Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 26: The Last Stand
Le refuge d’urgence était une boîte de tôle et de bois à demi ensevelie sous la neige, vissée à la montagne comme un dernier clou. Élise poussa la porte du plat de l’épaule, et le vent hurla dans l’entrebâillement avant qu’elle ne la referme d’un coup de hanche.
Deux lampes à pétrole vacillaient sur une étagère, leur lumière jaune réduisant l’intérieur à un rectangle de métal rouillé et de couvertures militaires empilées contre le mur. Et là, au centre de cette boîte fragile, Richard était assis. Adossé à un sac à dos dégonflé, les mains bleuies serrant un mug fumant, il leva vers eux des yeux vitreux.
— Vous êtes en retard, murmura-t-il, et ses lèvres esquissèrent un sourire à peine perceptible.
Élise s’agenouilla devant lui, saisit son visage entre ses mains gantées. Sa peau était froide malgré la présence du feu, une source de chaleur primitive qui n’arrivait pas à rejoindre son centre. Sa peau avait cette texture cireuse des gens qui glissent vers l’hypothermie.
— Richard. Merde. Tu m’as fait tellement peur, souffla-t-elle.
— Moi aussi, figure-toi. La corniche… elle a cédé juste derrière moi. J’ai cru que j’étais mort.
Luc referma la porte derrière eux, réduisant le vent à une plainte sourde. Son regard fit le tour de l’abri — 2x3 mètres à tout casser, une réserve de conserves, une trousse de premiers secours, une radio portative posée sur une caisse. Il la saisit, activa le canal de détresse. Rien. Une petite lampe rouge clignotait sans réponse.
— La radio est morte, ou le relais est tombé, dit-il en la déposant. On n’a plus aucun contact avec la refuge.
Élise ignorait le froid qui lui mordait la cheville enflée. Elle avait déjà les mains sur le corps de Richard, défaisant les couches de son vêtement mouillé, frottant sa poitrine à travers le sous-vêtement technique. Les frissons de Richard s’étaient arrêtés. C’était mauvais signe — un palier avant le silence définitif de ses organes.
— Prenons ça, dit Luc en étalant une couverture de survie sur les épaules de Richard. Il s’assit derrière lui et l’enlaça, offrant sa propre chaleur — un corps vivant contre un corps qui baissait la garde. Une méthode qu’il connaissait trop bien, un automatisme de sauveteur.
— Là-bas, au refuge, ils me croient mort et enterré, sourit Richard faiblement. C’est presque ça.
— Pas encore, dit Élise. Tu es trop têtu pour mourir, je te connais.
Elle chercha les mots, mais sa gorge se serrait. Elle regarda son ami, les années passées en montagne avec lui, les rires, les silences partagés — tout un passé qu’elle avait failli ne plus jamais avoir. Luc la rejoignit du regard, une question silencieuse glissant entre eux comme ils avaient appris à le faire en vingt-quatre heures d’épreuve.
— La tempête reprend, dit-il en pointant la paroi de tôle qui vibrait sous les rafales. Écoute.
Élise écouta. Le vent avait changé, plus aigu, plus sifflant. Le pire de la nuit n’était pas encore passé.
— On a un problème plus urgent, dit-elle. La batterie de la radio intégrée tient, mais le relais est mort. Et en dessous, on a… quoi, une fenêtre de trois heures avant que la visibilité tombe à zéro ?
Luc sortit une carte plastifiée de sa poche intérieure, la déplia sur ses genoux. Une carte des années quatre-vingt-dix, des annotations au crayon, des itinéraires tracés à la main et depuis longtemps abandonnés.
— Tu sais lire ça, toi ?
— C’est la carte de guerre de mon père. Il guidait des expéditions dans les années 90. Je ne l’ai jamais utilisée. C’était sa carte, pas la mienne.
Élise s’approcha, traça un doigt le long d’un trait rouge pointillé qui descendait du refuge vers la vallée. Elle évita de juste la zone du lodge — qui n’existait que sur les cartes récentes, et que personne n’avait encore mis à jour.
— On n’a qu’à attendre. Quelqu’un va venir.
— Qui ? Richard releva la tête, ses yeux cherchant les leurs. Le lodge est détruit, le refuge n’a pas d’antenne qui tienne, et les hélicos ne volent pas dans cette purée. On est seuls.
— Seuls ou pas, dit Élise, on a une blessée côté cheville, un hypothermique ici, et nous deux qui tombons d’épuisement. Si on tente la descente, on ne saura même pas si on marche sur de la glace ou sur une couverture de pont.
Luc replia la carte lentement. Ses doigts tremblaient — pas de peur, mais de fatigue et de froid. Il la glissa dans sa poche, puis fixa Élise avec cette intensité qu’elle n’avait jamais pu lui rendre indifférente.
— Mon père disait toujours : “Quand la carte est la seule chose que tu n’as jamais tenue en main, c’est qu’elle te mérite.” Il sourit. Je n’ai jamais compris ce qu’il voulait dire. Mais je crois que c’est le moment de lui faire confiance. Toi tu auras une lecture de l’itinéraire, moi je lis le terrain. On y va.
Élise voulait discuter. Mais elle vit l’état de Richard — ses yeux se fermant par intermittence — elle savait qu’ils n’avaient plus le choix. Sans radio, sans balise répétrice, sans aide, le silence de l’abri était un linceul qui se fermait.
— Alors on descend. Mais sans moi en tête, dit-elle en touchant sa cheville qui enflait sous la bande. Toi tu portes Richard, moi la carte. On est une équipe.
Elle se tourna vers son ami, lui offrant un thermos de thé brûlant. Il but à petites gorgées, et quelque chose dans son regard se réchauffa.
— Élise, dit-il soudain, sa voix plus claire qu’elle ne l’avait été depuis des heures. Avant de partir… j’ai vu un truc. Dans la vallée, près où le lodge a été enseveli. Une silhouette en bleu. Debout. Et elle ne marchait pas comme un survivant.
Élise sentit le froid monter le long de sa colonne, un froid qui n’avait plus rien à voir avec la neige. Luc la regarda — il savait déjà. Elle avait vu la silhouette, elle aussi, et elle n’avait jamais osé lui en parler.
— Richard, dit-elle doucement. On a vu la même chose. Et ce n’est pas tout.
Luc ouvrit la bouche, sur le point de parler, mais Élise leva la main.
— Pas tout de suite. On descend. Et je vous raconterai. Peut-être qu’on en rira après, si on survit.
Elle mentait. Elle savait que personne ne rirait de ça.
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