intérieur pour savoir. Elle connaissait cette façon de voler, de coller aux pentes comme s’il voulait les épouser, de ne jamais prendre l’altitude nécessaire quand il pouvait frôler la crête. Luc ne volait pas. Il chevauchait. Elle le lui avait dit une fois, sur le ton de la moquerie, à l’époque où tout était encore simple, où leurs corps se retrouvaient dans des refuges trop chauffés et leurs projets dans des conversations trop longues.

Elle détourna les yeux. Le soleil était monté d’un cran, et le glacier prenait des teintes de miel et de poudre. Elle s’agenouilla, posa l’œil sur le viseur, ajusta l’exposition. Le cadre était parfait. Une ligne de rive sombre, un virage de crêtes, un pan de glace suspendu qui semblait tenir par miracle.

Derrière elle, le battement de l’hélicoptère se fit plus proche. Puis il passa au-dessus d’elle, à quelques centaines de mètres, et le souffle des pales fit voler la neige en collier de perles.

Elle baissa l’appareil, agacée. Les vibrations allaient ruiner la netteté. Il le savait. Il le faisait exprès. C’était trop son genre, ce petit sabotage souriant qu’il déguisait en erreur de trajectoire. Elle le vit presque sourire dans le cockpit, même si elle n’en distinguait pas les traits. Elle le connaissait, ce profil. Il l’avait assez tournée vers lui, vers cette lumière de fin de soirée où il l’embrassait sur le front comme s’il s’excusait déjà.

« Dégage, Luc », murmura-t-elle, mais le son se perdit dans le vent.

Elle se releva, commença à démonter son trépied avec des gestes précis et rapides. Elle avait son quota. Les photos étaient bonnes. Elle ne voulait pas partager ce sommet avec lui, pas aujourd’hui, pas avec cette rare fenêtre de météo stable qu’elle avait attendue deux semaines pour obtenir, coincée dans son studio de Chamonix entre des tirages de commande qu’elle détestait.

La carrière avait décidé pour elle, avait-elle l’habitude de dire. Belle formule. Confortable. Elle l’avait cru si longtemps qu’elle en avait fait une religion. Luc voulait un chalet, un chien, un bébé qui braille dans ses bras alors qu’il préparait le petit-déjeuner. Elle voulait Sainte-Victoire au lever de soleil, les Dolomites en hiver, des plages désertes en Islande et ce dieu têtu qui ne repart pas quand on l’appelle, à distance, de n’importe où.

Alors elle avait choisi. Et elle avait bien choisi.

Elle rangea l’objectif dans la sacoche à fermeture étanche, glissa l’appareil dans le sac de poitrine, réenfilait son sac à dos avec un mouvement d’épaules rôdé, quand elle l’entendit. Un bruit autre. Plus profond que le battement des pales, quelque chose d’organique et de sourd, qui semblait monter des entrailles mêmes de la montagne.

Elle figea.

La neige avait un langage à elle. Elle l’avait appris, au prix fort, au prix d’une coulée qui avait emporté trois copains de cordée sur une arête du Midi, cinq ans plus tôt. Elle avait survécu parce qu’elle avait refusé de mourir. C’est ce qu’elle racontait quand on lui demandait pourquoi elle photographiait les glaciers. Elle mentait. Elle les photographiait parce qu’ils lui faisaient peur, et que la peur, quand on la fixe à travers un objectif, devient belle.

Ce bruit-là ressemblait à un grondement d’orage qui vient de sous la terre. Un chamois qui détale trop vite. Un frémissement qu’elle sentit sous ses semelles, à travers quatre centimètres de semelle isolante.

« Merde », fit-elle, sans que ce soit un mot. Plutôt une douleur.

Elle pivota comme un seul corps, regarda la pente au-dessus d’elle. Une grosse langue de neige, ventrale, surplombait son arête de trente mètres. L'hiver précoce avait dû la charger en planches fragiles, et le soleil, à peine tiède, venait de relâcher la cohésion. Une crevasse fendait la surface en craquelure fine, presque invisible. Puis elle vit le mouvement : une ondulation de la poudre, un affaissement d’un mètre sur toute la largeur, comme une respiration avortée.

L’avalanche était en train de naître. Pas la grosse, pas celle qui dévalait en boule et emportait les forêts. Une coulée de plaque, cent mètres de large, qui devait peser quelques milliers de tonnes et qui tombait directement sur elle.

Ses jambes décidèrent avant son cerveau. Elle ne regarda pas vers le bas, pas vers la vallée, elle se jeta derrière le bloc de granit qui lui servait d’observatoire, un monolithe de cinq mètres de haut qui avait résisté aux siècles et résisterait à cette puberté de la glace. Elle cassa le trépied, l’entraîna au sol, arracha son sac à dos pour s’en faire un bouclier, se recroquevilla en position fœtale, les mains sur la nuque, les coudes serrés autour des genoux.

Elle avait fermé les yeux, et la lumière disparut.

La neige arriva comme un train. Pas en une seule masse, mais en paquets successifs qui la frappaient de plein fouet, lui écrasant le torse contre la roche, lui plaquant les bras, envahissant chaque interstice de son vêtement. L’air se fit pulvérulent, impossible à distinguer du blanc. Elle ouvrit la bouche et ne put que fermer les yeux, le nez, mordre dans l’étoffe de sa manche. Les sons arrivaient décalés : le crissement sur la pierre, l’impact sourd des blocs de glace, le gémissement du vent une seconde après.

Puis, le silence. Le très long silence.

Elle attendit. Elle compta jusqu’à trente, puis soixante, une vieille habitude du temps où elle s’entraînait en avalanche d’entraînement, où l’on répétait pour que le corps sache quoi faire quand l’esprit s’éteignait.

Le poids sur elle était immense. Elle essaya de bouger un doigt. Elle le bougea. Un pied. Elle le bougea. Elle était enterrée, mais pas complètement, peut-être sous cinquante centimètres, la roche l’avait protégée, avait formé une poche d’air.

Elle creusa. Lentement, mécaniquement. Elle ne pensa pas à Luc, ne pensa pas à la peur. Elle pensa à l’étendue du dégât, à la nouvelle ligne de montagne, à la photo qu’elle ne prendrait jamais de ce point de vue cette fois-ci.

Elle vit le jour, un point bleu, puis un autre. Elle s’extirpa, crachant, toussant, le cœur battant à un rythme qui s’était désaccordé.

Elle se redressa, appuyée sur les genoux, et regarda la vallée en contrebas, là où la coulée dévalait encore une pente plus douce, où elle allait mourir contre un éperon rocheux. Mais avant de mourir, elle avait traversé la face est de l’Aiguille Verte, une zone qui, en cette saison et à cette heure, ne portait normalement pas une seule présence humaine.

Elle vit pourtant, comme pour la démentir, trois silhouettes minuscules, couleurs criardes, crampons au pied, sur une corniche exposée. Un groupe. S’arrêtant, se retournant vers ce que la montagne venait de vomir.

Elle les regarda. Ils n’avaient pas le temps. La coulée, repoussée, rebondissait contre l’éperon et changeait légèrement de trajectoire.

Au-dessus, le battement de l’hélico revint. Il avait viré, remontait le long de la vallée, et la voix d’Élise lui répondit, dedans, sans qu’elle eût besoin de la comprendre pour savoir d’où elle venait. Elle se tint très droite, le soleil dans le dos, et se demanda ce qu’elle allait faire de cette journée qu’elle n’avait plus choisie.

Elle regarda le groupe de touristes coincé sur leur rocher. Elle regarda le ciel, l’hélico qui dessinait un cercle indécis. Elle regarda ses mains, tremblantes et vides, sans son appareil, enfoui quelque part dans la neige.

Puis elle mit un pied devant l’autre. Elle commença à descendre par la crête, là où la pente redevient praticable en rappel, dans la direction où le malheur attendait.