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Écho d'Avalanche

Lire le chapitre 2: Falling for the Past

L’avalanche respirait. Un grondement sourd qui n’en finissait pas, qui roulait dans la vallée comme un animal blessé. Élise s’accroupit derrière un affleurement de schiste, les doigts crispés sur son boîtier, le souffle court. La poudre blanche s’engouffrait dans la combe, dévorant les mélèzes, arrachant des pans entiers de forêt. Elle ne voyait plus le groupe de touristes. Plus rien que cette vague opaque qui dévalait, accélérait, se brisait contre les parois.

Quelque part sous ce linceul, des gens couraient encore. Elle le savait. Elle l’avait vue, la petite tache orange de leurs vestes, juste avant que le rebond ne les prenne à revers. L’image lui brûlait la rétine, indélébile.

Le grondement mit une éternité à s’éteindre. Puis le silence revint, total, plus lourd que le bruit. Élise se redressa lentement, secoua la neige de ses cheveux, et chercha le ciel. L’hélicoptère de Luc était toujours là, mais il avait viré. Il ne remontait plus la vallée vers le groupe. Il obliquait vers l’ouest, vers la crête de la Grande Rocheuse, là où le versant restait stable. Il s’éloignait.

— Non, murmura-t-elle.

Le groupe n’était pas sur sa trajectoire initiale. L’avalanche les avait poussés plus bas, sur un replat que le sentier de randonnée traversait en diagonale. Le sentier qu’elle avait prévu de prendre pour redescendre. Sa route à elle. Et ils étaient peut-être blessés, peut-être ensevelis, peut-être simplement paralysés par la peur.

Elle sortit ses jumelles de son sac, les cala contre l’affleurement. Lentement, elle balaya le replat. Trois silhouettes debout. Une quatrième à genoux. En dessous d’eux, un chaos de blocs de glace et de rochers. Le rebond les avait frôlés sans les engloutir. Ils étaient coupés du versant nord par une barre de séracs instables. Coupés du sud par le cône avalancheux. Ils étaient sur une île. Une île qui fondait sous le soleil de dix heures.

Un cinquième, plus loin, seul, allongé. Immobile. Elle ne pouvait pas savoir s’il était mort ou juste épuisé.

L’hélicoptère continuait de s’éloigner vers l’ouest. Il ne les avait pas vus. Ou plutôt, il avait vu le groupe là où elle le voyait maintenant, mais il avait décidé autrement. Il connaissait cette montagne mieux que quiconque. S’il fuyait, c’est qu’il y avait une raison. Un risque de nouvelle fracture, un vent qui tournait, une visibilité qui tombait. Ou peut-être pas. Peut-être qu’il avait simplement mal interprété la position du groupe.

Élise resta là un long moment, les jumelles vissées aux yeux, à regarder les trois silhouettes debout qui gesticulaient vers le ciel. Vers un hélicoptère qui disparaissait.

Ils criaient. Elle ne les entendait pas, mais elle les voyait crier.

Elle baissa les jumelles. Son regard descendit sur la ligne du sentier. La pente qu’elle avait prévu d’emprunter était entaillée par la coulée. Le passage était rompu à mi-hauteur par une barre de glace fraîchement brisée. Elle pourrait descendre par le couloir des Écrins, plus à l’est, mais cela lui prendrait deux heures de plus. Deux heures que ces gens n’avaient pas.

Il y avait le ravin du Père-Renoux. Celui qu’elle n’avait jamais osé descendre. Trop raide. Trop exposé. Mais elle l’avait remonté une fois, dans l’autre sens, avec Luc, il y a longtemps. Ils avaient failli y rester. C’était le genre de souvenir qu’on ne partage pas avec quelqu’un qu’on n’a pas revu depuis sept ans.

Le froid s’infiltrait dans son duvet. Elle vérifia son matériel. Piolet, crampons, une corde de trente mètres, la sonde légère, la pelle pliante. Pas assez pour une descente technique. Juste assez pour une pente qu’on savait lire. Et elle savait lire cette pente-là. Elle l’avait lue dans les yeux de Luc, un soir d’octobre, quand il lui avait dit qu’ils ne descendraient jamais par là sans un équipement complet. Il avait dit *jamais*. Mais jamais avait largement bougé en sept ans.

Elle sortit son téléphone satellite. Pas de réseau. Le col avait été fermé par les chutes de neige. La vallée était coupée. Le village le plus proche, Saint-Véran, était à deux heures de marche par la route normale. À trente minutes par le ravin, si on savait où poser les pieds.

— Tu descends, ou tu redescends ? demanda-t-elle à voix haute.

Il n’y avait pas de troisième option. La montagne ne laisserait pas d’autre choix à Luc si le groupe restait là. Il reviendrait. C’était son métier. Il reviendrait, peut-être trop tard, peut-être par une autre route, et il trouverait des gens assis dans la neige, les yeux vides, pas de blessés si la chance avait tenu. Elle connaissait ces groupes. Des gens de la ville, des cadres, des citadins, des gens qui avaient lu un article sur les Alpes et qui croyaient qu’un bâton de marche suffisait. Ils avaient un guide. Le guide avait peut-être été projeté, il allait peut-être se relever. Mais un guide seul avec quatre touristes sur une île de neige friable, sans communication, sans visibilité claire, sans date de retour assurée — c’était une équation qui ne se résolvait pas sans quelqu’un d’autre.

Et puis il y avait le cinquième, allongé, immobile.

Élise rangea ses jumelles. Elle enfila ses gants, serra les sangles de son sac, cogna le piolet dans la neige pour vérifier sa prise. Le bruit du métal sur la glace tinta dans le silence revenu. Elle leva les yeux une dernière fois vers l’hélicoptère. Il n’était plus qu’un point noir sur le bleu du ciel. Luc s’éloignait, sûr de lui, sûr de sa lecture de la montagne.

Il se trompait peut-être. Elle allait peut-être se tromper aussi. Mais il y avait une différence entre se tromper et ne rien faire.

Elle commença à descendre, non par le couloir des Écrins, non par la route normale, mais en diagonale vers l’entrée du ravin du Père-Renoux. Ce nom-là lui serrait la gorge. Il était lié à des souvenirs qu’elle avait recouverts sous des années de reportages, de séjours au Népal, en Patagonie, au Groenland. Des endroits où personne ne pouvait lui demander quoi que ce soit d’affectif. Des endroits où la seule chose intime était la température.

Le ravin l’attendait. Elle commença à y engager ses premiers pas. La pente s’ouvrit sous ses pieds comme un livre qu’on force. Elle s’y glissa, s’y encaissa, et le monde s’étreignit autour d’elle.

Douze minutes plus tard, elle était suspendue sur un mur de glace bleue, le piolet planté au-dessus de sa tête, les jambes arquées pour tenir. Elle avait fait ça mille fois. Mais cette fois, dans la pénombre du ravin, avec le grondement du ruisseau qui coulait sous la glace, elle entendit la voix de Luc. *Ne descends jamais ici sans une sécurité suffisante, Élise. Tu ne sais pas ce qu’il y a sous la couche de surface. Personne ne le sait.* Et elle avait ri, parce qu’à l’époque, tout ce qu’il disait sonnait un peu comme une déclaration d’amour. La montagne était leur troisième personne, leur enfant mort-né, leur terrain de dispute préféré.

Elle planta les crampons, souffla, et chercha du regard la suite de la descente. Le ruisseau avait creusé des arches de neige et de glace, fragiles, surplombantes. Elle ne les utiliserait pas. À droite, une fissure verticale dans la paroi, qu’elle ne se souvenait pas d’avoir vue lors de la remontée. Mais l’eau travaillait, la glace travaillait, le temps travaillait contre elle.

Elle se laissa coulisser sur dix mètres, le piolet en rappel le long de la fissure. La neige se dérobait sous ses pointes de crampons. Elle pivota, planta la lame dans une lèvre de glace plus saine, et s’immobilisa, le cœur battant.

Le silence du ravin était total. Pas un oiseau. Pas un souffle de vent. Rien que le filet d’eau sous la glace, qui chantait sa propre obsession.

Et puis un son qui ne venait pas de la glace.

Un cri. Humain. Étouffé, mais humain. Il ne venait pas du replat où elle avait vu les touristes, qui restait invisible d’ici. Il venait d’en dessous. Plus près. Du fond du ravin, là où le Père-Renoux rejoignait le sentier des crêtes. Quelqu’un était là, déjà, à mi-chemin entre elle et le groupe.

Élise s’accrocha au piolet, tourna la tête autant que le permettait sa position, et aperçut une tache jaune. Un vêtement, ou une écharpe, coincé entre deux rochers au bord du torrent gelé. Trop vif pour être une roche moussue. Trop jaune pour être un équipement de touriste néophyte.

Le jaune était la couleur que Luc détestait sur les cartes. La couleur des itinéraires de secours. La couleur de l’écharpe qu’elle lui avait offerte un hiver, à Chamonix, pour son anniversaire, une écharpe en laine mérinos qu’il avait juré de ne jamais porter en montagne parce qu’elle était trop voyante.

Le cri se répéta, plus faible.

Élise planta les deux lames du piolet, assura ses pieds, et se laissa glisser vers la tache jaune, le cœur pris dans une étreinte qu’elle connaissait bien.