Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 27: The Beacon of Remember
L’abri sentait le métal froid et la laine mouillée. Richard était adossé contre la paroi, les yeux mi-clos, une couverture de survie argentée sur les épaules. Luc lui pressait une gourde d’eau tiède entre les mains, le forçant à boire par petites gorgées. Dehors, le vent hurlait contre la tôle comme un animal qu’on écorche.
Élise s’agenouilla près de Richard, lui posa une paume sur le front. Encore froid, mais moins qu’à l’arrivée. La chair sous ses doigts commençait à retrouver une souplesse qui l’avait quittée depuis des heures.
— Tu vas t’en sortir, dit-elle. Tu m’entends ? Tu vas t’en sortir.
Richard cligna des yeux, une lueur de vie dans son regard. Il esquissa un sourire fatigué.
— Je t’ai déjà vue meilleure en photographe qu’en infirmière, Moreau.
Elle rit, un son court, presque involontaire. La tension de la journée entier se fissura quelque part dans sa poitrine. Luc lui jeta un regard, un demi-sourire aux lèvres, et elle comprit qu’il la voyait enfin respirer.
Il s’assit en tailleur sur le sol gelé de l’abri, tira la carte de son père de sa poche intérieure, la déplia entre eux. Du papier jauni, des plis usés, des routes qui n’existaient plus depuis trente ans.
— On a deux options, dit-il. La voie classique, qui nous prendra quatre heures avec Richard dans cet état. Ou la vieille route, celle de mon père. Elle coupe par la crête nord-ouest, mais elle est marquée comme instable sur toutes les cartes postérieures aux années quatre-vingt.
— Instable comment ? demanda Élise.
— Avalanches de printemps, séracs suspendus, un pont de neige qu’il faut traverser avant midi, sinon le soleil le fragilise. Mon père l’empruntait toujours en début de saison, avant le dégel. Il disait que c’était le chemin des gens qui n’ont pas le temps de mourir.
Élise releva la tête, croisa les yeux de Luc. Il y avait quelque chose d’ancien dans cette phrase, une cicatrice qu’il portait sans la montrer.
— Tu l’aimais, ton père.
— Je l’aimais. Mais je lui en ai voulu pendant des années. De m’avoir appris à lire une montagne comme on lit un visage. De m’avoir laissé croire que je pouvais la sauver, elle. Que j’étais assez fort.
Sa voix se cassa légèrement sur les derniers mots. Élise tendit la main, sans réfléchir, et lui serra le poignet. Un geste simple. Le contact de sa peau contre la sienne, même à travers les gants, dit plus que tous les mots qu’ils auraient pu échanger.
— Je suis désolée, souffla-t-elle. Pour elle. Pour lui. Pour toutes les années où j’ai cru qu’il fallait que je sois loin pour être libre.
— T’étais pas loin, Élise. T’étais juste pas prête à redescendre.
Elle retira sa main, se retourna vers Richard, qui les observait avec une lucidité grandissante. Il toussa, un son rauque, puis sourit faiblement.
— Alors comme ça, vous vous remettez ensemble ? Il faudra que je dorme un peu pour être sûr d’avoir bien entendu.
— On n’en est pas là, dit Luc.
— On n’en est pas là, répéta Élise en même temps.
Ils échangèrent un regard, surpris d’avoir parlé à l’unisson. Richard ricana, un gloussement qui se transforma en quinte de toux.
— Menteurs. Mais bon. J’ai survécu à une avalanche, à l’hypothermie et à une nuit dans cette boîte de conserve. Je peux bien survivre à vous deux.
Le silence retomba, un silence confortable cette fois. Élise s’appuya contre la paroi, sortit son téléphone de sa poche — mort, comme prévu. Elle le rangea, puis remarqua le carnet de Richard dépassant de son sac, à moitié défait, largué au sol lors de leur arrivée précipitée.
— C’est quoi ça ? demanda-t-elle.
Richard suivit son regard.
— Mon journal de route. Je note toujours mes observations. Surtout les anomalies.
— Anomalies ?
Il se pencha, ramassa le carnet, le feuilleta d’une main tremblante. Il s’arrêta sur une page couverte d’écriture serrée, puis tendit le carnet à Élise.
— Tu veux savoir ce que j’ai vu au camp de base ? Avant que la deuxième avalanche ne frappe ?
Elle lut. Les mots étaient griffonnés à la hâte, presque illisibles : *Veste bleue, silhouette au sud-est de la tente médicale, marche sans trace, vitesse anormale, disparition au-delà de la moraine.*
Son cœur se serra. Elle releva les yeux vers Richard, qui hocha lentement la tête.
— Je sais ce que tu vas me dire. Crois-moi, j’ai pensé que j’hallucinais. Le froid, le manque d’oxygène, la fatigue. Mais il était là. Il marchait vers le glacier, pas comme quelqu’un qui se perd. Comme quelqu’un qui sait exactement où il va.
Luc fronça les sourcils, se pencha pour tenter de voir le journal.
— Vous parlez du type en bleu ? Celui qu’on a aperçu dans la tempête ?
Élise hésita. Le poids du secret pesait sur elle depuis des jours. À cet instant précis, dans la lumière jaunâtre de la lampe frontale, sous le regard attentif des deux hommes qui avaient tous deux failli mourir aujourd’hui, elle sut qu’elle ne pouvait plus le porter seule.
— Je dois te dire quelque chose, Luc.
Le ton changea. Richard se redressa légèrement, comme pour mieux entendre.
— Il y a plusieurs jours, avant l’avalanche, pendant que je photographiais la face est, j’ai trouvé un corps. Un alpiniste. Il était mort depuis un moment, déjà en partie sous la neige. Il était en train de descendre quand quelque chose l’a rattrapé. Une chute.
Luc avait cessé de bouger. Ses yeux étaient posés sur elle, sombres, attentifs.
— Je l’ai signalé à la gendarmerie, mais je n’ai pas eu le temps de donner son nom. Il est resté là-haut. Ensuite, j’ai commencé à voir cette silhouette. Cette veste bleue. Deux fois. Richard l’a vue aussi. Et je ne crois pas que ce soit un hasard.
— Tu crois que c’est lui, dit Luc. Le mort que tu as trouvé.
— Je crois que c’est possible. Je l’ai vu suffisamment longtemps pour noter une différence dans sa démarche, comme s’il connaissait parfaitement le terrain.
Richard s’agita.
— Je peux confirmer. La silhouette que j’ai vue marchait avec une précision mécanique. Et elle ne laissait pas de traces.
Le vent hurla, plus fort, et l’abri trembla légèrement. Élise sentit la main de Luc chercher la sienne, brièvement, une pression qui disait *Je suis là*.
— Tu as une photo ? demanda-t-il doucement. Du corps que tu as trouvé.
Elle sortit son appareil de son sac, le mit en marche. La batterie faiblissait, mais les images étaient là. Elle fit défiler les fichiers, s’arrêta sur une série de clichés qu’elle avait pris ce jour-là avant de signaler. Cadre serré, la lumière de l’après-midi sur la neige souillée de rouge.
Luc regarda l’écran. Son visage se figea.
— Laisse-moi voir ça de plus près.
Il prit l’appareil, approcha l’écran de ses yeux, grogna quelque chose entre ses dents. Il agrandit l’image, examina les traits du visage mort, le haut de la veste, le matériel épars autour du corps.
— Merde, souffla-t-il.
— Quoi ? demanda Élise.
Luc releva la tête, les yeux brillants. Il retourna son propre sac, fouilla dedans, en sortit un portefeuille en cuir abîmé. Il l’ouvrit, en tira une photo plastifiée, froissée aux coins, et la tendit à Élise.
La photo montrait un groupe d’alpinistes, souriants, des années plus tôt. Au premier plan, un homme en trente-cinq ans, les cheveux blonds, un sourire large et confiant — le visage de l’homme mort qu’elle avait trouvé dans la neige.
— Je le connais, dit Luc, la voix grave. Il s’appelle François Carrel. Il faisait partie de l’équipe de secours de Chamonix, avant moi. Il était là le jour où… où ton frère a été blessé.
Élise sentit l’air se vider autour d’elle.
— Quoi ?
— Ton frère, Marc. Il n’avait pas encore rejoint la brigade. Il était en stage, il accompagnait une course d’entraînement. François était responsable de cordée ce jour-là. Il y a eu un incident, une chute de pierres. Marc a été touché à la jambe. François n’a jamais vraiment parlé de ce qui s’était passé exactement. Il a quitté le service quelques mois plus tard.
Luc baissa la photo, la regarda encore une fois.
— Il a disparu de tous les radars il y a environ deux ans. Les rumeurs disaient qu’il était parti refaire sa vie en Asie. Personne ne l’a cherché.
Élise resta immobile, le carnet de Richard toujours serré dans sa main. L’information dégoulinait dans sa tête comme de l’eau froide, s’insinuant dans les failles de ce qu’elle avait cru savoir.
— Il n’a jamais payé sa dette, murmura-t-elle. Il n’a jamais dit ce qui s’était passé.
Luc secoua la tête.
— Non. Il a laissé ton frère entre la vie et la mort, et il a tracé sa route. Mais maintenant, il est là-haut, mort sur une face qu’il aurait dû pouvoir descendre les yeux fermés. Et cette veste bleue… Je ne sais pas ce que c’est. Esprit, hallucination collective, randonneur égaré. Mais une chose est sûre : François ne peut pas être là à nous suivre.
— À moins que quelqu’un d’autre sache où il se trouve, dit Richard d’une voix brisée. Quelqu’un qui voudrait nous faire comprendre quelque chose.
Le silence retomba, dense, presque palpable. Luc rangea la photo dans son portefeuille sans un mot, referma la fermeture de son sac.
Élise regarda ses mains. Les doigts de son gant droit étaient encore tachés de la neige rouge de la face est. Elle avait trouvé un mort, un secret, et une dette non payée qui remontait des profondeurs de son passé familial.
— Nous devons descendre, dit-elle finalement. Trouver un refuge, ce groupe séparé, et comprendre qui marche dans nos traces.
Luc acquiesça lentement, remonta sa capuche bleue sur sa tête.
— Alors on descend. La vieille route de mon père. Et si quelqu’un ou quelque chose nous suit, on voudra bien répondre.
Dehors, le vent remua la neige en silence, comme s’il écoutait la conversation. La tempête semblait attendre.
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